‹ Les fils de JudasChapitre 51 sur 59 · CHAPITRE XL VI II · texte numérisé non relu

CHAPITRE XL VI II

Sir Archibald chevauchait côte à côte d’Aléa et lui disait :

— Enfin, chère àme, nous touchons à l'heure où mes désirs les plus ardents seront comblés. Les trésors de Ma-Eddin ne seraient rien pour moi s’ils n’étaient le moyen de parvenir jusqu’à vous.

Quand nous serons en possession de ces tré-

sors, nous ferons voile pour Constantinople, nous achèterons un palais sur le Bosphore, et je serai votre esclave.

Aléa l’écoutait en souriant et paraissait accepter par avance ce joli programme.

— Mais il faut trouver les trésors d’abord, dit-elle.

— Nous les trouverons, répondit sir Archibald; les indications que j’ai sont précises.

— Oui, dit Aléa ; mais ces indications remontent au temps de Ma-Eddin.

— Sans doute.

— Et il y a quatre cents ans de cela... Qüi vous dit que d'autres que nous ne les ont pas trouvés?

— N’avez-vous donc pas vu l’effroi que le seul nom des cavernes de la Peste inspire dans le pays? Croyez bien, chère âme, que depuis Ma-Eddin personne ne s’est approché de ces lieux maudits.

Et sir Archibald recommença tout haut son rêve d’amour, accablant Aléa de serments et de protestations.

Quelquefois, Aléa se tournait à demi sur sa selle et jetait un regard rapide à llodokani.

Rodokani ne perdait pas une seule des paroles brûlantes de sir Archibald, et quelquefois sa pâleur nerveuse était telle que la jeune femme était obligée de le calmer d’un signe. Vingt fois, depuis une heure, sa main fiévreuse avait tourmenté le manche de son kandjiar, et sir Archibald qui continuait à parler d’amour avait failli être assassiné.

Mais l’œil profond d’Aléa se fixait sur Rodokani, et le Grec farouche s’apaisait.

Le soleil avait disparu, les cimes du Liban s’effaçaient dans la brume; au jour brûlant succédait une tiède soirée, et les senteurs pénétrantes des plantes marines arrivaient à nos trois voyageurs, qui gravissaient un sentier abrupt au bord des falaises.

Sir Archibald et Rodokani s’étaient munis, au village de Sandjowiali, de torches de résine, de cordes à nœuds et de pics destinés à pratiquer, si besoin était, des fouilles dans les roches.

Rodokani avait placé tous ces engins devant, lui, sur la selle du mulet qu’il montait.

La route était pénible, montueuse, à peine frayée; mais les trois chercheurs de trésors étaient guidés par le pic Bleu qu’on apercevait encore aux dernières lueurs du crépus- . cule.

Les habitants de Sandjoxviah avaient ainsi nommé la montagne au pied de laquelle s’ouvraient les cavernes redoutées.

Avec la nuit close, la lune se leva et vint en aide aux voyageurs.

Sir Archibald parlait toujours de son amour et Aléa continuait à l’écouter.

LE fi FILS DF. JUDAS

Cependant, à un certain moment, elle s’interrompit tout à coup :

— Mais vous ne croyez donc plus à mon influence fatale? dit-elle.

— Comment y croirais-je? répondit-il. Tout me réussit depuis que je vous aime.

— J’ai pourtant porté malheur à ce pauvre M. Baiil.

Sir Archibald tressaillit.

— Il m’aimait, dit Aléa.

— Vraiment! fit l’Anglais d’un air de doute.

— Eh bien, reprit Aléa, je puis maintenant vous faire une confidence.

— Parlez...

— M. Baiil n’est pas mort parce que vous avez donné trois cent mille francs à Rodokani et que Rodokani l'a jeté à la mer.

— Cependant... il me semble...

— Non, ce n’est pas pour cela, dit Aléa avec l’accent de la conviction. -

— Pourquoi est-ce donc alors ?

— C’est parce que la veille, sur le pont, il * avait osé me prendre par la taille et mettre un baiser sur mon cou.

— Oh! dit sir Archibald en riant, j’affronterais bien la mort à ce prix, moi.

— Prenez garde!...

— Non, dit l’Anglais riant toujours, tandis que le désir brillait dans son regard, dussé-je mourir, comme Baiil...

— Après les trésors découverts...

— Non, tout de suite.

— Vous le voulez? dit Aléa.

Et elle eut un regard qui donna le frisson à sir Arcliibald.

— .Te vous en supplie...

— Allons, soyez satisfait, dit-elle.

Et se penchant sur sa selle, elle approcha son visage de3 lèvres de sir Arcliibald.

Peut-être, en ce moment, le cœur du baronnet se prit-il à battre précipitamment.

Mais il prit le baiser qti’Aléa consentait à lui donner, uœt il se redressa ensuite sur sa selle plein de vigueur et de jeunesse.

— Vous voyez bien, dit-il, qu’on n’en meurt pas...

— Qui sait? dit Aléa.

Et ils continuèrent leur chemin.

Aléa s’était retournée vers Rodokani et l’avait regardé d’un air qui voulait dire :

— Patience! la mort est en route...

Enfin, au bout de deux heures de marche,

nos trois voyageurs arrivèrent au pied du pic Bleu.

Depuis un mois sir Archibald s’était si bien pénétré des indications laissées par Ma-Eddin, qu’il poussa son cheval tout droit vers une sorte d’entonnoir couvert de broussailles.

— Ce doit être là, dit-il.

En effet, derrière les broussailles on apercevait une sorte de trou béant.

On eût dit la gueule d’un monstre s'ouvrant dans le rocher.

Sir Archibald mit pied à terre et dit à Rodokani :

— A ttachez nos montures à cet arbre, capitaine, et allumons les torches.

Aléa s’était laissée glisser à terre.

Mais elle ne regardait point l’entrée de la caverne. Son œil errait au loin sur la mer, toute resplendissante des rayons de la lune.

Et son œil semblait chercher les voile3 blanches d’un navire accourant à quelque mystérieux rendez-vous.

Pendant ce temps, une torche à la main, sir Archibald était déjà au seuil de la caverne.

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