CHAPITRE LU
L’éblouissement de sir Archibald était physique et moral tout à la fois.
La torche venait d'arraclïër des myriades d’étincelles à un sol jonché de pièces d’or, de lingots, de pierreries, et à des murs tapissés d’armes de toute espèce, larges cimeterres, poignards damasquinés, lances triangulaires > épées de toutes sortes.
Tout cela brillant comme au jour où Ma- Eddin et ses compagnons apportèrent tous ces trésors et les entassèrent pêle-mêle dans ce souterrain.
Le caveau était dépourvu de toute humidité, ce qui expliquait comment les armes avaient conservé leur poli.
LES FILS DE JUDAS 3ïft
Certes, depuis trois mois bientôt que sir Arcliibald songeait aux mystérieux trésors de Ma-Eddin, il avait fait bien des rêves; mais aucun n’était au niveau de la réalité.
11 y avait là en lingots, en pierres précieuses, en vieille monnaie d’or de tout modèle et de tout millésime, une fortune incalculable.
' m Archibald s’agenouilla et plongea ses mains dans l’or pour mesurer la profondeur.
Ses bras enfoncèrent jusqu’au coude.
La caverne avait dix pieds de large.
Le baronnet demeura peut-être une heure en contemplation devant ce trésor.
Il oubliait Rodokani, il oubliait Aléa ellemême...
L’apaisement de la soif de l’or le dominait tout entier.
Mais enfin il ne suffisait pas de contempler cet or et ces diamants, il fallait se les approprier.
Et sir Archibald, revenu an sentiment delà réalité, se prit à songer à ses compagnons.
Et, jetant un tendre regard sur le caveau aux richesses, poussant le soupir de l’avare qui se sépare momentanément de son trésor, il rebroussa chemin avec l’intention de rejoindre Hodokani et Aléa et de prendre avec eux
les mesures nécessaires pour s’emparer de tout cet or et de tous ces diamants.
En se procurant des montures à Sandjowiah, sir Archibald avait fait placer sur un des mulets un de ces vastes paniers dans lesquels les Turcs emportent leurs provisions en voyage.
Mais dix mulets et dix paniers n’eussent pas suffi pour enlever la moitié des richesses ^ que le caveau renfermait.
Tout en rebroussant chemin et en remontant l’escalier, sir Archibald dont l’émotion se calmait peu à peu, songeait à ce que l’honorable M. Tompson eût appelé les moyens pratiques.
Or, voici le plan qu’il adopta sur-le-champ.
On ne retournerait pas à S&ft%)viah, mais on chercherait cette issue du côté de la mer, par laquelle Ma-Eddin s’était sauvé.
Puis, cette issue trouvée, on ferait des signaux au navire le Scyros, qui avait ordre, sous le commandement de Paolo, de longer la côte. '
Alors le navire s'approcherait et mettrait un canot à la mer.
Le canot 'viendrait prendre Rodokani, qui
retournerait au navire et re tonneaux vides.
avec des
L'or serait empilé dans les tonneaux, et le canot ferait autant de voyages qu’il en faudrait faire pour transporter à bord les tonneaux.
Sir Archibald n’avait oublié qu’une chose, ces fameux livres sacrés dans lesquels Ma- Eddin avait tracé les lois de sa religion nouvelle.
Mais peu importait à sir Archibald; il ne se souciait nullement de jouer le rôle de prophète, et il n’avait même pas cherché ces précieux documents.
Tout en arrêtant ainsi son plan, l'Anglais avait regagné la salle supérieure, puis il s’était engagé dans cette galerie qui conduisait au puits.
La torche qu’il y avait laissée ne brûlait plus.
Mais celle qu^iMftvai! à la main pouvait aller quelques minutes encore, et il en avait une seconde tout entièrcsous son bras.
Mais quand il fut dans le puits, sir Archibald tressaillit.
Le fond du puits était plongé dans les ténèbres.
La partie supérieure, au contraire, était éclairée.
Sir Archibald leva les yeux, croyant voir Rodokani ou Aléa penchés au-dessus, une torche à la main ; mais soudain il poussa un cri...
Cette lueur qu’il apercevait était celle de la corde à nœuds’qui achevait de se consumer.
Sir Archibald était prisonnier.
Il appela...
On ne lui répondit point.
Un moment il eut une lueur d’espoir,
Rodokani et Aléa s’étaient sans doute aperçus que l’échelle de corde avait pris feu, et ils avaient rétrogradé jtisqu’à l’entrée des cavernes pour en prendre une autre dans le panier à mulet.
Il attendit, anxieux, la sueur au front...
Une heure s’écoula, puis une autre...
Sir ArÉîibald se mit à crier de nouveau. Les échos seuls du souterrain lqi répondirent...
Sa torche se consumai|^p^æ’
Il attendit encore, il appela toujours..-, puis il poussa des cris de rage...
Colère impuissante! cris inutiles...
Alors il alluma sa dernière torche, la flcha en terre, et essaya de grimper en s’arc-boutant des pieds et des mains le long des parois du puits.
Mais les parois étaient glissantes, et ses ongles saignèrent en vain sur le roc.
Il ne put sortir de ce tombeau où il était enseveli vivant.
La torche continuait à brûler ; sir Archibald ne criait plus, il hurlait...
Puis, la folie commençant à le gagner, il s’empara de la torche, se précipita de nouveau dans la galerie, gagna la salle octogone et l’escalier... il voulait revoir son trésor.
Et, descendant l’escalier, il entra de nouveau dans le caveau, tout ruisselant d’or, et tomba épuisé.
• En ce moment la torche s’éteignit...
Et sir Archibald se trouva plongé dans les ténèbres, ayant pour lit dix pieds carrés de lingots d’or et do diamants.