‹ Les fils de JudasChapitre 53 sur 59 · CHAPITRE L · texte numérisé non relu

CHAPITRE L

L’émotion que sir Archibald avait éprouvée, en dépit de son flegme, fut si vive que pendant quelques secondes il demeura muet, immobile, cramponné à la roche»

Mais enfin il se remit, retrouva son é&ngfroid et dit à Rodokani :

— Passez-moi une autre torche.

Il s’était solidement établi sur la roche, ses pieds dü côté de la galerie déjà explorée, sa tête penchée sur cet abîme mystérieux dans lequel il avait failli rouler.

Rodokani iui passa une torche neuve qu’il alluma et qui, par conséquent, eu égard à la grande quantité de résine qui se trouvait au

commencement, était très-difficile à éteindre.

Néanmoins sir Arcliibald abrita la flamme avec une de ses mains, puis chercha à voir devant lui.

Puis, comme la torche ne parvenait pas à dissiper les ténèbres, il la laissa tomber dans le gouffre.

Elle descendit en tournoyant et sans s'éteindre.

On eût dit un de ces gaz qu’on appelle des étoiles filantes et qui glissent la nuit, dans un ciel sombre.

La torche ne s’arrêta qu’à une incommensurable profondeur. . jjfe

Mais elle ne s'éteignit point. '

Alors sir Archibald put se rendre compte du saut terrible qu’il eût fait s’il eût lâché la corde.

Il avait sous lui une sorte de puits de près de cent pieds de profondeur, de forme circulaire, et au fond duquel paraissait s’ouvrir un autre boyau souterrain.

— Eh bien ! lui cria Aléa, que vovez-voùs ?

— Un puits, répondit-il.

— Allez-vous y descendre 1

— Oui. Rodokani, passez-moi l’échelle de corde et fixez-la bien à vôtre ceinture.

Le Grec obéit.

Il prit le paquet de cordes, le jeta à sir Archibald en en conservànt le bout qu’il enroula autour de sa ceinture après l’avoir accroché

aux anfractuosités de la roche.

— Donnez-moi deux autres torches , dit-il encore, et un briquet pour les allumer quand je serai au fond du puits, ainsi que le pic dont^ je puis avoir besoin.

Alors sir Archibald déroula l’échelle de corde et la laissa pendre dans le puits, et comme la torche brûlait encore au fond, il put se convaincre que l’échelle atteignait le sol.

Alors se cramponnant d’une main à l’échelle, de l’autre portant les deux torches et le pic, il se mit à descendre bravement dans le gouffre.

La descente s’effectua pour lui sans accidents.

Aléa et Rodokani, demeurés de l’autre côté de la roche, entendirent monter sa vo^Pdes profondeurs du puits.

— Tout va bien, disait-il.

En même temps la corde se distendit.

Alors Rodokani regarda la jeune femme.

— Madame, dft-il, n’avez-vous pas condamné cet homme à mourir?

— Oui, répondit-elle.

— Si je déroulais le bout de la corde de ma ceinture, si je cessais de la tenir, quand il * voudrait remonter, la corde tomberait tout entière au fond du puits.

— Sans doute, dit Aléa. .

— Et il mourrait de faim dans cet abîme où il est descendu et dont il ne pourrait plus sortir.

Mais Aléa secoua la tête.

— Non, dit-elle, cela ne se peut.

— Cependant vous l’avez condamné...

Elle fixa sur le Grec ce regard étrange qui en avait fait un esclave.

— Ecoute, dit-elle, je ne sais si tu me comprendras, mais je vais m’expliquer le plus clairement qu’ii me sera possible. J’ai condamné cet homme, parce que je suis une ülle de la destinée et que je puis tuer, à mon gré, d'un regard ou d’un baiser.

Rodokani frissonna. Cependant il y avait un tel accent de conviction dans les paroles d’Aléa, qu'il murmura :

— - Oh ! je vous crois...

Et il se dit à lui-même :

— Je voudrais mourir ainsi. *

Aléa reprit :

— Cet homme a effleuré mon front de ses lèvres, cet homme mourra, sols-en sûr. La fatalité est là. Mais ce n’est pas nous qui devons Mter l’heure. Attendons...

La corde h nœuds n’exerçait plus de’pression sur le corps de Rodokani.

C’était une preuve que sir Archibald ne ' cherchait pas encore à remonter.

— Il a sans doute trouvé la cachette, dit Rodokani.

— Peut-être, murmura Aléa. Mais il n’en jouira pas...

Une curiosité ardente s’empara du Grec.

— Que peut-il faire au fond du puits? dit-il.

— Monte su? la roche et regarde.

Rodokani obéit.

Quand il fut sur la roche, il aperçut une lueur au fond de l’abîme.

C’était la torche que sir Archibald y avait jetée avant d'y descendre qui brûlait encore.

Le puits .était vide.

Où donc était sir Archibald?

En regardant plus attentivement, Rodokani aperçut ce trou latéral qui semblait être l’entrée d’une autre galerie souterraine.

Evidemment l’Anglais avait allumé une autre torche, et il s’était bravement aventuré

LES FILS DE JfDAS

à la découverte dans cette nouvelle galerie.

Du haut de la .roche, Rodokani donnait tous ces détails à Aléa.

Mais tout à coup il s’écria :

— Madame, voici la fatalité qui monte !

— Que veux-tu dire?

— Venez voir.

Il y avait place pour deux sur le rocher.

Aléa y grimpa auprès de Rodokani.

Puis, à son tour, elle se pencha sur le gouffre.

La torche, en achevant de se consumer, avait mis le feu à l’échelle de corde qui tou- ■chait le sol du puits.

Le chanvre sec s’était allumé rapidement et la flamme montait, consumant la corde, échelon par échelon.

C’était bien, en effet, selon l'expression de Rodokani, la fatalité qui montait, car l’échelle brûlée, sir Archibald n’avait plus aucun moyen de retraite. .

Et Aléa eut un sourire et dit :

— Laissons agir la fatalité !

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