CHAPITRE VI I
La chambre élait petite, le lit étroit.
Il n’y avait que deux chaises, l’une à ld tête, l’autre au pied du lit, et on aurait eu bien de la peine à y placer un fauteuil.
— Puisque vous ôtes médecin, dit le docteur, vous devez savoir que le silence est un des remèdes de la folie.
Quand le fou dort, il ne faut pas le réveiller.
J’ai dans le grand bâtiment attenant à ce pavillon six dortoirs et une douzaine de chambres. Tout cela est occupé. Peut-être bien y a4-il un ou deux lits vacants dans les dortoirs; mais si je vous y conduisais à cette
heure, mes fous s'éveilleraient et ce serait un vacarme qui ne Unirait pas jusqu’au jour. .
Tony Ut un signe de tête approbateur.
Ali-Kan poursuivit :
— Nous allons faire coucher cet homme qui me parait avoir une folie des plus rares en Europe.
— C’est l’avis du célèbre docteur Karl Schnipp, dit le faux Frantz Pulnitz qui prononçait le nom de son prétendu maître avec un accent de profond respect.
— Puis, dit Ali-Kan, commejc compte travailler jusqu’au petit jour, je vous céderai mon propre lit.
En. même temps, l’homme de science montrait au fond de son vaste cabinet de travail, un lit de fer et un seul matelas, sans rideaux, et n’ayant d’autre couverture qu’une courtine de serge ver le.
Mais, auprès du lit, adossé au mur, il y avait un large divan de cuir.
Aussi le faux étudiant répoudit-il :
— Je ne veux pas vous priver de votre lit, monsieur. Je coucherai fort bien là-dessus.
Et il s’assit sur le divan.
— Comme vous voudrez, dit Ali-Kan, dont la pensée était évidemment un peu distraite.
Tony entra dans la cliambrette et se mit à parler allemand au bonhomme.
Le bonhomme, qui souriait de son sourire hébété, lui répondit en anglais.
Tony lui commanda de se déshabiller, et le bonhomme obéit.
Puis, d’un ton dur, il lui ordonna de se coucher.
Le bonhomme obéit encore.
— Voici deux années que je le soigne, dit Tony, et il ne m’a jamais résisté.
Ali-Kan continuait à regarder le vieillard et murmurait toujours :
— Bizarre! bizarre! qui donc a pu faire prendre de l’opium à ce vieillard?
Tony feignit de ne point entendre.
— Dors! dit-il au vieillard.
Et il prit le flambeau que le docteur avait placé sur la cheminée et le rapporta dans le cabinet.
Après quoi il ferma la porte de la ehambrette.
Alors Tony et le docteur Ali-Kan se retrouvèrent en tête-à-tête. Ali-Kan lui dit :
— Il y a donc deux ans qu'on vous a amené cet homme à Heidelberg?
- Oui.
— Et on n’a pu vous donner aucun renseignement sur la manière dont il est devonu fou?
— Aucun. C'était un vieux célibataire, paraît-il, qui vivait dans une cabane isolée, au milieu des bois.
Il ne parlait à personne, vivait du produit d’un petit champ. Un jour on s’est aperçu qu’il était devenu fou, et le bailli de son village nous l’a envoyé.
Ali-Kan regardait Tony et son regard était plein de doute.
Mais Tony fit bonne contenance et conserva son œil naïf do bravo étudiant do Heidelberg.
— Enfin, murmura le docteur, nous verrons ce’.a demain. Bonne nuit, mon jeune confrère.
Et il se remit à sa table de travail.
Tony avait jeté un rapide coup d’œil sur cette table et avait pu se convaincre quo le doctour écrivait en langue arabe. Il s’enveloppa de son manteau, s’allongea sur le divan do cuir et, quelques minutes après, Ali-Kan entendit un ronflement sonore.
Cependant Tony no dormait pas.
Tony pensait, et voici ce qu’il se disait :
— Du divan au fauteuil du docteur qui me
tourne le dos, en ce moment, il n’y a que deux pas que je puis franchir d’un bond. Je n'ai jamais assassiné personne; mais j’ai le coup d’œil sûr, le poignet solide et le couteau dont ma main caresse le manche sous ma tunique est effilé et pointu.
Puis, je trouverai tous les moyens de sortir d’ici sans bruit, et avant le jour.
Alors je redeviendrai Tony, l’associé de MM. Baül et Tompson, tandis que la police s’obstinera à chercher un -certain étudiant allemand...
Et, pensant ainsi, Tony écoutait le grincement de la plume du docteur sur le papier.
Cependant il hésitait encore.
Enfin ce gémissement cessa et Tony entendit craquer le fauteuil.
Le docteur, quittant la plume, s’était renversé à demi sur le dossier et songeait...
Tony,.entr’ouvrant un œil, le vit les yeux demi-clcs.
— Bon ! pensa-t-il, il va dormir, j’aime autant cela.
En effet, peu après, la fatigue aidant, les yeux du docteur se fermèrent tout à fait et le sommeil, ce sommeil qui succède aux veilles laborieuses, s’empara de lui.
Tony tourmentait, sous sa tunique, le manche du couteau.
Ali-Kan, qui était dans toute la force de l'agc, avait ce sommeil robuste des hommes fortement charpentés et qui résistent longtemps au travail.
Il dormait d’une façon bruyante et sonore, et d’un lourd sommeil.
On eût dit un soldat, le soir d’une bataille, couché sur l’allùt d’un canon.
Tony se leva sur la pointe du pied à l’approche de lui.
Puis il tira son couteau.
Les rayons de la lampe à abat-jour placée sur la table se concentraient sur la lettre que le docteur venait d’écrire au vieux voisin de Tony.
Tony, on s’en souvient, savait l’arabe.
Et Tony lut par-dessus l’épaule du docteur endormi.
— Malheureusement pour toi, murmura-t-il, cette lettre n’arrivera jamais à son adresse... et ils ne sauront rien, ni les uns, ni les autres.
En même temps, il leva son couteau pour frapper le docteur.