CHAPITRE XL VI
— Mais où m’emmenez-vous donc? demanda le pauvre Baiil qui s’était laissé entraîner hors de l’usine avec la docilité d’un enfant.
— Je vais vous montrer comment il se fait que Callebrand se soit remis à l’œuvre et tra-’ vaille pour mol.
En d’autres temps, le doctoral M. Baül eût relevé la tête et se fut écrié :
— Comment! pour moi? C’est pour nous , que vous voulez dire.
Mais M. Baül n’était plus que l’ombre du Baül que nous avons connu, et il ne releva pas les paroles do son associé.
— Je crois qu’il devient gracieux , pensa Tompson.
Et il lui ût allonger le pas.
De la rue de Flandre à la Villette, à l’extrémité nord du faubourg Saint-Denis, le trajet est court.
Malgré son gros ventre et ses petites jambes, Tompson marchait un train d’enfer.
Baül, dont le cerveau — selon l’expression anglaise — était livré aux diables noirs et aux papillons bleus, avait peine à le suivre... mais il le suivait...
Cependant, il s’arrêta tout à coup un moment et se frappa vivement le front.
— A quoi pensez- vous donc ? lui demanda Tompson.
— Si j’allais à la préfecture de police?...
— Pourquoi faire?
— Pour dénoncer sir Arcliibald.
Tompson haussa les épaules.
— Je crois, mon bon ami, dit-il d’un ton de compassion, que vous n’avez pas la tête à vous.
— Ah! •
— Sans doute. En d’autres temps une semblable idée ne vous fût jamais venue.
— Vous croyez?
— Sans doute. Car, pour dénoncer sir Arcliibald, il faudrait que vous disiez comment vous l’avez connu...
— Vous avez raison, dit M. Baül.
Et il se remit en route, murmurant le nom d’Aléa.
Tompson, l’homme éminemment pratique, se disait :
— J étais absurde de vouloir me débarrasser
de Baül à l’usine ; il n’auralt eu qu’à jeter un
cri, j’étais pincé.
Et puis, tuer un homme avec un couteau, c’est bête et brutal... surtout quand on a à sa portée le laboratoire d'un chimiste, c’est-à-dire la mort sous une demi-douzaine de formes, et peut-être plus.
Tandis qu’il se faisait ce beau raisonnement, ils étaient arrivés à l’une des portes de cette vaste maison divisée en deux dont le jeune architecte avait si bien tiré parti.
— Tenez, dit Tompson , voilà la maison qu’habite Callebrand... là... au troisième...
— Ah ! üt M. Baül toujours distrait.
«- C’est là qu’il a son laboratoire.
— Et c’est là que nous allons?
— Oui.
— M. Baül mettait déjà la main sur le bou-^ ton de cuivre de la sonnette.
M. Tompson l’entraîna.
— Nous n’entrons pas par là, dit-il.
Et il le poussa jusqu'à la porte cochère suivante.
Là il sonna sans hésitation.
— Reprenez ma main, car tout est éteint, dit-il quand la porte s’ouvrit, et marchez sur la pointe du pied.
Le pauvre M. Baiil voulait bien tout ce que M. Tompson voulait.
Il se laissa faire.
Le concierge demanda du fond de sa loge qui entrait.
— Tompson ! répondit l’Anglais.
Ce ne fut qu’au premier étage qu’il tira de sa poche un briquet et alluma un rat de cave.
— Un bel escalier ! disait Baiil qui décidément tournait aux niaiseries.
Arrivé au troisième, M. Tompson tira une clef de sa poche, ouvrit une porte et poussa M. Baül devant lui.
Ce dernier se trouva alors dans un appartement assez bien meublé quoique tout petit.
— .1 ’ai fait comme vous, dit Tompson, j'ai voulu avoir une petite maison.
Deux mois auparavant M. Baül eût fait un pas en arrière et eût rougi comme un coq, en entendant faire une allusion à ce logis mysté-
rieux qu’il croyait avoir en ville à l’insu de son associé.
Aujourd’hui M. Baül se contenta de sourire d’un air niais.
— Ah! vraiment! fit-il.
M. Tompson lui fit traverser successivement une petite salle à manger, un salon et une chambre à coin- lier; mais il s’arrêta dans cette dernière pièce.
Là, il s’assit un moment, comme s’il eût voulu tenir conseil avec lui-même.
— Callebrand, pensait-il, a chez lui plusieurs poisons foudroyants, lequel emploierai-je?
M, Baül, lui, se disait :
— Si Aléa voulait partager avec moi cet humble réduit, je n’en demanderais pas davantage !
Tout en réfléchissant au genre de mort qu’il allait donner à son associé, M. Tompson avait allumé deux flambeaux sur la cheminée.
M. Baül sortit un moment de sa rêverie :
— Mais où donc est le laboratoire? demandat-il.
Alors M. Tompson déplaça le lit et le tira au milieu de la chambre.
Puis il souleva les rideaux, fit jouer un ressort, et la porte masquée qui donnait dans le
laboratoire de Callebrand tourna sans bruit sur ses gonds.
M. Tompson entra le premier et posa un des flambeaux sur une table. Le flambeau arracha des myriades d’étinc'elles aux cornues et aux creusets de cuivre poli.
M. Baill regardait tout cela d’un air hébété, et il dit tout a coup :
— C’est fort joli!
M. Tompson tressaillit, le regarda et se dit :
— Mais il est idiot!
M. Baiil reprit :
— Pourquoi donc m’avez-vous amené ici ?
— Mais, répondit M. Tompson, pour vous montrer où en est la découverte de Callebrand.
En même temps il jetait un regard furtif vers un bahut dans lequel se trouvaient enfermés plusieurs poisons végétaux.
— Je croyais, moi, que nous trouverions Callebrand, dit M. Baiil.
— Hein ? fit Tompson.
— J'aurais voulu le consulter...
Et M. Baiil eut un sourire niais.
— Sur quoi ?
— On m’a dit qu’on pouvait composer un philtre capable de guérir l’amour.
A ces derniers mots, M. Tompson se mordit les livres pour ne pas éclater de rire.
Puis, détournant la tête de l’armoiro aux poisons :
— En vérité, murmura-t-il, ce serait dommage de me charger la conscience d’un crime inutile. Il n’y a plus qu’à faire enfermer le pauvre diable à Charenton.
La folie amoureuse de M. Baül venait de lui sauver la vie.