‹ Les fils de JudasChapitre 58 sur 59 · ÉPILOGUE · texte numérisé non relu

ÉPILOGUE

Trois mois se sont écoulés depuis le jour où cet excellent M. Tompson a installé Callebrand et sa fille dans un joli appartement du faubourg Saint-Denis, par l’intermédiaire de l’abbé X... Ces trois mois ont été calmes et pleins de bonheur pour Marthe, son vieux père et Raymond.

Callebrand a retrouvé le secret de la malléabilité des métaux depuis la veille.

Raymond, qui est complètement guéri, a éprouvé un matin le désir de voir clair dans ce qui lui restait de fortune.

Il avait beaucoup croqué, beaucoup dissipé, au temps où il était amoureux d’Aléa.

Son notaire lui a rendu des comptes exacts et limpides.

Il reste à Raymond sept ou huit mille livres de rentes.

Pour le Raymond d’autrefois, c’est la misère.

Pour Raymond transformé, pour Raymond

qui aime Marthe et veut en faire sa femme, c’est l’opulence.

Us vont se marier; ils iront habiter une jolie petite maison de campagne en briques rouges, au milieu des bois, au bord d’un étang, dans cette Sologne mélancolique et tout imprégnée d’une poésie agreste et sauvage, que rêvent tant d'artistes, de penseurs et d’écrivains, pour l’heure bénie du repos.

Ils auront uno belle ferme, et Marthe élèvera ses enfants dans l’amour des champs qui élève lame et rend l’homme meilleur.

Callebrand, qui écoute scs deux enfants faire ainsi le programme de leur vie future, soupire, lève les yeux au ciel..

— Pire, dit Marthe, pourquoi soupires tu?

— Parce que je voudrais te faire uno dot de

princesse, mon enfant, reprend le vieillard.

— Ah bon ! dit la jeune fille souriante et jetant à Raymond un tendre regard, je sais ce que vous allez nous dire : vous avez trouvé la malléabilité des métaux, n’est-ce pas? et si vous aviez seulement deux ou trois cent mil’e francs pour exploiter votre découverte... car il faut au moins cela...

— Au moins, dit le vieill.rd qui soupire de nouveau.

Mais tandis que Marthe parlait, la porte s’est ouverte doucement, et une bonne grosse figure, bien joviale, bien naïve s'est arrêtée sur le seuil en souriant.

Marthe et Callebrand se retournent.

La bonne grosse figure, qui n’est autre que celle de M. Tompson, vient droit à Callebraod et lui dit :

— Vous aurez, non pas trois cent mille francs, mais six cent mille, mon cher monsieur Callebrand.

Le vieillard recule. La défiance est peinte dans son regard.

Mais Mi Thompson lui prend la main :

— Cher monsieur Callebrand, dit-il, ne me condamnez pas sans m’entendre. Je viens de vendre mon usine et j’ai réalisé ma fortune.

Je pars demain pour Londres, je retourne dans mon pays* habiter un petit domaine, au fond du Lancashire, dans lequel je veux mourir tranquille.

Ce n’est donc pas une association que je vous propose, encore moins un prêt usuraire. C’est une restitution. Baül, mon associé, a été la cause de tous vos malheurs, j’ai travaillé à les réparer. Présentez-vous dans trois mois, jour pour jour, chez M*#Bardin, mon notaire; il

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vous comptera sur le prix de l’usine, qui no sera payé qu’à cette époque, la somme de six cent mille francs.

Marthe et C.illebrand sont presque tombés aux pieds de M. Tompson.

Et M. Tompson, i’honnête homme, la belle âme purifiée par le repentir, les presse tous deux sur son cœur.

Un nouveau personnage est entré dans le salon durant cette scène attendrissante, c’est l’abbé X...

Le digne prêtre tend la main à M. Tompson et lui dit :

— Vous êtes un digne homme et Dieu vous récompensera.

Le soir de ce jour, à neuf heures, l’honnête M. Tompson, qui a laissé à Callebrand un bon bien en règle pour la somme de six cent mille francs, payables chez Me Bardin, notaire à « Paris, — M. Tompson, qui a effectivement vendu son usine, après avoir fait admettre à l'hospice de Bicêtre M. Baiil, dont la folie est réputée incurable,— M. Tompson, disons-nous, s’installe confortablement dans un waggon de première classe au chemin de fer du Nord.

Le train de Calais à Douvres va partir.

M. Tompson est radieux et songe ii Gallebran 1.

— L’imb'cile! murmure-t-il. Dans trois mois, il ne sera plus temps d’exploiter sa découverte dont je possède le secref, moi aussi, depuis la nuit dernière, grâce à la porte mystérieuse qui donnait dans son laboratoire.

Dans trois mois, j’aurai depuis longtemps pris des brevets, sous un au Ire nom, dans la libre Angleterre, établi des ateliers et bâti une usine gigantesque.

Mais, après tout, il aura six cent mille francs... c’est bien gentil !...

Et dire qu’il y aura peut-être des gens~qui me traiteront de voleur!

Et M. Tompson rit de tout son cœur en songeant à ce niais de Callebrandet à ce digne prêtre qui a bien pu le prendre, lui, Tompson, pour un honnête homme.

* Déjà le coup de sifflet se fait entendre, le train va partir, lorsqu’un employé ouvre brusquement la portière :

— Par ici, madame... il reste une place! dit cet homme.

Une femme monte dans le waggon.

M. Tompson, qui est un amateur du beau sexe, la regarde...

Et un frisson inexplicable parcourt tout à coup son corps.

La nuit est noire, le vent souffle avec rage, la mer est mauvaise.

Cependant le paquebot est parti à une heure du matin de Calais. Les trains-postes ne s’arrêtent pas.

Les passagers sont couchés.

Les uns dorment.

Les autres sont en proie au mal de mer.

Le pont est désert.

Désert, à l’exception d’un homme qui se promène à l’arrière, d’un pas inégal et brusque, en proie à une vive agitation.

Cet homme s’arrête parfois et murmure entre scs dents :

— Tompson, mon vieux fou, ce n’est pas à ton Age qu'on tombe subitement amoureux, en moins de quatre heures de chemin de fer, d’une femme qu’on n’avait jamais vue.

A cinquante-cinq ans, amoureux !

Et M. Tompson tourmente ses favoris, arrache ses cheveux, jure comme un païen et essaye de distraire son esprit de la pensée qui

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le domine, en songeant à l’invention de Callebrand qu’il compte bien exploiter pour son propre compte.

Mais M. Tompson s’abuse lui-même, et son illusion est de courte durée.

La femme qui, à Paris, est montée dans le même waggon que lui, est toujours présente

à sa pensée.

Elle est à bord du paquebot, et l’esprit et le cœur en proie à un trouble inexprimable, M. Tompson se promène comme une âme en peine, et les rêves les plus étranges et les plus insensés passent par son cerveau troublé.

M. Tompson voudrait faire naufrage...

Il voudrait sauver ensuite à la nage cette inconnue qui, depuis cinq ou six heures, ravage son cœur, comme un ouragan bouleverse une plaine fertile. Ensuite il se dit :

— Je suis riche, je le serai plus encore... Si cette femme est veuve, je l’épouserai. Si elle est mariée, je ferai assassiner son mari... Si elle ne veut pas de md... Oh ! il faudra bien qu’elle veuille de moi...

Ce paisible industriel qui, chaque soir, à Paris, fumait sa longue pipe de terre dans une brasserie, est devenu tout à coup une sorte de bête fauve, un tigre amoureux et rugissant.

Et tout à coup aussi il s’arrête pétrifié, muet, les cheveux hérissés.

Qu’est-ce donc? qu’est-il arrivé?

Presque rien.

Une femme est montée sur le pont désert et se promène à son tour.

Comme elle passait sous le fanal, son visage a été subitement éclairé^ et M. Tompson l’a reconnue.

C'est elle!

Il y a un poëme dans ce mot;

Elle, c’est maintenant la vie et la mort de M. Tompson.

Et M. Tompson, après un moment de stupeur et presque d’elïroi, car cette femme a un regard qui glace le cœur, fait un violent effort et va droit à elle.

Aléa, on a deviné que c’était elle, regarde M. Tompson en souriant;

— Ah î c'est vous, mon voisin de waggon ? dit-elle.

— Oui, madame... balbutie Tompson.

— Il parait, continue Aléa d’un ton dégagé, que vous êtes comme moi, vous aimez le grand air.

— Oui, madame...

— La mer est mauvaise.

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— Très-mauvaise.

— Pensez -vous dèjpjè que nous pourrions faire naufrage? . 0

— Je le voudrais...

—Aléa regarde M. Tùtnpson d’un air surpris.

Mais M. Tompson a la tète perdue et il continue avec un accent de mélodrame :

— Oui, je voudrais que nous fissions naufrage... afin de vous sauver... ou de mourir avec vous... '

— Vous êtes fou/ monsieur !

— Non, je vous aime!

Aléa laisse échapper un éclat de rire.

Mais M. Tompson s’est emparé de sa main.

— Ecoutez, dit-il d'une voix fiévreuse, je suis riche... j’ai des millions... les voulez-vous?

— Pourquoi faire?

— Je vous épouse.

— Oh! par exemple!

— Si vous me refusez...

— Eh bien?

— Je me jette à la mer.

— Monsieur, dit Aléa, où allez-vous?

— A Londres.

— Moi aussi; nous nous y reverrons... Je réfléchirai... En attendant, calmez- vous... je vous prie...

I, F. S FILS DK JUDAS

"Et elle s’éloigna.

Miis M. Tompson a en le temps de couvrir sa main de baisers...

Aléa. est seule maintenant dans la gfanle salle du paquebot.

Lo sourire a fui st s lèvres; son œil a repris son sinistre éclat.

— J’ai touché cet homme, murmure-t-elle; il a porté ma main à sei lèvres... cet homme est condamné!

Et Aléa attend que le destin se charge de l’exécution de cet arrêt.

La mer est de plus en plus mauvaise; le paquebot roule du sommet des vagues au fond d’abîmes béants qui menacent de l'engloutir.

Il marche incliné sur sa coque, et le capitaine, un Anglais bien calme et bien fbgmatique cependant, fronce souvent le sourcilet dit :

— Chien de temps! Depuis quarante ans je n’ai pas vu une mer pareille.

Les lames balayent le pont. Les matelots sont accrochés aux cordages; le pilote s’est fait attacher.

Un seul homme, un passager, n’a pas voulu quitter le pont.

Cramponné à la muraille de bord, il se plaît à ce grandiose spectacle des éléments dé-

chaînés, image fidèle sans doute de son âme, au fond de laquelle rugit une tepipête.

Mais tout à coup un cri s’est fait entendre, un cri d’alarme, auquel répondait un'cri de désespoir.

Le pilote a vu une lame enlever le passager.

Le passager a été englouti.

On a voulu arrêter la machine, mettre un canot à la mer, sauver le malheureux...

. Trop tard!

M. Tompson a lutté un moment.

Un moment, on a vu sa tête paraître et disparaître tour à tour sous les vagues...

Puis, plus rien.

L’abîme s’est refermé pour toujours.

— Oui, murmure alors Aléa qui est montée sur le pont, je suis bien la fatalité incarnée.

Aléa à Raymond de Mahédin.

Septembre 186. ..

Mon ami,

Voici deux années que vous avez épousé Marthe et que vous êtes heureux.

Un enfant manquait à votre bonheur, et cet enfant vient de nai're. '

Aujourd’hui seulement j’ose vous écrire et faire appel à vos souvenirs.

Je ne vous porterai plus malheur, car vous ne me reverrez jamais, et d’ailleurs je ne porte malheur qu’aux gens qui m’aiment.

L’heure est venue de tout Vous dire, mon ami.

Vous avez été fou) vous avez perdu la mémoire.

Longtemps l'affection que je vous portais m’a empêchée de vous apprendre ce que j’avais fait.

Je craignais qu’une émotion trop violente ne vînt de nouveau ébranler votre raison.

Votre beau-père Callebrand a touché les six cent mille francs de M. Tomp on.

M. Tompson est mort.

Callebrand réussira-t-il à mettre au jour sa découverte ?

Je l’ignore.

Mais laissez-le dépenser cet argent, car vous êtes riche, mon Cher Raymond, fabuleusement riche.

Les trésors de Ma-Eddin, votre ancêtre, n’étaient point une fable ; ils existaient réellement.

Sir Archibald et moi nous les avons décou- • verts.

Sir Archibald est mort.

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Il est mort de l’amour qu’il avait pour moi. Mon amour tue.

Quand vous recevrez cetle lettre, rendez-vous chez M* Bardin, notaire, et il vous mettra en possession de votre immense fortune.

Que vous dirai-je encore, mon ami?

M. Tompson est mort, sir Archibaîd est mort.

Si jamais vous alhz à Charenfon, on vous montrera deux fous qui prétendent être l’un Jésus-Christ et l’autre Judas.

Celui qui prétend être Jésus-Christ est un homme grand et chauve, à la barbe grise, au regard hébété.

C'est l’associé de feu M. Tompson; c’est Baül, l’homme qui avait dépouillé Callebrand. x L’autre, celui qui prétend être Judas, est un jeune homme qu’une maladie affreuse acmrbé comme un vieillard.

On l’appelait autrefois Tony.

Ces deux hommes se rencontrent rarement, car on prend mille précautions pour les faire . s’éviter.

Mais, lorsqu’ils se rencontrent, ils se ruent l’un sur l’autre avec une rage inouïe.

Un jour ils ont failli s’égorger.

Baül prétend que Judas l’a trahi.

Tony, qui dit être Judas, so plaint qu’on ne lui ait pas payé le prix de sa trahison.

Vous le voyez, mon ami, le châtiment arrive tôt ou tard.

Adieu, mon bien-aimé Raymond, pressez pour moi la main do Marthe, mett< z un baiser au front de votre enfant, et songez à moi quelquefois, comme à une sœur morte, comme à une amie qui a quitté ce monde.

Celle que vous ne reverrez jamais, et qui vous laisse son cœur.

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