‹ Les fils de JudasChapitre 6 sur 59 · HA PITRE V · texte numérisé non relu

HA PITRE V

Le do. leur Ali-Kan, après avoir fait reconduire Aléa, était monté dans son cabinet.

Le docteur avait coutume de travailler une partie de la nuit, et les voisins de la maison de santé voyaient souvent de la lumière à ses fenêtres bien après deux heures du matin.

Cependant, ce soir-là, le docteur avait une toute autre besogne que sa besogne ordinaire.

Celui qui fût entré quelques minutes après dans son cabinet l’eùt trouvé assis devant une table couverte de livres et de manuscrits, la plupart en langue orientale, et penché sur un parchemin en tout semblable à celui quellaynund de Mahédin était allé porter au Liban six mois plus tnt.

En ce moment, le docteur avait disparu pour faire place au descendant de Kougli- Hassan, et, par conséquent, au disciple de Ma-Eddin.

Tony avait dit la vérité à sir Archibald.

Aléa et Ali-Kan savaient parfaitement que sir Archibald était un imposteur, et que le vrai descendant de Ma-Eddin, c’était Raymond.

Or, après avoir lu et relu plusieurs fois le parchemin qu’il avait sous les yeux, le docteur prit une plume et traça en langue arabe les lignes suivantes :

A Sidi-Ben-Ali, fils de Moctar le Fidèle, son père en religion Ali-Kan, fils de Kougli-Hassan.

« Frère,

« Dieu tient en ses mains la vie des hommes, et celui qui se couche plein de force et de jeunesse ne se réveillera peut-être pas.

« C’est pour cela, frère, que j’écris ces lignes à ton adresse, afin que l’imposture soit confondue et que la vérité triomphe !

« Frère, nous avons gravement compromis involontairement l’héritage de Ma-Eddin et sa tradition sacrée.

« Un loup est entré dans la bergerie, un infidèle s’est glissé parmi les croyants.

« Le fils de Ma-Eddin n’est point celui que toi et nos frères avez vu.

« Ce fils, il est ici... dans ma maison... en proie à la folie... »

Le docteur fut brusquement interrompu dans son travail.

Un bruit était venu jusqu'à son oreille.

Cependant la nuit était avancée et tout dormait dans la maison.

Le bruit était celui d'un pas lent, cadencé, qui montait l’escalier particulier du docteur, car son logis était séparé de celui de ses pensionnaires.

Le pas devenait plus distinct.

Etonné, le docteur se leva.

Comme il faisait un pas vers la porte, cette porte s’ouvrit.

, Une femmeentra, c’était Marthe Callebrand :

— Vous, mon enfant ? dit le docteur de plus en plus étonné, vous à cetle heure ?

Mais Marthe ne parut point l’entendre et ne le regarda point.

Alors, stupéfait, le docteur s’aperçut qu’elle rêvait les veux fermés.

Si Callebrand avait été là, si Callebrand avait encore .eu la raison, il se serait souvenu que, jadis, dans leur appartement de l'ile

Saint-Louis, Marthe avait eu un accès de somnambulisme prédit que Tony trahissait son maître.

Ali-Kan vit tout de suite que Marthe était en proie au sommeil magnétique.

Et, s’effaçant devant elle, il la suivit des yeux et la laissa passer.

Marthe se dirigea vers un grand fauteuil qui se trouvait auprès de la cheminée et s'assit dedans.

Puis elle parut en proie à un rêve bizarrÿ.

Alors le docteur s’approcha doucement et- lui posa une main sur le front.

Tout le corps de la somnambule frissonna à ce contact; ses lèvres s'entr’ouvrirent et livrèrent passage à quelques mots entrecoupés.

— Dormez! ordonna le docteur.

Les tressaillements s’apaisèrent et Marthe tendit sa tète intelligente du côté où elle avait entendu la voix du docteur, car elle ne le voyait pas.

— Dormez et voyez ! dit-il encore.

Soudain elle fit un smhresaut et jeta un

cri :

— Je vois,*dit elle.

— Que voyez-vous?

— Un homme avec un poignard.

— Où e3t-il?

— Ici! dit-elle avec un redoublement de terreur dans la voix.

Le docteur tressaillit il son tour.

— Quel est cet homme? demanda-t-il.

Mais Marthe s’agita dans le fauteuil comme une convulsionnaire.

— Non... non... dit-elle, ce n’est pas lu’... je me trompe...

— Vous croyez donc le connaître?

— Oui... oui... oh!

Et Marthe se leva effrayée et recula.

Le docteur la prit par le bras et la ramona vers le fauteuil dans lequel il la força à s’asseoir de nouveau.

— Voyez! répéta-t-il, je le veux.

Marthe se débattit un moment encore, puis elle dit avec un redoublement de frayeur :

— C’eSt lui !

— Qui, lui?

— Tony!

Et, en prononçant ce nom, elle lit un tel effort, elle éprouva une telle commotion électrique que le sommeil magnétique cessa brusquement et qu'elle ouvrit les yeux.

L’étonnement succéda chez elle à la frayeur.

K lie promena autour d’elle un regard encore égaré et murmura :

— Mais où suis-je donc?

— Chez moi, dit le docteur.

Marthe aperçut alors Ali -Kan.

— Chez vous?... fit-elle... oui... c’est vrai... mais comment?...

Le docteur crut prudent do la tromper.

— C’est bien simple, dit-il, vous êtes venue dans la soirée me parler de votre père.

— Moi? dit Marthe.

— Sans doute, et vous vous êtes endormie dans ce fauteuil où vous venez de vous réveiller.

— Je ne me souviens pas, dit-elle de plus en plus surprise.

— Mais, mon enfant, dit le docteur avec bonté, il est tard, et je crois que vous ferez bien de rentrer chez vous. Comme il faut traverser le jardin, voulez-vous que je vous reconduise?

— Je Te veux bien, murmura la jeune fille. Mais, vrai, je ne me souviens pas d’être venue.

— Il faut bien que cela soit, puisque vous êtes ici.

— C’est juste.

Et elle prit le bras du docteur.

Celui-ci la lit descendre au jardin, et ils prirent la grande allée qui conduisait au pavillon.

Le pavillon, qui avait un rez-de-chaussée et un premier étage, était devenu à la lois la demeure de Marthe Callebrand et de son père, et celle de Raymond de Mahédin.

Ce dernier habitait le premier, sous la surveillance d’un infirmier et d’un valet de chambre placé auprès de lui par Aléa.

Marthe et son père occupaient le rez-dechaussée.

Le docteur conduisit la jeune lille jusqu’à la porte du pavillon.

Puis il s’en revint tout pensif.

Le rêve somnambulique de Marthe l’avait ému.

Comme il allait atteindre la petite porte qui se trouvait au bas de son escalier, un roulement de voiture se fit entendre dans la rue et deux lanternes vinrent s’arrêter à la grille;

Il était alors une heure du matin;'

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