‹ Les fils de JudasChapitre 7 sur 59 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

A peine la voiture s’élait-elle arrêtée qu’on agita la cloche de la grille.

Le docteur Ali- Kan, qui se trouvait déjà au seuil du petit escalier qui conduisait à son cabinet, s’arrêta.

En même temps, le concierge ouvrit.

Un homme sortit de la voiture, franchit la grille et vint droit à Ali-Kan qui s’était approché.

— Je ne vous ai jamais vu, lui dit-il, mais je crois bien que c’est vous qui ôtes le docteur Ali-Kan?

— C'est moi, en cllef, dit l’Arménien.

Et il considéra jivec une certaine curiosité cet homme qui l’aliordait ainsi.

LES FILS DE Jl'DAS 37

Tonv, car c'était lui, s’était fait, comme on dit au théâtre, une tôle.

Il avait une belle chevelure jaune, pendant sur ses épaules en boucles confuses.

Petite tunique à brandebourgs serrée à la taille, bottes molle?, casquet te à visière de cuir, longue pipe de porcelaine suspendue à la boutonnière, et avec cela un accent tudesque à réjouir le parterre de Lazari ou de Bobino.

— Monsieur, dit-il à Ali-Kan, je me nomme Frantz Pulnitz ; je suis étudiant en médecine de la célèbre université de Heidelberg. Mon professeur est le célèbre docteur Karl Schnipp si connu pour ses belles études sur la folie.

— Fort bien, dit Ali-Kan.

— C’est lui qui m’envoie vers vous. . .

— Ah !

— Pour vous soumettre un cas de folie des plus étranges, et qui s’est montré rebelle jusqu’ici à tous nos efforts.

Ali-Kan fut un peu surpris, et de la tournure du visiteur nocturne et de la façon dont il entrait en matière.

Le prétendu Frantz Pulnitz continua sans s’émouvoir :

— Mon savant professeur, le docteur Karl Schnipp, m’a fait partir ce matin de Strasbourg

avec le sujet, pour vous l'amener et le placer dans votre maison.

■- Mais, monsieur, dit Ali-Kan, savez-vous qu’il est plus de minuit?

— Je le sais, dit Tony, attendu qu’il était onze heures passées lorsque le train est entré dans la gare de Paris.

— Mes inürmiers sont couchés ; ma maison est pleine, poursuivit Ali-Kan. Revenez demain, et nous verrons à lôger ce nouveau pensionnaire.

Le faux étudiant allemand se lit alors une physionomie si embarrassée, si désappointée et murmura si naïvement : Mais je viens à Paris pour la première fois et ne sais où aller ! que le docteur en fut touché.

— Comment n’avez vous pas songé, dit-il, à vous faire conduire dans un hôtel? Il y en a tout à l’entour de la gare du chemin de fer de Strasbourg.

— J’y ai bien songé, répondit le prétendu Frantz Pulnitz, mais trouvez-moi un hôtel où on veuille, à onze heures du soir, recevoir un fou ?

— Mais où est-il donc, votre fou? demanda le docteur Ali-Kan.

— Là, dans la voiture.^

Al-iKan parut réfléchir.

— Sa folio cst-cljo dangereuse? demanda-t-il enfin.

— Non, elle est fort douce,

— Vous obéit-il?

— Oh ! certainement.

— Si je vous couchais tous deux, sans éveiller personne et sans faire de bruit, dans une pièce attenante ù mon cabinet?

— Où vous voudrez, dit Tony.

Et il ne put réprimer un mouvement de joie dont le docteur Ali-Ivan ne s’aperçut pas, du reste.

Celui-ci ajouta

— Où est votre malade?

En môme temps, tenant toujours son flambeau à la main, il se dirigea vers le ilacrc, qui était demeuré dans la rue, devant la grille.

Le portier de la maison, bien stylé comme doit l’être celui d’une maison de santé, s’était levé et accourait une lanterne à la main.

— Jean, lui dit Ali-Kan, c’est un malade qui nous arrive.

— Je vais appeler l’inflrmier de service, répondit le portier.

— Non, c’est inutile.

Tony avait ouvert la portière du fiacre et il

en faisait sortir le vieux valet de chambre sur lequel sir Archibald avait essayé ses fameux cigares.

Les deux descendants de Judasich n’avaient point perdu de temps. En moins d’une heure ils avaient préparé toute leur mise en scène.

Si Tony s'était transformé en étudiant de Heidelberg, leCaleb devait pareillement subir une assez notable métamorphose.

On l’avait affublé d’une culotte courte, de bas blancs, de souliers à boucles, d’un gilet rouge tombant sur le ventre, d’une longue redingote bleue qui lui battait les mollets et d’un de ces larges chapeaux à cornes, un feutre noir, qui excitent le fou rire des Parisiens faisant une excursion dans la forêt Noire.

Comme le caractère particulier de la folie du bonhomme était unegrande docilité, il descendit du fiacre comme il y était monté et se laissa conduire par Tony, qui lui donnait le bras.

Ali-Kan jeta sur cet homme ce regard clair et pénétrant de l’homme de science.

Et soudain il tressaillit et dit vivement à Tony:

— Qu’est-ce que cet homme?

— Un paysan allemand. On nous l’a amené

voici deux ans, à l’école de médecine. Il parle français et anglais, comme vous pourrez le voir. Mais il s’obstine à ce jamais prononcer un mot d’allemand, bien que ce soit sa langue maternelle.

— Comment est-il devenu fou?

— Voilà ce que nous ne savons pas.

— E frange ! murmura Ali-Kan ; il offre les mûmes symptômes d'aliénation hébétée que le malheureux Raymond de Mahédin.

— Qu’est ce que cela? lit Tony.

— Oh! pardon... rien... fit Ali-Kan... c’est un de mes malade?...

E t il regarda Tony.

Et Tony, tout en demeurant impassible de visage, sentit son cœur battre violemment.

— Venez avec moi, dit le docteur.

Tony prit le prétendu paysan allemand par le bras et suivit Ali-Kan.

Celui-ci lui Ht gravir le petit escalier qui conduisait à son appartement particulier.

Il y avait en effet auprès du cabinet de travail du docteur une petite chambre dont Ali- Kan ne se servait que dans les cas extrêmes, par exemple lorsqu’il voulait étudier un cas de folie extraordinaire.

Alors, il y pinçait son malade pour l’avoir sans cesse sous la main.

Ali-Kan en poussa la porto et dit :

— Voyons à vous installer là pour une nuit. Le cœur de Tony battait toujours....

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