CHAPITRE LV
La lueur qui venait de briller au haut de l’escalier était celle d’une torche.
Sir Archibald rouvrit les yeux et flxa cette lueur.
La torche descendait lentement.
Et, à mesure qu’elle approchait, les pièces d’or avaient des reflets plus fauves, et les pierreries commençaient à étinceler.
Sir Archibald fit un effort suprême et se dressa sur un genou.
La torche descendait toujours.
Derrière la torche, l'œil mourant de sir Archibald reconnut Aléa.
Aléa, qui, pâle et froide comme la destinée
dont elle portait le nom, était suivie par Rodokani et une douzaine d’hommes vêtus de costumes orientaux.
Sir Archibald sentait bien qu’il allait mourir; mais, avec les approches de la mort, sa raison lui était revenue.
Dans les hommes qui suivaient Aléa, il re-
Sis
connut sur-le-champ les compagnons du moderne Ma-Eddin, les gens qui l’avaient recueilli dans le soutorrain de la plaine Clignancourt & à Paris, comme le vrai descendant du prophète maronite, une première fois, et qui ensuite l’avaient traité d’imposteur.
Sir Archibald comprit alors...
Avec cette lucidité merveilleuse qui s’empare de l'esprit de ceux qui vont mourir et qui, comme on l’a dit souvent, représente tout à coup au mourant, sombre kaléidoscope, toute sa vie du passé, sir Archibald comprit que cette femme à la beauté fatale, qui un moment avait joué auprès de lui le rôle d’une courtisane altérée d’or, n’avait jamais cessé d’aimer Raymond, de travailler pour lui, et que ce n’était point le hasard qui réunissait tous ces hommes dans la caverne de la Peste, mais bien la volonté inflexible d'Aléa.
Sir Archibald n’avait jamais été qu’une dupe.
Il leva sur Aléa un œil chargé de haine. Aléa se pencha sur lui et lui dit :
— Je vous l’avais dit, je porte malheur! Ce n’est point moi qui ai mis le feu à la corde... c’est la fatalité. J’avais donné rendez-vous aux amis de Raymond de Mahédin que vous avez voulu dépouiller, et j’avais fait le serment qu’aussitôt qu’ils arriveraient, nous descendrions ici.
Si nous vous eussions trouvé vivant, je vous eusse pardonné...
Mais, vous le voyez bien, je porte malheur, et à l’heure même où je descendais dans le souterrain pour vous sauver, vous vous faisiez , justice.
Mourez donc en paix, sir Archibald; au nom de Raymond de Mahédin, je vous pardonne.
L'Anglais répondit par un blasphème.
En môme temps il vomit une gorgée de sang, puis ses yeux se fermèrent après avoir brillé d’un dernier éclair de haine.
Pendant quelqueajfccondes encore, il se tordit dans les convulsions suprêmes de l’agonie, étreignant de ses mains crispées des poignées do cet or qui lui coûtait la vie.
Puis les convulsions s’éteignirent peu à peu
et enfin l’immobilité la plus complète se fit
dans ce pauvre corps ensanglanté.
Sir Archibald était mort.
Les compagnons de Ma-Eddin avaient été fidèles au rendez-vous donné par Àléa.
Mais ce n’étaient point les trésors qu’ils venaient chercher, c’étaient les livres saints de cette religion mystérieuse qui dormait dans l’oubli depuis quatre siècles et pour laquelle, en mourant, Ma-Eddin le prophète avait rêvé une résurrection éclatante.
Pendant plusieurs jours les descendants des disciples du maître fouillèrent les cavernes,
creusèrent le roc, mirent à découvert des ga-
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leries inexplorées!.. Enfin, ils découvrirent un autre puits, un.puits si profond que, lorsqu’ils y furent descendus, leurs pieds trempèrent dans l’eau, tandis que le vent rugissait sourdement au-dessus de leur tête.
Au fond de ce puits il y avait un coffre de fet.
Ce coffre renfermait les livres saints.
On le hissa à grand’peine hors du puits, on •«*l’apporta à la lumière du soleil, c’est-à-dire à l’entrée de la caverne.
Il fallut le briser pour l'ouvrir.
Le coffre, en effet, contenait un énorme amas de feuilles de parchemin.
Mais l’eau de mer avait pénétré peu à peu dans le coffre, et avait effacé les signes mystérieux tracés par Ma-Eddin.
Il ne restait rien de sa doctrine, rien que trois mots épargnés par hasard en bas de la dernière feuille :
' Dieu est grand!
Et les descendants des disciples s’inclinèrent avec cette résignation qui est le signe caractéristique des Orientaux et murmurèrent:
— Dieu l’à voulu ainsi !
Aléa fit deux parts des richesses qu'on : des cavernes de la Peste.
L’une fut attribuée aux fils de Moctar et de Kougli-Hassan, à la charge par eux de faire revenir d’Europe les cendres du bon docteur arménien Ali-Kan et de les inhumer à. Constantinople, dans le cimetière de Galata, auprès de la tombe du Druse Kougli-Hassan.
L’autre part était réservée à Raymond, le dernier descendant du prophète Ma-Eddin.
Les fils de Moctar et de Kougli-Hassan emportèrent leur part à bord du navire qui les
LES FILS DE JUDAS 3lil
avait amenés, et firent vqile pour le Liban, la patrie de leurs ancêtres.
Aléa fit transporter l’autre sur le Scyros.
Quinze jours après, un matin, au soleil levant, la ville blanche entre toutes, la fée des côtes de France, la fille des vieux Phocéens, Marseille, la superbe et la coquette, apparut tout à coup dans la brume transparente qui descendait des collines bleues de la Provence à la mer d’azur.
XJn homme pleurait silencieusement sur le pont. C’était Rodokani.
Aléa s’approcha de lui, posa sa main blanche sur son épaule, et lui dit :
Je t’ai fait riche, sois honnête, épouse la Maritana qui t’aime, et oublie-moi.
FIN DK r.A DEUXIÈME PARTIE.