CHAPITRE XL1I
Un mois s’est écoulé.
Vraiment M. Tompson est un homme heureux.
Il n'a qu’à souhaiter et ses souhaits s’accopiplissent.
Le vénérable abbé X... a cru sur parolo M. Tompson.
A ses yeux, M. Baül est un misérable et son digne associé un honnêto homme qui cherche à réparer le mal accompli sans sa participation.
Et de même que l’abbé X... a ajouté foi aux belles paroles de M. Tompson, Marthe a cru ce que lui disait l’abbé X...
Ce dernier, du reste, arrivait dans un moment critique.
La jeune fille se trouvait sans pain, sans asile, ayant perdu jusqu’à cet ingrat labeur d’aiguille qui lui permettait de donner du pain à son vieux père.
L’abbé X... lui dit :
— Vous avez été dépouillée. C’est au nom des spoliateurs que je viens!
Et Marthe a cru le digne prêtre.
Aussi, à un mois de distance, retrouvonsnous Marthe et Callobrand, et Raymond qui . les a suivis, — car maintenant, quand Marthe est avec lui, Raymond n’est plus fou, — dans un joli appartement, dans une maison toute neuve, rue du Faubourg Saint-Denis.
L’appartement est vaste.
Il se composo d’un grand salon, de quatre chambres à coucher et d’une vaste pièce située tout au bout, dans laquelle le vieux chimiste a installé son laboratoire.
Car le mystérieux bienfaiteur a fait les choses avec munificence.
lia pensé que ce qui pourrait ramener complètement Callebrand à la raison, c’est l’exercice de son ancienne profession.
Le vieux chimiste a bien eu un nouvel accès
de folie en se trouvant face à face avec ses creusets, ses cornues et ses alambics, mais la folie s'en est allée, la raison est revenue.
Callebrand s’est mis à l'œuvre, et un jour il s’est écrié :
— Oui, je ne suis plus fou, et je me sens de la force et du courage encore. Je retrouverai le grand secret...
Tandis que Callebrand travaille, Marthe et Raymond se contemplent et s’aiment.
Callebrand a guéri Raymond.
Raymond a retrouvé la raison, et avec elle la mémoire.
Il se souvient parfaitement du passé , maintenant, et do son voyage en Orient, et du couvent maronite, et des disciples mystérieux deMa-Eddin, son mystérieux ancêtre, qui le devaient mettre en possession d'une fortune royale. Et il parle de tout cela en souriant, sans témoigner le moindre désir de courir après cette fortune.
Pourquoi?
• C’est que Marthe lui a dit un jour t
— Vous savez bien que je ne peux pas quitter mon père. E t comment voulez-vous qu’à son âge mon père entrgprenne un voyage comme celui que voulez faire?
Et Raymond n’a plus parlé d’aller dans 1’ il$ de Chypre chercher les trésors de Ma-Eddin.
D’ailleurs, un soir, il a été pris du désir de revoir tous ces hommes qui lui avaient donné rendez-vous, au fond d’un puits, et parmi lesquels il apparut une nuit pour confondre sir Archibald l’imposteur.
Il s’est rendu à Clignancourt, il a retrouvé la maison abandonnée et le puits.
Il a sifflé, mais on ne lui a pas répondu.
Les disciples de Ma-Ed^in s’étaient dispersés sans doute.
Et Raymond ne les a plus cherchés.
Marthe est devenue sa vie tout entière.
Cependant la jeune fille résiste encore pour lui accorder sa main.
— Non, dit-elle , plus tard... quand mon père aura retrouvé son grand secret et qu’il pourra me faire une dot.
Et Raymond répond en souriant :
— A quoi bon? il me reste une dizaine dü mille livres de rente. N’est-ce point assez pour être heureux ?
Mais Marthe refuse.
Peut-être songe-t-elle à Aléa qui sans doute aime toujours Raymond, et que Raymond pa-
. jrait avoir oubliée? Comme on le voit, les évé- - " ncments ont marché depuis un mois.
Callebrand travaille beaucoup : il a pu supporter sans colère et sans trouble dans l’esprit la première entrevue avec M. Tompson.
11 est vrai qu’avant d'affronter les regards du vieux chimiste, M. Tompson avait eu un entretien avec Marthe et qu’il s’était jeté à ses pieds.
Marthe a cru M. Tompson sincère, et elle a fait passer sa conviction dans l’esprit de Callebrand.
Les choses en sont là.
Or, au moment où nous reprenons notre récit, Marthe et Raymond, accoudés à une fenêtre qui donne sur un vaste jardin, causent ainsi que peuvent causer les amoureux, de mille riens qui, à leurs yeux, ont une énorme importance. '
Il est nuit, le vent est doux, les étoiles brillent au ciel et la soirée s’avance.
Tout à coup une pendule sonne derrière eux.
— Onze heures ! dit Marthe, et mon père qui travaille encore!
— Allons le chercher, dit Raymond, qui
passe son bras sous la taille flexible de la jeune lille.
Et tous deux se dirigent vers le laboratoire.
Callebrand travaille encore en effet.
Mais le visage du vieillard semble rajeuni, son regard brille, ses joues sont colorées.
— Mes enfants, dit-il, je croi3 que j’ai retrouvé mon secret.
— Vraiment? dit Marthe.
— Oui, répond Callebrand, encore quelques heures, et tous mes labeurs d’autrefois ne seront point perdus à jamais.
— Soit, dit Marthe, mais vous savez, cher père, que vous m’avez fait une promesse.
— Laquelle?
— Celle de travailler modérément.
— Eli bien ?
— Onze heures viennent de sonner. Allons, venez prendre du thé avec nous, il est temps de vous reposer.
Callebrand sourit à sa fille et n’ose lui résister.
Elle le prend par la main et il la suit, et Raymond éteint les deux lampes du laboratoire.
La porte se referme derrière eux.
Il’ n’y a plus personne dans le laboratoire, qu’un rayon de lune éclaire seul se jouant parn 24
mi les instruments de chimie et le cuivre des cornues.
Mais tout à coup un pan de mur s’entr’ouvre... un rayon de clarté passe au travers.
C’est une porto secrète percée par le jeune architecte, ignorée de Callebrand et dont M. Tompson possède seul la clef.
Et par cette porte mystérieuse, le gros M. Tompson, une lampe à la main, entre de ce pas assourdi qui est commun aux voleurs et aux amoureux.