‹ Les fils de JudasChapitre 48 sur 59 · CHAPITRE XLV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XLV

Tandis queM. Tomfson le regardait, M. Bniil mangeait avidement.

Son regard avait quelque chose d 'égaré, et on voyait bien qu’en dépit de ses souffrances physiques, M. Batil éprouvait une torture morale.

— • Vous êtes donc arrivé à onze heures du

soir? lui dit M. Tompson qui lorgnait toujours

le couteau.

— Oui.

— Vous n’avez rencontré personne de notre connaissance?

— Personne.

— Et vous êtes venu ici tout droit?

— Tout droit.

Le dogmatique et sentencieux M. Baül n’était plus que l’écho de M. Tompson.

La curiosité domina un peu chez ce dernier l’envie qu'il avait de se débarrasser de son associé.

— Voyons, mon pauvre ami, lui dit-il, vous ne me refuserez pas de me dire ce qui vous est arrivé ; car votre état de délabrement physique et moral m’annonce que vous avez dû avoir des aventures non moins extraordinaires que pénibles.

— Hélas! soupira M. Baül.

— Que vous est-il arrivé?

M. Baül parut sortir d’un rêve.

— Regardez-moi, Tompson, dit-il; n’ai-je pas l’air d’avoir cent ans?

— A peu près, répondit naïvement Tompson.

— Quand j’ai quitté Paris, j’étais jeune...

— Relativement, du. moins, observa encore Tompson.

— J’étais jeune, poursuivit Baül, parce que j’avais l’amour de l’argent, et l’audace qui permet d’aller à sa recherche.

— En effet, murmura M. Tompson, il faut avoir joliment l’amour de l’argent et même

des aventures, pour entreprendre le voyage de l’île de Chypre.

Baill tressaillit et fit un soubresaut sur son siège.

— Comment ! dit-il, vous savez cela?

— Sans doute.

— Vous avez appris.., le but... de mon voyage...

— Entre nous, dit Tompson, vous vous êtes assez mal conduit avec moi. Vous auriez pu me faire part de la découverte.

— Tony me l’avait défendu.

— Bah ! c’est pour cela qu’il m’a tout appris.

— Vous l’avez donc vu avant sa mort?

— Mais il n’est pas mort et ne mourra pas.

En d'autres temps, M. Baiil eût témoigné

un profond dépit de cette révélation, mais il se contenta de lever les yeux au ciel et de murmurer :

— Tant mieux pour lui !

M. Tompson avait fini par prendre le couteau et il le tournait et le retournait dans ses doigts, par manière de contenance.

Baiil n’y prenait garde.

Il paraissait de plus en plus absorbé par quelque étrange préoccupation.

2ftfi LES FILS DE JUDAS

M. Tompson se disait :

— Tuer Baiil n’est rien, mais le faire disparaître est plus difficile.

J’aurais mieux fait, au lieu d’entrer ici avec lui, de le conduire dans cet appartement du faubourg Saint-Denis par lequel je m’introduis dans le laboratoire de Callebrand.

Là, nous verrions...

Puis M. Tompson reprit tout haut :

— Mais vous n’étes donc pas allé jusqu’à Chypre?

— Non.

— Pourquoi ?

— Vous le savez bien... puisqu’on m’a jeté à l’eau entre la Corse et la Sardaigne.

— Ah! c’est juste!

— Misérable ïtodokani! poursuivit M. Baiil comme en se parlant à lui-même. Je lui avais pourtant offert deux cent mille francs, moi.

— Vous ! exclama M. Tompson.

— Oui.

— Pourquoi faire?

— Pour qu’il me débarrassât de sir Archibald.

— Ah I bon, je comprends maintenant, dit M. Tompson, vous avez été battu par sir Ar-

chibald. Vous cotiez sa vie deux cent mille francs, il a estimé la votre trois cent mille.

— C’est cela.

— Mais quel intérêt aviez-vous donc à vous défaire de sir Archibald?

Cette question directe fit pâlir M. Baül; puis il rougit après avoir pâli, puis un gémissement étouffé sortit de sa poitrine.

— Ah! dit-il, vous me brisez le cœur, Tompson.

— Moi? fit l’Anglais.

Et il eut un rire sceptique. Jamais il n’avait supposé que Baül eût un cœur.

— Mais vous ne savez donc pas, dit Baül qui s’anima subitement, qu’entre sir Archibald et moi il y avait une femme?

— Ah bah ! fit Tompson.

— Une femme qui m’a inspiré un amour insensé, sans autre borne que le désespoir.

— Je ne vous comprends pas, Baül, dit le sceptique M. Tompson. Un homme comme vous ne saurait perdre la fête pour une femme.

— C’est pourtant ainsi, soupira Baül.

— Mais les trésors... n’irez-vous pas les chercher?

— Je ne sais pas, dit Baül, je n’ai plus de cœur à rien.

Pourquoi n’iriez-vous pas, vous ?

— Moi? fit Tompson, je préfère faire fortune sur place.

— Comment ?

— Je cherche la malléabilité des métaux.

Baül regarda son associé d’un air effaré.

Un pareil mot évoquait en lui tant de souvenirs...

— Vous cherchez, dites-vous ?... la malléabilité...

— Oui.

— Le secret de Callebran 1 ?

— Justement.

— Vous ne le trouverez pas...

— Je le trouverai, dit M. Tompson avec conviction.

— C’est impossible! vous savez bien tous nos efforts...

— Je me suis associé un chimiste très-fort.

— Qui donc?

— Callebrand lui-même.

M. Baül fut tellement surpris qu’il oublia un moment Aléa.

— Vous dites?... fit-il.

— Je dis que Callebrand n’est plus fou.

— Allons done!

— Et qu’il travaille pour moi. En voulezvous la preuve?

Et M. Tompson tira sa montre. 11 était une heure du matin.

— La preuve?

— Oui. Venez avec moi...

M. Tompson avait son idée.

Encore une idée pratique comme toutes les idées de M. Tompson.

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