CONTRE-RÉVOLUTION. — MASSACRES. — ÉVASION
(Juin-NoTembre 1795.)
Le 6 juin de cette année 1795, vers cinq heures après-midi, tandis que nous étions occupés, Beaujolais h lire, et moi à dessiner, nous entendîmes tout d'un coup des cris de : « Aux armes ! Levez le pont ! » Et courant aussitôt à la fenêtre qui donnait sur la cour, nous vîmes les soldats de garde accourir à leurs postes, s'emparer de leurs armes, et se porter en hâte vers le pont-levis. Un moment après, ces mêmes soldats revinrent en désordre suivis d'une foule d'hommes armés de sabres et de pistolets, sans uniformes, et la plupart ayant les manches retroussées jusqu'au-dessus des coudes. Au milieu d'eux était un officier qu'on portait et qui paraissait blessé. Ils chantaient à tue-tête le couplet de la chanson appelée Le Réveil du Peuple, dont les derniers vers étaient :
Mânes plaintifs de Tinnoccnce, Apaisez-Yous dans vos tombeaux; Le jour tardif de la vengeance.
Fait enfin pâlir vos bourreaux.
Il était impossible d'avoir le moindre doute sur les intentions de ces forcenés, et même sur la facilité
avee laquelle ils pourraient les exécuter, puisqu'ils étaient parvenus à entrer dans le fort, et que les soldats ne paraissaient leur opposer aucune résistance. Il était certain que nous n'étions pas du nombre de ceux auxquels ils en voulaient, mais il ne Tétait pas autant, qu'étant ivres comme ils paraissaient Tètre, et comme ils Tétaient en effet, ils ne commissent quelque erreur dont nous pouvions devenir les victimes. Ces réflexions s'offrant à nous à la hâte, nous nous hâtâmes de nous barricader aussi bien qu'il nous fut possible. Broches, chenets, bûches, tables et chaises furent empilés en un moment contre la porte et dans le cas où ces remparts eussent été forcés, nous étions déterminés à nous sauver par les fenêtres qui donnaient sur la mer. Â peine avionsnous fini de nous barricader ainsi, qu'on frappe à notre porte. Nous ne répondons pas d'abord. On redouble en criant : « Ouvrez, qui que vous soyez ? Nous ne voulons pas vous faire de mal, nous apportons Tadjointdu commandant du fort qui se meurt, et que nous ne pouvons mettre nulle part ailleurs, car toutes les chambres sont fermées. » Nous répondîmes alors, que si nous pouvions offrir quelques secours à l'adjoint, nous le ferions avec empressement, mais que nous les priions de songer que nous n'étions nullement en prison pour cause de Jacobinisme, et qu'il s'agissait pour nous précisément du contraire. Ils répliquèrent qu'ils le savaient, et nous recommandèrent d'ouvrir vite, parce qu'il n'y avait pas de temps àperdre. Sur cette assurance, nous nous déterminâmes à ouvrir. Aussitôt, dix ou douze jeunes
gens assez bien habillés mais les manches retroussées et le sabre à la main, entrèrent portant Tadjoint, qu41s déposèrent sur mon lit. Ensuite nous adressant la parole : « N'êtes-vous pas, nous dirent-ils, messieurs d'Orléans? Et sur notre réponse affirmative, ils nous assurèrent que loin de vouloir attenter à notre vie, ils la défendraient de tout leur pouvoir, si elle était en danger; que l'acte de justice qu'ils allaient exercer contribuerait autant à notre sûreté qu'à la leur et à celle de tous les honnêtes gens ; puis, ils nous demandèrent de Feau-de-vie, dont assurément ils ne paraissaient avoir aucun besoin. Nous n'en avions pas ; mais ils trouvèrent une bouteille d'anisette, dont ils se versèrent dans des assiettes h soupe ; après quoi ils sortirent en nous recommandant d'avoir soin de l'adjoint, et soit pour le garder, soit pour empêcher que leurs camarades ne com« missent à notre égard quelque fatale erreur, ils laissèrent un d'entre eux en sentinelle à notre porte. L'adjoint était pâle comme un mort, et nous eûmes assez de peine à lui faire reprendre connaissance ; mais il n'était pas blessé ; on s'était empressé de le désarmer sans lui faire la momdre égratignure, et l'effroi que lui avait causé cette cérémonie, joint à toutes les conséquences qui allaient en résulter, avait été la seule cause de son évanouissement. Revenu à lui, il voulut sortir pour tâcher, disait-il, de s'opposer à l'horrible scène qui allait se passer, mais il trouva à la porte deux sentinelles postées par les massacreurs, qui l'en empêchèrent. Dans ce moment, nous entendîmes enfoncer à grands coups la porte d'un des
cachots de la seconde cour, et bientôt après des cris affreux, des gémissements déchirants, et des hurlements de joie. Le sang se glaça dans nos veines, et nous gardâmes le silence le plus profond. Au bout d'environ vingt minutes que dura la boucherie de ce cachot, nous entendîmes l'horrible troupe revenir dans la première cour, sur laquelle donnait une de nos fenêtres ; et nous en étant approchés par un mouvement machinal impossible à décrire, nous les vîmes qui s'efforçaient d'enfoncer la porte du cachot n° 1, placé précisément en face de notre fenêtre, et dans lequel il y avait une vingtaine de prisonniers. Ils en avaient déjà égorgé environ vingt-cinq dans l'autre cachot. Ceux du n^ i, dont heureusement pour eux la porte s'ouvrait en dedans, se barricadé* rent si bien, qu'après avoir travaillé inutilement près d'un quart d'heure à l'enfoncer^ les massacreurs Tabandonnèrent après avoir tiré quelques coups de pistolet à travers les barreaux, et avoir promis qu'ils reviendraient lorsqu'ils auraient expédié les autres.
Vers six heures, le commandant du fort nous fut amené par deux de ces messieurs, qui ne lui avaient laissé que le fourreau de son sabre, et qui l'enfermèrent avec son adjoint et nous. Il s'était présenté au pont-levis qu'il avait trouvé levé, et ne pouvant parvenir à le faire baisser, il avait pris le parti d'escalader le fossé ; mais en arrivant dans le fort, on l'avait désarmé et conduit chez nous. Il jurait, tempêtait, il se mordait les poings, et reprochait à son adjoint la pftleur et l'effroi qui se peignait sur son visage. On entendait toujours les cris des victimes, et les coups
de pistolet, de sabre et de massue des égorgeurs. Vers sept heures, nous entendîmes un coup de canon tiré au fort, et nous sûmes depuis qu'il l'avait été par les assassins contre le cachot n** 9, dont les prisonniers, au nombre de plus de trente, furent mitraillés et brûlés ; car, pour que la besogne ^ suivant leur odieuse expression, allât plus vite, ils avaient imaginé de mettre le feu au cachot après y avoir fait entrer une grande quantité de paille par les soupiraux. Il était près de neuf heures, et nuit close lorsque nous entendîmes crier dans la première cour : « Voici les représentants du peuple ! il faut baisser le pont, car ils menacent de nous traiter en rebelles si nous différons un moment. — Je me f... des représentants, dit l'un d'eux, et je bi*ûle la cervelle au premier lâche qui voudra leur obéir. Allons camarades, à la besogne ! nous aurons bientôt fini. » Pendant qu'ils s'éloignaient, les soldats de la garde baissèrent le pont, et les représentants entrèrent au milieu des flambeaux, et suivis d'un grand nombre de grenadiers et de hussards à pied. « Malheureux, s'écrièrent-ils en entrant, faites cesser votre horrible carnage ! Au nom de la loi, cessez de vous livrer à ces vengeances odieuses. » Plusieurs répondirent : « Si la loi nous avait fait justice de ces scélérats, nous n'aurions pas été réduits à la nécessité de nous la faire à nousmêmes ! Maintenant, le vin est tiré, il faut le boire. » Et le massacre continuait toujours. <c Grenadiers, crièrent les représentants, hâtez-vous d'arrêter ces forcenés, et qu'on nous fasse venir le commandant du fort ! Où est-il donc ?» On leur apprit qu'il était
enfermé dans une chambre en haut, et ils s'y firent conduire. Ces représentants étaient Isnard et Cadroy. En entrant dans notre chambre, ils demandèrent au commandant compte de sa conduite, et ils parurent convaincus de l'impossibilité où il avait été de s'opposer à cette horrible scène ; puis, s'asseyant sur nos lits, et se plaignant de l'excessive chaleur, ils demandèrent à boire : on leur apporta du vin. Isnard le repoussa en criant d'un ton tragique : <c C'est du sang ! » On lui offrit ensuite de Tanisette, et il l'avala sur-lechamp. Un moment après, comme notre chambre se remplissait de monde, ils passèrent dans celle à côté pour y délibérer, et s'y enfermèrent avec le commandant. Au bout de quelques minutes, ils rentrèrent. Cinq ou six massacreurs arrivèrent tout couverts de sang : « Représentants, dirent-ils, laissez-nous achever notre besogne ; cela sera bientôt fait, et vous vous en trouverez bien. — Misérables, vous nous faites horreur ! — Nous n'avons fait que venger nos pères, nos frères, nos amis, et c'est vous-mêmes qui nous y avez excités. — Qu'on arrête ces scélérats, s'écrièrent les représentants. » On en arrêta en effet quatorze, mais il furent relâchés deux jours après. Ainsi se termina cette soirée, dont le résultat fut la mort de quatre-vingts malheureux, parmi lesquels, entre beaucoup d'innocents, se trouvait un cordonnier qui n'était enfermé que pour avoir crié : « Vive le Roi ! » Aucun des grands scélérats ne perdit la vie : le cachot n^ 1 en contenait plusieurs, et ne put être enfoncé, la tour en était remplie^ et les massacreurs ne purent pas y pénétrer. Le lendemain»
le fort était encore jonché de cadavres et de mourants comme un champ de bataille. On y voyait aussi d'affreuses mares de sang ; et pour que rien ne man* quàt à l'horreur de ce lieu» Tair y était empesté par la fumée qui s'exhalait des cachots brûlés. Ce fut seulement alors que nous découvrîmes avec horreur sous nos lits, et sous quelques-unes de nos chaises, trois ou quatre poignards ensanglantés jusqu'à la garde ; il est probable qu'ils y avaient été jetés par ceux des assassins qui avaient voulu se débarrasser de ces preuves de leurs crimes, après s'être introduits dans notre chambre au milieu de la foule qui suivait les représentants. Plusieurs victimes de ce massacre y survécurent deux ou trois jours, et expirèrent ensuite dans des souffrances d'autant plus affreuses qu'on ne s'empressa nullement de leur donner du secours. En traversant le fort, le surlendemain de cette horrible soirée, je m'entendis appeler par une voix plaintive et suppliante, qui sortait du fond d'un cachot. Je m'en approchai, et je reconnus un homme qui avait été officier municipal, et qui comme tel, m'avait gardé au Palais : il passait pour un enragé Jacobin ; mais je n'avais pas eu personnellement à m'en plaindre; d'ailleurs, il souffrait. « Citoyen, me dit-il, je suis mourant; j'étais enfermé dans le cachot n^ 6, lorsqu'on y a mis le feu, et je ne sais comment j'ai pu survivre à tous les malheureux qui y ont péri. Plût à Dieu que j'eusse succombé comme eux ! je n'aurais pas eu à souffrir le martyre dans lequel je gémis encore ; mais, par pitié, faites-moi donner du secours, ou qu'on m'achève. Car rien ne peut égaler les tor*
tures que j'éprouve. » Je lui promis de faire mon possible pour lui obtenir du secours, et je courus aussitôt cbez le commandant du fort, pour lui représenter ce qu'il y avait de barbare à laisser ces malheureux dans un pareil état, sans leur accorder la moindre assistance. « J'ai déjà fait demander un chirurgien, me dit-il, ce n'est pas ma faute s'il ne vient pas, et tous ces gueux-là ont fait périr assez d'honnêtes gens pour qu'ils crèvent sans qu'on les plaigne. — Je ne les aime pas plus que vous, lui dis-je, mais outre que parmi ceux dont je parle, il peut s'en trouver d'innocents, ce serait se rendre aussi coupable que le plus sanguinaire d'entre eux, que de les laisser périr ainsi. — Je m'en vais envoyer encore pour faire venir le chirurgien, et c'est tout ce que je puis faire ; car si je voulais leur administrer moi-même ce secours, ils seraient vraisemblablement guéris d'une tout autre manière. » Le chirurgien arriva; mais trop tard, et le malheureux dont j'avais plaidé la cause mourut ainsi que plusieurs autres.
Un Anglais, qu'un corsaire avait pris à bord d'un bâtiment marchand, dont il était subrécargue, avait été amené au fort, coimne prisonnier de guerre, deux jours avanJ; le massacre. Le pauvre homme fut^ comme on peut croire, saisi de terreur à la vue de cette scène inattendue, d'autant que n'en connaissant ni la cause, ni les auteurs, il était convaincu que les massacreurs étaient 4es Jacobins, qui ne manqueraient pas de l'expédier comme Anglais. Il ne parlait pas un mot de français, et ne l'entendait pas davantage. Gomme nous étions les seules personnes du
fort qui parlassent anglais, on eut recours à nous pour communiquer avec lui. Il fut enchanté de trouver à qui parler, nous assura que sa détention avait été contraire à toute espèce de justice, et nous demanda notre intercession pour tâcher de le faire sortir. Je lui fis mettre ses griefs par écrit, et je lui rédigeai plusieurs pétitions; mais, quoiqu*on promit d'y faire droit, le temps s'écoulait et notre homme était toujours au fort, séchant d'impatience et d'ennui. Il se plaignait amèrement de ce qu'indépendamment du désagrément de sa situation, ses affaires en souffraient de la manière la plus fâcheuse. Touchés de son malheur, nous lui proposâmes de le faire sauver. Il accepta la proposition avec joie. Gomme il avait de l'argent chez un banquier de Marseille, nous lui fîmes retenir, sous un nom supposé, son passage à bord d'un bâtiment danois qui devait mettre k la voile sous peu de jours. Un ancien prisonnier, nommé Joliot, pauvre diable, bien intentionné et très déterminé que nous employions souvent à faire nos commissions, et qui avait obtenu sa liberté, se chargea de porter sa valise à bord et de le munir d'une corde qu'il attacherait lui-même au rempart, et le long de laqueUe F Anglais n'aurait qu'à glisser jusqu'en bas, où il trouverait un bateau qui le conduirait à bord du bâtiment danois. Ainsi fut dit, ainsi fut fait. La veille du départ du bâtiment, nous avertîmes l'Anglais de se tenir prêt à partir le soir, et de se confier entière-^ ment aux soins de notre homme, qui en effet s'acquitta parfaitement de sa commission. L'Anglais s'embarqua, partit et nous n'en entendîmes plus parler. Le
lendemain de sa fuite on vint nous demander ce qu'il était devenu, et nous affectâmes, comme de raison, une grande surprise en apprenant la nouvelle de sa disparition. Je ne sais si on nous soupçonna d'y avoir contribué^ mais comme on ne pouvait le prouver d'aucune manière, l'affaire en resta là, et le concierge en fut quitte pour une bonne semonce. On s'étonnera peut-être que, pouvant aussi facilement faire sauver un confrère prisonnier, nous ne fissions pas usage de cette facilité pour nous sauver nousmêmes. Mais d'abord notre situation était infiniment plus douce qu'elle ne l'avait été depuis longtemps, et la presque certitude de pouvoir nous échapper quand bon nous semblerait diminuait beaucoup à cet égard, notre vive anxiété. Nous recevions en outre de ma mère les assurances les plus positives que la liberté allait nous être rendue, et cet espoir nous détournait d'un parti que nous nous croyions toujours à portée de prendre, et qui d'ailleurs contrarierait beaucoup les vues et les intentions de celle à laquelle nous devions tant de déférence et de tendresse. Nous nous efforcions donc de prendre encore patience.
L'événement qui arriva à la fin d'août ne contribua pas peu à épuiser ce qui nous en restait encore. M. le prince de Conti et ma tante obtinrent leur liberté ; elle n'était pas totale, parce qu'ils avaient déclaré ne point vouloir quitter la France, mais on leur donnait une ville pour prison ; Autun à l'un, et Moulins à l'autre, avec la perspective d'être même, sous très peu de temps, affranchis de cette petite
gêne. Nous nous réjouîmes sincèrement du succès des démarches de nos parents, qui d'ailleurs en étaient transportés ; mais comment nous laissait-on en prison, lorsqu'on leur rendait la liberté, nous qui y étions en vertu du même décret qui les y retenait euxmêmes? Quoi qu'il en fût, nous les félicitâmes de tout notre cœur, et les accompagnâmes à leur sortie jusqu'à notre extrême frontière, c'est-à-dire jusqu'au pont-levis. Cependant malgré toutes les promesses de ma mère, qui commençaient à nous paraître fondées sur des espérances au moins bien vagues, nous restions au fort Saint-Jean, oubliés et plongés dans la mélancolie. Ma mère repondait aux pressantes observations que nous lui adressions à ce sujet, que notre oncle et notre tante n'étaient pas dans le même cas que nous ; que Tun par son âge, et l'autre par son sexe, ne pouvaient donner aucun ombrage, tandis que nous devions nécessairement en causer; que cependant on allait nous accorder notre liberté, mais sous condition d'en aller jouir hors de France ; cette condition ne nous effrayait pas du tout. Mais pourquoi encore une fois, ne pas prendre une détermination à notre égard, comme à l'égard de nos parents ? On répondait que les comités avaient trop d'affaires pour s'occuper de la nôtre, mais qu'aussitôt après la conclusion du grand œuvre de la constitution^ on songerait à nous. Cependant le temps s'écoulait, la constitution s'achevait, et on ne faisait rien pour nous! C'était encore après l'acceptation qu'on avait ajourné notre demande. En attendant la tournure des affaires devenait moins favorable de jour en jour,
les Jacobins dont le règne odieux et sanguinaire semblait ne pouvoir jamais renaître, commençaient à relever la tète avec audace ; on les faisait sortir de prison, et la journée du 13 vendémiaire ou 4 octobre, dans laquelle la Convention parvint à désarmer les sections de Paris, qui s'étaient déclarées contre elle, semblait enfin devoir assurer leur triomphe. L'arrivée de Fréron, en qualité d'agent du gouvernement, augmenta notre inquiétude, et nos alarmes furent portées au comble par les mesures qu'il s'empressa d'adopter et par la protection ouverte qu'il accorda aux Jacobins les plus déterminés ; il ne se contenta pas de leur rendre la liberté, mais il en composa tontes les administrations, et il en chassa les honnêtes gens. Il poursuivait même déjà ces derniers, et ceux qui, du temps de Robespierre, avaient été obligés de chercher leur salut dans la fuite, eurent encore recours à cette triste ressource. Nous avions alors, pour commandant du fort, un nommé Bétemps, qui quoique l'ayant été du temps de Robespierre; était un fort brave homme. 11 n'avait presque jamais caché son anti-jacobinisme, et s'était toujours conduit envers nous d'une manière parfaite. Il ne commandait pas lors du massacre, ayant été employé dans ce temps à un autre service ; mais il fut rappelé quelque temps après, et continua de tenir les Jacobins dont le fort était rempli avec la plus stricte rigueur, tandis qu'il nous accordait tous les adoucissemens qui dépendaient de lui. Il nous permettait de nous baigner dans la mer, et nous laissait même aller déjeuner sur la rive opposée. Fréron fut instruit
de ses sentiments, et notamment du mépris qu'il affectait étourdiment de témoigner pour lui. Il fit dire à Bétemps de se rendre chez lui. Bétemps s'y refusa et lorsque les commissaires de Fréron vinrent au fort, il eut l'imprudence de les appeler vils gre^ dins, serviteurs du plat sultan. Le plat sultan n'hésita pas, comme on peut croire, à se venger d'une pareille insulte ; il décerna aussitôt un mandat d'arrêt contre lui ; et nous étions dans sa chambre lorsqu'on vint l'avertir que les gendarmes arrivaient pour l'arrêter. « Qu'on me donne mes pistolets, dit-il froidement, et qu'on m'amène un bateau sous ma fenêtre ; si les b... m'attrapent, je veux au moins qu'il leur en coûte cher! » Cependant il n'accéléra nullement sa marche, et il eut le bonheur d'échapper avant que les gendarmes n'arrivassent à son appartement. Us le cherchèrent dans tout le fort, jurèrent, tempêtèrent et se saisirent de son secrétaire, contre lequel Fréron avait aussi décerné un mandat d'arrêt. Pendant ce temps, Bétemps s'était allé cacher chez un de ses amis, qui le fit embarquer et partir pour Livoume quelques jours après, malgré toutes les perquisitions de Fréron. Il eut soin de le remplacer au fort par un nommé Grippe, ancien caporal. Jacobin enragé qui s'enivrait tous les jours. Tout ce qui se passait alors nous paraissait être le commencement du retour de ces affreux temps dont l'idée seule faisait tressaillir. Nous pensâmes donc, après une mûre délibération, qu'il était urgent de profiter de la faculté que nous avions encore de rompre nos liens, avant qu'on ne nous le rendit impossible, en
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nous replongeant comme auparavant dans quelque cachot et vraisemblablement pour ne plus nous en tirer. Bétemps nous avait promis, quelques jours avant sa fuite, de faciliter la n6tre et de s*en aller avec nous. Tempus est /... campum, nous disait*-il en riant, mais le mandat d'arrêt de Préron précipita tellement son départ, que nous n'eûmes pas le temps de concerter le nôtre avec le sien. Le commandant Grippe, dont le nom me rappelle des souvenirs si )[)énibles, avait fait renouveler toutes les consignes, et ne laissait plus entrer dans le fort que ceux qui y venaient pour affaires de service, ou nos domestiques qu'il était obligé, conformément aux anciens ordres, de laisser aller et venir ; je dis nos domestiques, car indépendamment de Louis, nous avions pris une servante nommée Françoise.
Notre première mesure fut de nous assurer d'un passage à bord de quelque bâtiment italien dont le départ fût prochain. Un capitaine toscan consentit à se charger, pour un prix très raisonnable, de deux jeunes gens et de leurs domestiques, pourvu qu'ils fussent munis de passe-ports, ou sinon, il lui fallait un mont (Tor. Cette difficulté nous parut d'abord effrayante ; mais nous apprîmes bientôt après qu'un écrivain de la commune ou municipalité vendait pour deux ou trois louis des passeports en blanc, et gagnait sa vie à ce petit commerce. Nous en profitâmes avec empressement, et quatre louis nous procurèrent à chacun un passe-port, que nous remplîmes à notre fantaisie, ayant soin d'y mettre des noms supposés, et d'indiquer des âges un peu différents des nôtres.
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le tout terminé par un signalement bien exact. Possédant ce trésor, nous conclûmes notre marché avec le capitaine toscan, qui devait partir pour Livoume trois ou quatre jours après; toute cette affaire était menée par la même personne qui avait fait sauver Bétemps, et qui, craignant elle-même le retour du Jacobinisme, s'était décidée à partir sur le même bâtiment que nous. Quoique nous fussions à peu près sûrs de pouvoir sortir par le pont-levis, en attendant pour cela le déclin du jour et nous enveloppant bien' dans nos manteaux, nous pensâmes cependant que dans le malheureux cas où Tun de nous serait reconnu, et forcé de rentrer, il fallait nous munir d'une corde, afin qu'il pût se sauver par la fenêtre tandis que l'autre, au bout d'un délai convenu, viendrait au pied de la tour qui baigne la mer, repêcher son camarade avec un bateau. On verra combien cette précaution était nécessaire et combien il fallait être malheureux pour que toutes nos mesures fussent ainsi cruellement déjouées.
Le jour du départ du bâtiment était fixé; nous nous préparâmes à décamper la veille à l'entrée de la nuit. Nous avions préalablement fait sortir par Louis, en plusieurs voyages, le peu d'effets que nous voulions emporter, et nous devions passer la nuit chez une parente de la personne qui avait dirigé toute l'affaire, pour nous embarquer ensuite, et partir tous ensemble au point du jour. Après avoir dîné assez légèrement, car notre anxiété nous laissait peu d^appétit, nous attendîmes avec impatience que Tobscurité nous permit d'exécuter notre grand projet.
Nous étions alors au 18 novembre, et il faisait nuit close à cinq heures et demie; en conséquence, l'heure de notre départ fut fixée à cinq heures un quart. Nons convimes de ne pas sortir tous deux ensemble, afin de donner moins de prise aux soupçons, et nous décidâmes que Beaujolais partirait d'abord avec Louis, et que quelques minutes après, je m'acheminerais tout seul, et que je le rejoindrais sur le port, où ils m'attendraient en marchant un peu lentement. Dans le cas où je n'aurais pas rejoint Beaujolais au bout de dix minutes, il était convenu qu'il se tiendrait pour averti qu'il m'avait été impossible de sortir par le pont-levis, et qu'il viendrait avec un bateau me chercher au bas de la tour. Avant de se mettre en marche, Louis alla examiner les environs du pont-levis, et s'assurer qu'il ne s'y trouvait ni commandant, ni personne qui pût nous reconnaître, et lorsqu'il nous en eut fait un rapport favorable, j'embrassai Beaujolais avec la plus vive agitation. J'eus de la peine à me séparer de lui pour le laisser partir, quoique j'eusse tout espoir de l'aller rejoindre dans le moment. Il partit avec le fidèle Louis. Les cinq minutes qui s'écoulèrent après son départ me parurent horriblement longues ; enfin , au bout de ce temps, je m'enveloppai dans mon manteau, j'enfonçai mon chapeau sur mes yeux, après avoir fermé à double tour la porte de notre chambre, et me flattant de n'y plus jamais rentrer. Je passe devant quatre sentinelles, aucune ne m'arrête ; je franchis le fatal pont, et me croyant déjà en liberté, j'adresse au ciel les plus sincères actions de grâce
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pour ma délivrance. Mais je comptais sans ïnon hâte, et le proverbe ne mentit pas. A peine avais-je fait quelques pas que je rencontrai ce maudit hôte» c'està-dire le commandant du fort qui rentrait chez lui. Je le reconnus aussitôt au manteau blanc qu'il portait ; mais, faisant bonne contenance, j*espérais qu'il ne prendrait pas garde à moi. Vain espoir! il m'aborde en me demandant où je vais. « Que vous importe, citoyen, je ne vous connais pas. — Je suis commandant du fort, et je viens de vous en voir sortir. — Gela est vrai, j'y ai diné avec un canonnier de mes amis, et je vous l'aurais dit sur-le-champ si je vous avais connu. — Non, vous êtes un prisonnier, et morbleu, vous aurez la bonté de rentrer, car je réponds de vous. — Vous vous trompez beaucoup, je vous assure, et vous me prenez pour un autre. — Non, vous êtes Tainé des Orléans, et je vous répète que si vous ne rentrez pas à l'instant, j'appelle la garde, et je vous fais saisir. — Cette violence serait inutile, car je n'ai aucune envie de faire résistance ; j'allais à la Comédie, comme je lai déjà fait plusieurs fois à votre insu. Puisque j'ai eu le malheur de vous rencontrer ce soir, je serai privé de ce plaisir, voilà tout. — Oh ! je vous en réponds, que vous en serez privé ! j'y vais mettre bon ordre, car je vais de ce pas vous enfermer dans votre chambre et placer une sentinelle à votre porte. — Je vous remercie de cet aimable soin, et je vous souhaite le bonsoir. » Tout en disant cela, je montais tristement l'escalier du fort, suivi par un caporal et un fusilier ; j'avais la mort dans le cœur. Après m'être crû sûr de ma