CHAPITRE XLf
Le docteur Ali-Kan était mort dans là nuit.
Le pauvre médecin arménien s’était débattu pendant cinq jours contre la mort.
Mais la mort avait prissa proie.
Or, on doit s’en souVenir, le docteur Alilvan avait rencontré au bois Marthe Callebrand et son père, s’était fait raconter par la jeunë 1111e leur touchante histoire, et les avait pris chez lui gratuitement.
Le docteur était alors chez lui, et il ne prévoyait pas sa fin tragique.
Mais il était chez lui à la condition de payer sa part sociale de son talent et de son travail.
Ali-Kan mort, le médecin qui se l’était as-
socié redevenait unique propriétaire de la mai’ son de santé.
Or le docteur Frioul, c’était son nom, était d’autant plus raisonnable qu’il avait soigné des fous toute sa vie.
Ali-Kan mort, le docteur avait mandé auprès de lui l’économe de la maison et lui avait dit :
— Momentanément, et jusqu’à ce que j’aie trouvé un homme pour remplacer ce pauvre Ali-Kan, je reprends la direction, et je veux voir clair dans mes comptes.
Or, mon bon ami, écoutez bien ceci : Ali- Kan était par trop généreux.
Quand il découvrait un cas de folie intéressant pour la science, il no se préoccupait pas de savoir si le malade qu’il admettait chez lui pourrait ou non payer.
Moi, je suis plus positif, j’a{ cinquante-huit ans, et je renonce à faire de nouvelles découvertes scientifiques.
Ceci étant posé, vous allez me dresser une liste des personnes qui sont ici à titre gratuit et vous entendre avec l’administration de l’assistance publique pour les faire admettre à Bicôtre ou à Charenton. ^
L'économe était non moins positif que le docteur Frioul.
— En première ligne, dit-il, nous devons nous débarrasser de ce vieux fou qu’on, appelle Callebrand et qui occupe avec sa fille le pavillon du fond du jardin.
— Ils ne payent pas?
— Ils n’ont jamais payé.
— La fille est-elle folle?
— Pas le moins du monde.
— Habitent-ils le pavillon tout entier?
— Non, le rez-de-chaussée séulement.
— Et le premier étage ?
— Est occupé par un homme fort riche, sans doute, car je trouve sur mes livres six.njois de pension à cinq cents francs, payés d%vance.
— Eh bien ! débarrassez-moi du vieux fou et de la fille. Et cet étudiant allemand?... ajouta le docteur en faisant allusion à Tony.
— Il est à toutô extrémité.
— Peut-on le transporter à l’hospice ?
— C’est difficile.
— Vous verrez si c’est possible, dit froidement le docteur.
Et il congédia l’économe.
Ce dernier ne perdit pas de temps ; le soir
LES FILS DE JUDAS 2fi9
même, Marthe apprit avec terreur qu’elle devait songer à quitter la maison.
Cependant Callebrand , depuis qu’il s’était mis en tête de guérir Raymond, Callebrand semblait n’être plus fou.
Sa monomanie avait eu un dérivatif, et le dérivatif était salutaire, puisque le vieux chimiste semblait avoir oublié M„Baül et Tony.
Raymond recouvrait peu à peu la mémoire.
Là où la science s’était montrée impuissante, l’amour avait réussi.
Raymond aimait Marthe.
Quand Marthe était auprès de lui et lui abandonnait sa main, Raymond n’était plus fou.
Le jeune interne qui depuis la catastrophe remplaçait Ali-Kan dans les soins à donner à Raymond et à Callebrand, disait le matin même à Marthe :
— Avant un mois, votre père et votre fiancé seront guéris.
Marthe rougissait, et son cœur battait violemment. Elle aussi, elle aimait Raymond.
Ce fut donc un coup do foudre pour elle,
lorsque l’économe vint lui annoncer la décision du nouveau directeur de l’établissement.
Quitter la maison, n’était-ce pas quitter Raymond?
C’était la folie pour lui, la folie pour Callebrand et le désespoir pour Marthe.
Et copendant elle ne versa pas une larme, elle ne proféra ni plaintes ni murmures.
Roidie contre la douleur, üère, digne, elle dit à l’économe, '
— C’est bien, monsieur, nous partirons demain.
Raymond et Callebrand se promenaient dans le jardin et n’avaient rien entendu.
Marthe se jeta à genoux pour implorer la Providence et lui demander conseil.
Elle pria longtemps et avec ferveur.
Un léger bruit l’arracha tout à coup h sa méditation.
Elle leva la tôte et vit un homme qui gravissait les marches du perron.
Cet homme était un prôtro à cheveux grisonnants et dont le visage respirait la bonté.
Et Marthe sentit une vague espérance naître au fond de son cœur.
Le prêtre vint à elle et lui dit :
— C’est vous, n’est-ce pas, mon enfant, qui vous nommez Marthe Callebrand?
— Oui, monsieur, répondit-elle.
— Votre père était chimiste?
— Oui, monsieur.
— Vous avez été ruinés?...
— Nous n’avons jamais été riches, monsieur, dit Marthe. Mais avant de tomber malade, mon père gagnait largement notre vie à tous deux.
— Votre père est fou?
— Oui, monsieur.
— Savez-vous quelle catastrophe lui a fait perdre la raison?
— Hélas! monsieur, dit Marthe, mon père avait fait une découverte qui devait l’enrichir... et...
Elle hésita.
— Eh bien? fit le prêtre.
— On lui a volé son secret.
L’abbé X..., car c’était lui, prit la main do Marthe et lui dit :
— Je viens, au nom de ceux qui ont dépouillé votre père et que le repentir a touchés...
Marthe tressaillit.
— Je viens réparer le mal accompli, acheva l'abbé X..., qui soutint dans ses bras Marthe défaillante.