‹ Les fils de JudasChapitre 43 sur 59 · CHAPITRE XL · texte numérisé non relu

CHAPITRE XL

M. Tompson continua ainsi :

— Oui, monsieur, pendant vingt années j’ai été trompé.

— Par M. Baül? fit l’abbé X... avec un étonnement croissant.

— Par cet infâme Baül.

Et M. Tompson essuya de nouveau ses yeux avec son mouchoir à carreaux.

— Je ne vous parlerai pas du déficit énorme qu’il vient de laisser dans la caisse sociale.

J’ai heureusement une fortune qui me met en position de réparer ce désastre.

Mais je vais vous parler d’une malhourousc famille qu’il a réduite au désespoir.

Il parlait d’un ton si convaincu, cet excellent M. Tompson, que l’abbé X... ne douta

pas un seul instant de la véracité de ses pa-

rôles.

— Figurez-vous , continua-t-il, que notre usine employait, depuis bien des années, un homme d’un grand talent, un chimiste, appelé Callebrand.

Baiil l’a volé.

— Comment cela ?

— Il lui a volé le secret d’une découverte, et Callebrand est devenu fou.

Ici la voix de M. Tompson s’attendrit tout à fait.

— Le pauvre vieillard est sans pain... il a une fille, belle comme les anges et dont le travail ne peut suffire fi nourrir son père...

— Mais, monsieur, dit l’abbé X. ., ce que vous me dites là est affreux.

— Affreux est le mot, monsieur, mais je veux réparer le mal...

— Vous avez sans doute l’intention de faire une pension à ce pauvre homme.

— Sans doute, monsieur, mais l’accepterat-il? Ils sont si fiers.

— Ah! *

— C’est pour cela que je suis venu vous trouver.

— Voyons, monsieur, selon vous, que puisje faire?

— Ils sont tous les deux dans une maison de santé, poursuivit M. Tompson. La fille soigne son père ; car, comme bien vous pensez, elle n'est pas folle.

Eh bien, je voudrais les retirer de là...

— Bien.

— Et les prendre chez moi. Seulement j’ai peur que la jeune fille ne refuse.

— Pourquoi?

— Mais, parce qu’elle doit s’imaginer que j’ai été le complice de ce misérable Baül.

— Oh! je comprends...

— Alors j’ai pensé, monsieur l’abbé, que si vous interveniez, vous pourriez peut-être leur faire accepter un logement confortable, une pension suffisante...

— Je vous comprends, dit l’abbé X... Vous désireriez jouer tout d'abord le rôle d’un bienfaiteur inconnu.

, — C’est cela.

— Mais accepteront-ils?

— A titre de restitutioo... peut-être...

Là-dessus M. Tompson ajouta :

— J’ai cinquante-trois ans ; je viens d’hériter d'une fortune considérable en Angleterre, et je n’ai pas d’héritiers directs. Vous comprenez bien, monsieur l’abbé, que je no m’arrêterai point dans l’œuvre de réparation que j'ai entreprise. Marthe Callebrand sera ma fille un jour, ma fille d’adoption.

L’abbé X... tendit la main à M. Tompson.

— Vous êtes un noble cœur, dit-il, et je vous aiderai de mon mieux dans l’œuvre que vous entreprénez.

Une heure après, M. Tompson quittait l’abbé X... et courait chez son architecte...

Ce dernier était un tout jeune homme, qui était sorti le premier de l’Ecole des beaux-arts et donnait les plus grandes espérances.

— Jeune homme, lui dit M. Tompson en entrant chez lui, il s’agit de vous distinguer aujourd’hui.

J^e bon Anglais ne larmoyait plus, comme chez l’abbé X..., il no s’essuyait plus les yeux avec son mouchoir à carreaux. Tout au contraire, un pâle sourire épanouissait ses lèvres lippues, et il avait un air mauvais sujet qui prévenait joliment en sa faveur.

L’archi*ectP, un petit bout d’homme com-

passé et roide et dont toute la personne résumait ce mot : « J’arriverai ! » l’architecte répondit :

— Allez-vous faire quelque annexe à votre usine?

M. Tompson haussa les épaules.

— Il s’agit bien d’usine... fit-il.

L’architecte ouvrit de grands yeux.

— Je vais faire une folie, poursuivit M. Tompson, je vais me marier.

L’architecte demeura impassible.

— Or, voici ce qui m’amène. Bien que mon mariage soit décidé, il n’aura lieu que dans trois mois.

— Fort bien.

— Mais ma fiancée arrive dans huit jours, peut-être même avant. Je veux la loger...

— Hors de. chez vous, par conséquent.

— Naturellement. Je lui veux meubler et décorer un joli appartement, pas trop haut, au deuxième au plus, pour elfe et sa famille.

— Ah ! elle a sa famille avec elle.

— Oui, une vieille tante, je crois. D'un au-

trc côté, poursuivit M. Tompson, je ne serais pas fâché do savoir si e?est moi ou ma fortune qu’on épotise.

— Monsieur, dit larchitecte en riant, je

bâtis des maisons, mais je ne jette pas la sonde au fond des cœurs.

— ■ Oui... oui... j’entends bien, mais cependant...

— Quoi donc?

— Un architecte peut beaucoup, quand il le veut.

— Comment?

— Supposons que j’habite au troisième et ma fiancée au second.

— Bon !

— Que dans une rosace du plafond, ou un pli de la draperie, ou encore grâce à une cloison très-mince...

— Après? fit l’architecte, qui demeura impassible.

— Il faut vous dire, acheva M. Tompson, que j’ai la conviction que la mère n’est pas pour moi, et je ne serais pas fâché de l’entendre causer un brin avec sa fille.

— Monsieur, répondit l’architecte, je connais, dans le haut du faubourg Saint-Denis, une maison à deux escaliers, où deux appartements sont à louer au môme étage.

— Vraiment?

— Et je crois deviner ce que vous voulez...

— Je savais bien que nous nous entendrions à demi-mot, dit M. Tompson.

Et reprenant sa canne et son chapeau :

— Allons voir ces deux appartements, dit-il.

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