CHAPITRE XLIV
Un abîme s’était-il entr’ouvert sons les pas de M. Tompson?
Un monstre semblable à celui qui épouvanta les chevaux d’IIippolyte avait-il surgi » devant lui?
Non, rien de tout cela.
SiM. Tompson avait encore eu ses cheveux, ses cheveux se fussent hérissés.
Mais il y avait longtemps que M. Tompson était chauve.
Seulement, une sueur froide inondait son crâne nu, et ses yeux, à moitié sortis de leur orbite, étaient attachés fixes et hébétés sur un personnage qui s’apprêtait à secouer la son-
nette de l’usine au moment où il était arrivé, lui, Tompson.
Ce personnage, ce revenant plutôt, c’était...
C’était M. Baiil !
Et M. Tompson, qui n’était pourtant pa3 superstitieux, crut si bien qu’il n’avait affaire qu’à un spectre, qu’il porta la main à son front et fit le signe de la croix.
Baül regardait Tompson.
Et la supposition de ce dernier qu’il avait devant lui le fantôme do son associé et non son associé en chair et en os, c’est que Baül ne parlait pas et qu’il regardait Tompson d’un air hébété.
Il s’écoula une minute et peut-être plus.
Baül tenait le cordon de sonnette et ne songeait point à le secouer.
Tompson regardait Baül et ne pouvait prononcer un mot.
Enfin Baül ouvrit la bouche.
— Ne me reconnaissez-vous donc pas, Tompson, mon ami*? dit-il.
Sa voix était sépulcrale et paraissait monter des profondeurs du royaume des ombres.
M. Tompson fit un signe de tête affirmatif.
— Je vous reconnais, dit-il, vous êtes mon digne associé M. Baül, et j’ai appris votre fin
funeste. Etes-vous donc en purgatoire, ô mon bien cher ami, que votre ombre me vient poursuivre? Voulez-vous que je vous fasse dire des messes?
Et M. Tompson lit un nouveau signe de croix.
— Mais je ne suis pas mort, dit M. Baiil.
Ces mots furent un coup de tonnerre à l’oreille de M. Tompson.
— Hein? plaît-il? qu’avez -vous dit? balbutia-t-il d’une voix étranglée.
— Je ne suis pas mort, répéta M. Baiil.
— En êtes-vous bien sur? demanda M.
Tompson.
— Très-sûr... Touchez-moi...
M. Tompson allongea la main et remarqua, en effet, que les bras de M. Baiil étaient bien dans les manches de son paletot.
Un homme pris de boisson qu’on trempe tout à coup dans une cuve d’eau glacée n’éprouve pas une sensation plus subite que celle qu’éprouva M. Tompson.
En bon Anglais qu’il était, il avait lu Anne Radclifle; 11 savait fort bien que les fantômes sont impalpables.
Or, comme il venait de toucher M. Baiil,
force lui était do reconnaître que M. Baül était bien vivant.
Le débonnaire M. Tompson fut pris alors d’une rage folle.
Il eût volontiers tordu le col à ce chancelier du consulat qui lui avait écrit pour lui annoncer la mort de M. Baül.
Mais enfin, puisque M. Baül n’était point mort, il fallait se résigner à le revoir; et M. Tompson eut bientôt retrouvé tout son sang-froid.
Il dit à Baül :
— Ne sonnez pas, c’est inutile; j’ai ma clef.
Et 11 ouvrit.
L’usine était silencieuse. Les ouvriers étaient partis depuis longtemps.
Il ne restait que le gardien.
La petite lampe qui se trouvait ordinairement au bas de l’escalier était éteinte.
M. Tompson prit Baül par la main et lui dit :
— Venez, entrons dans le bureau... nous causerons...
Il ouvrit la porte du cabinet et y poussa son associé.
Personne n’avait vu entrer M. Baül.
M. Tompson donna un tour de clef.
On eût dit qu’il craignait d’étre dérangé.
Il 23
Puis il ralluma sa lampe et regarda alors M. Baül.
M. Baül, bien qu’il fût encore en chair et en os, avait l’air d’rni véritable fantôme.
Ses vêtements étaient en lambeaux, ses souliers n’avaient plus de semelles, il n’avait d’intactes que ses lunettes.
Il était d’une maigreur cadavérique et paraissait affamé.
— Mais d’où venez- vous donc , mon digne ami? fit M. Tompson ; est-ce donc à Cologne qu’on vous a mis en pareil état?
M. Baül essaya de sourire et ne parvint qu’à une horrible grimace.
— Je ne suis pas allé à Cologne, dit-il.
— Ah ! fit M. Tompson.
— Pardonnez-moi de vous avoir trompé, dit humblement M. Baül. Cela ne m’a pas porté bonheur.
— Ne vous êtes-vous pas embarqué à Mar-1 seille? demanda M. Tompson.
— Oui.
— A bord du Scyros ?
— Précisément.
— Capitaine Rodokani...
— Oh î le brigand ! s’écria M. Baül.
— -Qu’a t-il fait?
— Il m’a jeté à la mer.
— Comment! c’est lui?
— Sans doute.
— Et pourquoi? pour vous voler, sans doute?
— C’est à l’instigation de sir Archibald.
•— Et vous no vous êtes pas noyé?
— Non. J’ai pu gagner la côte à la nage. Seulement, j’ui perdu mon portefeuille qui renfermait des valeurs; il ne m’est resté que ma bourse.
Ma bourse contenait à peine quelques louis, ressource éphémère ! *
C’est pour cela que vous me voyez en cet état.
Et M. Baiil avait un accent piteux.
— Mais enfin, dit M. Tompson, comment êtes-vous revenu?
— J’ai passé trois semaines au lit, dans une cabane do pêcheurs, sur la côte de Sardaigne. Mon corps n’était qu'une plaie.
Puis, je me suis embarqué sur une tartano qui faisait voile vers Marseille.
A Marseille, j’ai eu encore assez d’argent pour prendre les troisièmes classes.
Quand je suis entré ce soir dans la gare de Paris, il ne me restait pas un sou. Je meurs de faim !
— Voulez-vous les restes de mon déjeuner? lit M. Tompson.
Et il retira d’un bahut un restant de pâté et une bouteille de vin entamée.
M. Baiil se précipita dessus et se mit à manger avec avidité.
M. Tompson le regardait du coin de l’œil et se disait :
— Personne ne l'a vu entrer... et le consulat de Malte affirme qu’il ést mort...
Si je m’en débarrassais?
Et M. Tompson regardait un long couteau à lame effilée qui se trouvait sur la table.