CHAPITRE XLIIÏ
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Le lendemain, ;\ cette heure crépusculaire que dans les campagnes on appelle entre chien et loup, M. Tompson était dans son cabinet, à la Villette.
Le garçon de bureau n’était pas encore arrivé avec la grosse lampe modérateur qu’il avait coutume de placer sur la table de son patron.
Le feu de la cheminée prussienne et les dernières lueurs du jour éclairaient seuls la pièce.
M. Tompson rêvait...
La rêverie n’était pourtant pas le propre du caractère de cet excellent Anglais.
Nul même n’était moins poétique que cet
homme essentiellement pratique, qui n’abandonnait rien au hasard.
Néanmoins M. Tompson rêvait.
A quoi?
Le petit monologue qu’il s’adressait nous éclairera sur ce point.
— Voilà près do cinq semaines que Baül est parti, se disait-il, je n’ai de lui aucuno nouvelle...
Or, de deux choses l'une : ou il a trouvé ces fameux trésors, et dans ce cas, je le connais, il est homme à faire la part du feu, c’est-àdire à abandonner Paris et nos intérêts, et à ne jamais revenir.
Ou il n’a rien trouvé du tout, et alors il lui
est arrivé malheur.
Dans les deux cas, je commence à croire que je resterai propriétaire de l’usine.
Mais il y a une chose dont je serai bien certainement le propriétaire unique, c’est le secret do maître Callebrand, et certes, Baül pout revenir, il n’y touchera pas.
M. Tompson, en savourant ce raisonnement plein de sagesse, boirrrait gravement salongue pipe hollandaise.
Le garçon de bureau entra.
— J’apporte la lampe et, avec la lampe, une lettre.
M. Tompson tressaillit et crut tout d’abord que c’était son ami Baiil qui lui écrivait.
Mais la lettre, qui avait d’abord ce volume qui trahit les correspondances officielles, était couverte de différents timbres et portait un sceau à l’encre bleue qui fixa tout d’abord les regards de M. Tompson.
Ce sceau portait en exergue ces mots:
Ministère des affaires étrangères,
Consulat de Malte.
M. Tompson rompit le cachet et lut :
A M. Tompson , chef de la maison Baiil et tompson, à Paris.
« Monsieur,
« J’ai l’honneur de vous adresser copie de la déclaration qui a été faite ce matin même au consulat de France par le capitaine Rodokani, commandant du Scyros, navire de commerco sous pavillon hellénique.
«Nous soussignés, Rodokani, capitaine; Paolo, second; sir Archibald, passager, déclarons qu’il est à notre connaissance que le sieur Baül (Pierre-Amédée-Florimond), négociant,
embarqué à bord du Scyros, est tombé à la mer, dans la nuit du 19 au 20 novembro dernier.
« Le S yros passait en ce moment sous le canon du fort de Bonifacio.
«La mer était mauvaise, la brume épaisse. M. Baiil se promenait sur le pont que les vagues balayaient de temps en temps.
« S’est-il jeté volontairement à la mer, a-t-il été enlevé par une vague?
« Sa mort doit-elle être attribuée ü un accident ou à un suicide?
«C’est ce qu’il est impossible aux soussignés d’affirmer. Néanmoins le passager sir Archibalü croit avoir remarqué que le sieur Baiil n’avait pas la tête à soi et parlait souvent de fortune imaginaire et de trésors cachés. »
Suivaient les signatures, dont le chancelier de la légation donnait copie it M. Tompson.
M. Tompson tourna et retourna cette lettre dans ses doigts. Il la relut trois fois de suite et n’en put croire ses yeux.
M. Baül était mort !
Jamais nouvelle n’avait été plus agréable à M. Tompson.
Cependant, et bien qu’on ne lui en connût pas, M. Baül devait avoir des héritiers.
Et les héritiers, si lointains qu’ils soient, se retrouvent toujours à point nommé quand il s'agit de toucher une succession.
Mais peu importait àM. Thompson, et il ne s’arrêta pas môme à cette hypothèse.
Ce que voulait le digne associé do M. Baiil, c’était garder pour lui tout seul le secret de Callebrand.
Là était la vraie fortune, une fortune auprès de laquelle l’usine commune sous la raison sociale Baül et Tompson n’était plus qu’une bicoque sans valeur.
M. Tompson se lova, ouvrit une armoire et en tira un flacon de wiskey et un verre.
Dans les grandes joies comme dans les grandes afflictions, le wiskey était d’un grand secours à M. Tompson.
Il en but deux verres coup sur coup pour se remettre de l’émotion qu’il avait éprouvée.
Puis il alluma un cigare, ce qui était chez lui uno vraie prodigalité.
Après quoi il se débarrassa de scs manches de lustrine noire, endossa son pardessus, prit son chapeau et sa canne, et bien qu’il fût à peine six heures, et que jamais il ne quittât son bureau avant sept heures sonnées, il sortit.
M. Tompson ne craignait qu’une $hose au
monde en fait de maladies : la congestion cérébrale.
Or, il avait éprouvé une telle émotion en apprenant la mort de son cher ami Baiil, qu’il avait besoin de prendre l’air.
M. Tompson s’en alla donc par la rue de Flandre, en faisant tournoyer sa canne d’un air conquérant, jusqu’à l’ancienne barrière où vient aboutir la rue Lafayelte, cette artère
immense qui s’étend en droite ligne au cœur
de Paris.
Il prit cette rue et la descendit tout entière, c’est-à-dire jusqu’à la rue Laffitte.
Le grand air lui avait fait du bien et, tout en rafraîchissant sa tète congestionnée, il lui avait creusé l’estomac.
M. Tompson avait faim.
Un homme que le hasard débarrasse de son associé peut bien s’offrir une petite débauche. Du moins M. Tompson le pensa.
Il entra donc au café Anglais, se fit servir un perdreau truffé, une bouteille de closvougeot et une truite du Rhin.
A dix heures, il était encore à table, fumant un cubanas, comme un fils de famille.
A minuit seulement, un peu titubant, un peu ému, M. Tompson regagnait son domi-
cile, et, arrivé à sa porte, il Jetait un cri de stupeur et faisait un pas en arrière.
Une apparition terrible venait de surgir devant lui.