CHAPITRE LIII
Aléa et Rodokani étaient cependant d rés auprès de la roche qui couvrait à la galerie supérieure.
Ils y étaient demeurés environ une heure après s'ôtre aperçus que l’échelle de cordo brûlait.
Aléa avait dit alors au jeune Grec :
— Déroule le bout de la corde et fixe -la au rocher.
Il ne faut pas aider la fatalité. Supposons que le feu s’éteigne, que sir Archibald puisse grimper jusqu’à la corde, il faut qu'il puisse sortir du puits.
Rodokani obéit.
— Tient-elle solidement? demanda Aléa.
— Oui.
— Maintenant, allons nous-en !
— Ah I fit le Grec, nous abandonnons donc les trésors?
— Non... mais obéis-moi d'abord.
Rodokani courba la tête.
Une torche à la main, Aléa sortit la première des cavernes de la Peste.
lit était venue tout à fait, les étoiles Raient au èfJUéf’lâ lune montait lentement à l'horizon. '*^
Le cheval de sir Archibald et les mulets, attachés à l’entrée des cavernes, broutaient sobrement un brin d’herbe sauvage qui croissait dans les anfractuosités du rocher.
— Allume un grand feu, dit encore Aléa.
Et son regard, de nouveau, se promena -au loin sur la mer. « ^ jv
Mais, soit que l’obscurité s’y opposât, soit qu’en effet aucun navire ne se montrât en mer, Aléa ne vit rien.
— Il faut attendre le jour ici, dit-elle.
C’est bien aujourd’hui , cependant, murmura-t-elle, qui était le jour fixé.
Le Scyros lui-même, qui avait ordre de na-
viguer dans les eaux de l’ile et de longer la côte nord, ne paraissait pas.
Rodokani avait amassé des broussailles et des ronces, et il y avait mis le feu. ■
Si les journées sont brûlantes en Orient, les nuits y sont toujours fraîches.
— Prépare le souper, dit encore Aléa.
Rodokani tira de l’un des paniers à mulets des dattes sèches et des ligues, un morceau de chèvre salée, une outr£ pleine ckrviu, fit une nappe d'une large pierre, et l$|jg^f;-piraté^ la femme élégante, qui jusque-là avait vécu au milieu du luxe et du comfort de Paris, se mirent à manger comme de pauvres montagnards du Liban.
Sir Archibald ne revenait pas.
Sans doute la corde avait contihué à brûler.
Quand elle eut terminé son repas, Aléa s’enveloppa dans son manteau, s’allongea sur le
sol et attendit le sommeil. -
Et une heure après, c’eût été un tableau digne du pinceau de Sabmtor R osa, que ce paysage abrupt, sauvage, éclairé par les der-
■ •yr t
niers reflets du brasier...
La jeune femme endormie, un bras arrondi sous la tête.
Le bandit à genoux, à peu de distance, et la contemplant avec une sorte d’extase.
Rodokani était devenu l’esclave d’Aléa, et il était plus tremblant sous son regard que le dernier des fellahs sous l’œil irrité du sultan.
Et Aléa dormit jusqu’au jour, et comme un enfant sous la protection de sa mère.
Rodokani, son poignard à la main, avait veillé sur elle.
Le premier rayon de soleil éveilla la jeune femme.
Elle se leva souriante, et dit à Rodokani :
— Sir Archibald n’est donc point revenu ?
— Non, madame.
Aléa promena de nouveau son regard sur la mer. ' ,
Tout à coup elle tressaillit et dit :
— Enfin!
Rodokani suivit la direction du regard d’Aléa, et aperçut au loin, sur la mer encore brumeuse, les voiles blanches d’un navire qui s’approchait de la côte à toute vitesse.
- — Voilà ceux que j’attendais ! murmura Aléa.
— Qui donc? fit Rodokani, qui devint pâle et que la jalousie mordit au cœur.
— Des hommes à qui j’ai donné rendez-vous en quittant Paris.
348 LES f ILS DE JUDAS
— Ah!
—Des hommes qui viennent chercher les trésors de Ma-Eddin, poursuivit-elle.
Le Grec eut un geste de surprise.
Aléa comprit ce geste, et le traduisit ainsi en souriant :
— Tu as donc cru que j’étais femme à m’emparer de ces trésors ? dit-elle.
— Mais... balbutia Rodokani, pourquoi donc alors... êles-vous venue?
— Pour les découvrir, avec ton aide et celle de ces hommes...
— Bien.
— Et les restituer à celui à qui ils appartiennent.
Le Grec ne comprenait pas encore.
Aléa posa sa belle main sur son épaule.
— Tu es hardi>ût-elle, tu es brave, tu es intelligent... *
Rodokani frissonna de joie.
— Pourquoi ne deviendrais-tu pas honnête et bon? acheva Aléa.
Et Rodokani, tout tremblant, osa regarder Aléa et murmura :
— Je serai ce que vous voudrez...
— Tu étais un bandit, tu seras un homme, dit Aléa, car je le veux 1
tpi t ILS DE JUDAS
Et tandis que Rocîokani tombait à genoux, Aléa suivait des; yeux le navire qui grandissait à l'horizon et s’approchait do l'ile, toutes voiles dehors. *
ir ». 30
Revenons à sir Archibald. |
Une fois dans les ténèbres, baronnet fut pris d’un accès de rage folle.i Il appela, il cria.
Les écbos seuls des soutemins lui répondirent.
De même qu’il avait voulu revoir le trésor, il fut repris de l’ardent désir de revenir à ce puits où peut-être— car l’espoir ne meurt qu’avec la vie — Rodokani venait de laisser pendre une autre échelle pour qu’ilfeût remonter.
Alors, tâtonnant au milieu de ces ténèbres opaques qui l’environnaient, i^ssaya de retrouver son chemin et se mit à. gravir l’escalier.
Mais à chaque pas il trébuchait, se heurtait et se contusionnait.
Puis il s’arrêtait pour crier.
Ses eris se répercutaient d’écho en écho sur le roc sonore, mais aucune voix humaine • ne se mêlait à la sienne.
Alors* il sô remettait en route, se heurtant de nouveau. Quand il fut dans cette salle d’où partait l’escalier, il erra longtemps dans le vido sans pouvoir retrouver l'entrée de la galerie.
Là il recommença ses cris et ses blasphèmes.
Nul ne lui répondit.
• Puis il finit par rétrouver la galerie et il continua son chemin, les mains étendues en avant.... • ™
Et au bout d’une heure peut-être, il se trouva de nouveau au fond du puits.
RJais la torche était éteinte depuis longtemps etûl ne restait sur le sol qu'un peu de cendre chaude. ».
La folie commençait à le gagner, et dans son cerveau en délire se prirent alors à germer mille suppositions absurdes.
Aléa voulait peut-être le laisser mourir de faim, afin de s’approprier ensuite les trésors sans aucun partage?
Ou bien...
Et, à cette pensée, scs cheveux se hérissaient, ou bien Rodokani avait-il eu la même idée et poignardé Aléa, ou bien encore...
Et une supposition plus terrible encore s’empara de sir Archibald". •
Et^uis les tortures de la jalousie se joignaient à ses autres tortures. . .
Sir Archibald prenant sa tête à deux mains se souvenait que plusieurs fois il avait surpris Rodokani contemplant avec un sombre enthousiasme Aléa qui lui souriait...
Et alors ivre et furieux, il heurtait aux parois du puits sa tête ensanglantée déjà.
Et les heures s’écoulaient...
Il avait tant appelé, tant crié , que sa gorge était aride et ne laissait plus passer aucun son.
Accroupi, la tête dans ses mains, les lèvres bordées d’une écume sanglante, il demcteait maintenant immobile et silencieux, pmant l’oreille à des bjyiits qui ne résonnaient plus que dans son cerveau bouleversé.
Le délire anima ses visions...
Tantôt il lui semblait que la lumière se faisait autour de lui et que les pierreries, qui naguère étincelaient au feu des torches, rallumaient subitement leurs myriades d’étincelles.
Tantôt il croyait entendre la voix d’Aléa et » celle de Rodokani.
Alors il se remettait à crier, pour retomber bientôt après dans son silence farouche.
Puis, apres le délire et les visions, une torture nouvelle ajoutée à tant de tortures...
La faim!
Il y avait déjà quinze heures que sir Archibald était plongé tout vivant dans ces ténèbres éternelles. Et avec la faim d’autres visions, un autre délire; puis un long évanouissement.
Puis la faim triomphant de la faiblesse, sir Archibald revint à lui.
Et ses souvenirs se ranimèrent.
Et il appela encore.
Cette fols, il ne blasphémait plus, il ne menaçait plus... il priait...
Il suppliait Aléa de lui pardonner...
Il implorait Raymond qu’il avait voulu dépouiller...
Il invoquait Dieu en qui il croyait pour la première fois.
Mais ni Aléa, ni Rodokani, ni Raymond ne l’entendirent, et Dieu ne voulut pas l’entendre.
Le délire reparut.
Un délire sombre, épouvantable, sinistre; le
délire de l'avare qui, sentant qu’il va mourir, veut mourir couché sur son trésor.
Et, se traînant plutôt qu’il ne marchait, il recommença ce voyage horrible dans les ténèbres, du puits au caveau des richesses, tantôt rampant comme ces reptiles qui vivent dans une obscurité sans ün, tantôt se redressant, ranimant ses forces au feu de la volonté et murmurant : %
— Si je ne puis plus voir mon or, au moins je le toucherai!...
• Et le voyage fut long; mais enfin sir Archlbald arriva.
Il roula plutôt qu’il ne descendit les marches de l’escalier. •
Et il tomba épuisé sur cette couche de dia- - mants et de pièces d’or, de lingots et de pierreries que nul ne découvrirait peut-être et
qu’il ne devait plus revoir. Il plongea les mains dans le métal et se coucha tout de son long sur ce lit étrange; il emplit sÜfkmche d’or, comme si cet or qu’il ne pouvait avaler eût dû apaiser la faim qui le torturait.
Et quand il eut bien savouré, au milieu de tortures sans nom, les âcres délices de ce bain de sinistres richesses, il se redressa et ses mains crispées se promenèrent sur les murs du caveau.
Tout à coup elles rencontrèrent un objet dur et tranchant.
C’était un des cimeterres de Ma-Eddin.
Et un dernier accès de délire s’empara de lui.
Sa main s’empara du cimeterre, et la lame s’enfonça tout entière dans sa poitrine....
Au moment où sir Archibald tombait, un point lumineux brilla au haut de l’escalier, et un reflet fauve alluma do nouveau les pièces d'or et les diamants, et les yeux déjà fermés du fils de Judas se rouvrirent