CHAPITRE XLYII
Laissons M. Tompson, l’hommo positif et pratique, songer sérieusement à faire enfermer dans une maison de fous son ami M. Baül, et attendre patiemment que Callebrand ait retrouvé son grand secret.
Revenons à Aléa, sir Archibald otRodokani.
Comme on a pu le voir par la pièce que le consulat de Malte a expédiée à M. Tompson, Aléa n’a point accepté l’offre que lui faisait Rodokani de tuer sir Archibald.
Que s’est-il passé entre eux ?
Tout et rien.
Aléa a regardé Rodokani.
Et sous le regard d’Aléa, Rodokani est devenu tout tremblant.
Aléa lui a dit :
— Je veux que tu sois mon esclave!
Rodokani a répondu : *
— Ordonnez! j’obéirai.
Et le Scyros a continué sa route.
Il a fait escale à Messine, Naples et Malte.
Il a touché à Alexandrie.
Depuis quelques heures il se balance sur ses ancres, dans une petite anse déserte de l’ile de Chypre.
Le ciel est d’un bleu indigo; les rayons du soleil couchant éclairent encore dans la brume transparente de l'horizon les cimes blanches du continent oriental qui semble sortir du sein des Ilots.
C’est le Liban qu’on aperçoit.
Mais il n’est resté à bord du Scyvos que l'équipage et le second Paolo.
Rodokani, Aléa et sir Archibald ont gagné la terre dans un canot, et se sont dirigés vers une bourgade do pêcheurs qu’on nomme Sandjowiah.
Sir Archibald, guidé par la traduction du vieil Arménien, a pu indiquer le point précis de la côte où il fallait descendre.
La nuit était proche lorsque les trois voyageurs sont arrivés fl pied à Sandjowiah.
Les pêcheurs tiraient leurs barques sur le sable, les femmes raccommodaient leurs filets, les enfants se roulaient dans la poussière, aux aboiements affectueux des chiens.
Les étrangers abordent rarement à Sandjowiah.
Cependant ils y seraient bien reçus, car la pauvre population de ce village se fait gloire de n'avoir point embrassé l’islamisme et d’être d’origine chrétienne.
Aussi quiconque parle une langue d’Europe est-il sûr d’être accueilli avec empressement.
Il n’est pas un coin du monde où on n’ait vu, au moins une fois, un Anglais.
Or, tous les Anglais se ressemblent, et un sauvage des bords de l’Orénoque serait impardonnable s’il confondait un Anglais avec un tout autre homme.
Les pauvres habitants de Sandjowiah ne s’y sont point trompés.
En voyant cet homme, vêtu de gris, coiffé d’un melon, ayant des molletières sur ses bottines à double semelle et portant une grande lorgnette de course en bandoulière, ils ont prononcé le mot :
— FMglishmah!
On parle l’anglais un peu partout, maissur-
tout en Orient. Sir Arckibald, avisant une maison d’apparence plus aisée que le3 autres, est allé frapper à la porto.
Un vieillard et deux jeunes femmes l’ont reçu.
Les femmes regardaient avec curiosité Aléa, cette femme du Nord à la beauté merveilleuîc.
Le vieillard a dit à sir Arckibald :
— Ma maison est toujours ouverte à l’étranger. Si tu veux m’accorder la grâce d’accepter mon hospitalité, le Dieu des chrétiens, qui est aussi le mien, t’en récompensera tôt ou tard.
Sir Arckibald répondit :
— Je te remercie, mais nous n’userons pas longtemps de l'hospitalité que tu nous offres. Un verre d’eau ou de vin, un peu de pain, deux heures de repos sous ton toit, c’est tout ce que nous te demandons.
— Comment! dit le vieillard, les compagnons et toi vous voulez donc continuer voire voyage ?
— Oui.
— Ce soir même ?
— Oui.
— Mais il vous faudra voyager toute la nuit et dans un pays boueux et privé de rou-
tes, avant d’atteindre une villo ou un village.
— Tu te trompes, répond sir Arckibald dont les indications sont précises. Nous allons à une lieue d’ici.
— Où donc? fait le vieillard étonné.
— Aux cavernes de la Peste.
Ce nom fait faire un pas de retrait au vieillard. Il croit avoir mal entendu.
— Aux cavernes de la Peste, répéta sir Archibald.
—.Mais elles méritent le nom qu'elles portent! s'écria le vieillard.
— Je le sais, dit sir Archibald souriant.
— C’est un lieu maudit...
— Peu nous importe!
— Les téméraires qui ont voulu y aller n’en sont jamais revenus.
— Nous en reviendrons, nous. Peux-tu nous procurer un guide?
— Un guide!
Et l'effroi du vieillard redoubla.
— Oui, un guide qui nons conduise au pied de la montagne.
— Mais pas jusqu’aux cavernes !..;
— Non, nous les trouverons bien tout seuls.
La nouvelle que ces étrangers téméraires
osent aller visiter les cavernes de la Peste s’est
répandue dans le village comme une trainée de poudre.
Personne ne veut servir de guide.
Tout le monde a peur.
C’est à grand’peine et à prix d’or seulement que sir Archibald a pu se procurer deux mulets et un cheval.
Mais personne ne veut l’accompagner.
— Eh bien! dit sir Archibald à Aléa, j’aime autant cela. De cette façon nous embarquerons les trésors sans que personne sache rien.
En route!
— En route! répètent Aléa et Rodokani.