‹ Les Fils de Philippe-Égalité pendant la TerreurChapitre 9 sur 19 · NOUVELLE PRISON. — LE 9 THERMIDOR. ^ DEMI-LIBERTÉ · texte numérisé non relu

NOUVELLE PRISON. — LE 9 THERMIDOR. ^ DEMI-LIBERTÉ

(Mai 1794-Mai 1795.)

« Quoi, nous sommes dehors de cet infernal séjour, et nous n y rentrerons plus !... » Nous ne pouvions croire à la réalité d'un pareil bonheur, et nous éprouvions une sensation indéfinissable, en foulant à nos pieds le peu d'herbe et de terre sur lesquelles il fallait passer pour arriver à notre nouvelle demeure. Cette demeure n'était assurément pas brillante ; mais elle nous parut un vrai palais. Ces chambres étaient petites et sombres, mais en sortant de l'enceinte de ces affreuses murailles noires, ornées de gros anneaux et surmontées d'une lugubre voûte, ne devait-on pas se trouver à merveille dans une chambre quelle qu'elle fût ? Aussi en fûmesnous enchantés. Nous donnâmes à M. le prince de Conti, en raison de son âge, le choix du logement, et nou^ nous établîmes ensuite dans les deux chambres qu'il nous laissa, partageant avec lui la jouissance d'une troisième chambre dont nous fîmes une cuisine.

Nous nous étions toujours méfiés de notre domestique *• CostCy qui était ivre la plupart du temps. Un

^ On plutôt notre agent; car le ternie de domestique a^&it été proscrit dans ce temps révolutionnaire, comme contraire au système d'égalité, et remplacé par celui d'agent.

jour nous le surprîmes écoutant à la porte ; nous le congédiâmes y et nous prîmes à sa place un nommé Louis, qui, lorsque nous étions nourris chez le traiteur, nous apportait notre dîner de chez lui, et qui, depuis notre nouvel établissement de cuisine, s'était chargé de nous satisfaire lui-même, ce dont il s'acquittait tant bien que mal, mais honnêtement. Louis avait la permission d'aller et de venir pour nos commissions , ainsi que Madeleine, servante et cuisinière de M. le prince de Gonti, son mari, nommé François, et le fidèle Jacquelin. Tous étaient fouillés en entrant et en sortant, tantôt faiblement, tantôt pas du tout, selon la méchanceté, le caprice ou la bienveillance des soldats qui nous gardaient, et qu'on relevait toutes les vingt-quatre heures. Il y avait des bataillons presque entièrement composés de bonnes gens qui ne cherchaient qu'à adoucir la rigueur de leurs ordres, et qui nous témoignaient souvent combien ils souffraient de ne pouvoir se dispenser de les exécuter. D'autres, au contraire, ne cherchaient qu'à renchérir sur leur sévérité, et à nous tourmenter par leurs chansons révolutionnaires et les propos qu'ils tenaient entre eux. Ces derniers étaient, heureusement, en bien moins grand nombre que les autres, c'est-à-dire, parmi les troupes' soldées, volontaires ou autres, caries gardes nationaux j étaient tous malintentionnés, attendu qu'on ne laissait d'armes qu'aux coquins ; mais depuis que la ville avait été déclarée en état de siège, les forts n'étaient plus gardés que par les troupes régulières.

Il y avait sous les fenêtres de notre corridor un petit jardin (jadis celui du major de la place), qui

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n'avait environ qnc vingt pas de long sur sept ou huit de large, et qui était environné de murs. La jouis* sance de ce jardin faisait Tobjet de notre ambiti<Mi, et il ne pouvait y avoir le moindre inconvénient i nous l'accorder, puisqu'en faisant descendre en bas la sentinelle qui était à notre porte, nous nous trouvions aussi bien en prison en bas qu'en haut, et nous avions l'avantage de respirer l'air, et de nous délier un peu les jambes. Cependant, nous eûmes beaucoup de peine à l'obtenir, et ce ne fut qu'à force de présents au citoyen P..., secrétaire du commandant du fort, qui avait alors Tinspection des prisons, que nous arrachâmes cette faveur. C'était toujours M. le prince de Conti qui faisait les frais de ces prés^its, car il avait de l'argent, ayant eu le bonheur d'emporter de Paris une très grosse somme dont il s'étaitsagement pourvu. Quant à nous, ce qu'on nous donnait était à peine suffisant pour nous procurer un peu de viande (pas tous les jours, car elle était fort chère) quelques légumes et une bouteille de mauvais vin que nous payions cinq sous. Il fallait en outre subvenir aux frais de chauffage et de blancbiss&ge» et payer la nourriture de Louis, qui se contentait de nos restes, mais qui buvait un peu plus. Pour tout cela nous n avions tjue vingt-quatre francs en assignats, qui alors n'équivalaientplusqu'àsixfrancsenviron.Moins heureux que M. le prince de Conti, je n'avais pu sauver de la bagarre^ que douze louis qui se trouvaient dans ma poche, le jour de mon arrestation. On m'avait conseillé de n'en pas prendre davantage, en m'assurant que tout ce que j'aurais me serait proba-

blement 6té en arrivant à Paris, où je devais être conduit ; et que, si dans la route, on me fouillait (ce qui pourrait bien arriver) on ne manquerait pas de me faire un crime d'avoir sur moi, ce qu'on appellerait aussitôt un moyen perfide de corruption. Beaujolais n'avait absolument rien lorsqu'on l'avait mis en prison et mon malheureux père n'avait qu'une très petite somme, dont en partant il nous avait laissé les faibles restes^ formant à peu près quatre ou cinq cents francs^en assignats y et par conséquent en valeur réelle six à sept louis. Nous avions été obligés d'en dépenser une partie, et les seuls douze louis restaient intacts et sacrés pour un cas d^urgente nécessité. M. le prince de Gonti, instruit de notre pénurie, non-seulement nous pria de ne pas penser à contribuer aux présents qu'il faisait (ce qui vraiment nous eût été impossible), mais nous força même à accepter le prêt d^une petite somme que nous lui rendîmes peu de temps après (ainsi que j'aurai l'occasion de le dire dans la suite), mais dont nous lui eûmes néanmoins une véritable obligation. Nous ne pouvions aller dans le petit jardin qu'accompagnés par P..., qui venait nous chercher quand bon lui semblait, faisait descendre la sentinelle à la porte du jardin, et restait avec nous le peu de temps que nous y passions (environ deux heures par jour). Après quoi,* il nous signifiait qu'il ne pouvait rester davantage, et nous renfermait. M. le prince de Gonti se permit de lui faire quelques observations sur la brièveté du temps qu'il nous accordait, et sur l'incommodité des heures qu'il choisissait, car ^ c'était souvent celle de nos repas, ou bien quand le

soleil dardait aplomb sur la tète. P... fit entendre qu'il n'accorderait rien de plus à moins de nouveaux présents ; il voulait des chemises de toile de Hollande. M. le prince de Conti trouva que c'était trop dispendieux, et le débouta de sa demande avec indignation; mais il fut ensuite obligé de se rétracter, et d'accorder la toile de Hollande. Il nous disait lorsque nous étions seuls : « Il faut convenir que ce P... est un bien vil et plat coquin ! Cependant nous sommes encore heureux d'avoir affaire à un homme aussi vénal. — Oui, lui répondis-je, pourvu que prenant goût à la chose il ne s'avise pas de nous supprimer le peu qu'il nous accorde pour nous le faire racheter encore, et nous tenir toujours ainsi le pistolet sur la gorge, jusqu'à ce que vous n'ayez plus rien à lui donner. » Et la crainte se réalisa en partie. P..., las de ne plus rien recevoir, passait souvent des journées entières sans venir nous chercher, et finit un jour par nous déclarer qu'ayant reçu de graves reproches de la part de personnages puissants, sur la permission qu'il nous accordait de nous promener dans le petit jardin, il se voyait forcé de nous la retrancher. Toutes nos observations ne produisirent aucun effet; mais une douzaine de cravates opéra ce miracle, et nous eûmes accèsau petit jardin commeauparavant.« Mon argent, disait M. le prince de Conti, ne peut être employé d'une manière plus utile, et tant qu'il durera, je n'y aurai aucun regret. Quand je n'en aurai plus, nous étoufferons, ou nous mourrons de faim, ou plutôt on nous épargnera cette peine, car nous ne pouvons tarder & èke expédiés. Vous, monsieur, me disait-il^

VOUS marcherez le premier, car étant plus près du trône, on vous accordera les honneurs du pas ; mais je vous suivrai de près. Et quant à ce jeune homme (ajoutait-il en montrant Beaujolais], ces messieurs le recommanderont aux soins de r apothicaire I » (horrible bon mot de Chabot le capucin, à l'égard du malheureux enfant Louis XVII, qui mourut au Temple). Un déplorable événement, dont nous reçûmes la nouvelle vers cette époque, redoubla les craintes de notre vieux compagnon, et nous confirma dans l'idée que nous avions depuis longtemps sur le sort qu'on nous préparait. La mort de la vertueuse Madame Elisabeth, qui n'était fondée sur aucun prétexte, ni même sur aucun intérêt apparent, ne nous permettait plus de douter que l'intention des monstres qui venaient de l'égorger ne fût de se défaire aussi de tous les membres de notre famille qu'ils avaient en leur pouvoir. Aussitôt que M. le prince de Gonti eut reçu cette fatale nouvelle par un papier public, il s'empressa de nous l'apporter (selon sa coutume), et ajouta : « Messieurs, je vous le déclare, ceci est notre arrêt de mort ; il n'y a plus personne devant nous, et nous ne pouvons plus tarder à marcher. Quant aux enfants, ils les empoisonnent tous ; vous, Monsieur, vous êtes déjà un homme, vous serez traité comme tel ; vous auriez dix-neuf ans dans un mois ; mais je vous prédis que vous ne les aurez pas ; non, vous ne les aurez jamais, c'est moi qui vous le dis ; vous êtes perdu ; nous sommes tous perdus sans ressource. » Nous étions si accoutumés aux jérémiades continuelles de notre malheureux parent, qu'elles ne nous faisaient

plus une forte impression ; et quoique sentant bien comme lui toute Thorreur de notre position, nous nous trouvions doués d'un peu plus de nerf, et nous nous en servions pour tâcher de diminuer ses craintes en lui dissimulant les nôtres. Nous convenions du danger auquel nous étions exposés, mais nous nous rabattions sur le peu d'intérêt que les gouvernants auraient à nous sacrifier, tant qu'il existerait hors de France un aussi grand nombre de membres de notre famille ; d'autant plus qu'ils avaient déjà confisqué tout ce qu'ils pouvaient nous prendre. Après cela nous avions pour nous la chance des événements ; la guerre, par exemple^ devenait très malheureuse pour les républicains ; ils venaient de perdre quatre places ; et si Cambrai, qu'on disait au moment de se rendre, tombait effectivement au pouvoir des Alliés, la route de Paris leur était ouverte, l'alarme la plus terrible allait s'y répandre, et combien n'avions-nous pas à espérer d'une pareille crise ! « Oui, répondait-il, mais dans l'excès de leur rage et de leur désespoir, ils égorgeront les prisonniers, et nous ne serons pas les derniers à y passer. » Malgré cela, les succès des Alliés lui donnaient quelques espérances. Jacquelin qui s'en était aperçu, non seulement lui apportait toutes les nouvelles favorables qu'il pouvait recueillir, mais en fabriquait souvent qui n'avaient pas le moindre fondement. Tantôt les Autrichiens étaient aux portes de Paris ; tantôt les hussards prussiens occupaient la Villette, tantôt la Convention était en fuite, le peuple de Paris s'était déclaré contre elle, avait ouvert toutes les prisons, arboré le drapeau

blanc ! Enfin^ ji! n'y avait sorte de contes que le bon homme n'imaginftt pour calmer l'esprit de son vieux maître, qui réellement en avait besoin. Ce qu'il lisait dans les papiers publics n'était nullement de nature à diminuer son chagrin et ses inquiétudes, ils contenaient régulièrement chaque jour la liste des victimes qu'on venait d'égorger à Paris, et auxquelles on ne manquait jamais de donner le titre de conspirateurs. Parmi ces prétendus conspirateurs, M. le prince de Gonti trouvait, à chaque instant^ les noms de personnes auxquelles il s'intéressait plus ou moins, et souvent ceux d'anciens et intimes amis. Il nous apportait alors le fatal journal, et nous disait en pleurant : « Ils viennent encore de faire périr un tel, un de mes meilleurs amis, et qui certes ne se mêlait de rien ^ » Puis il devenait pâle et se promenait à grands pas en répétant : <c Nous allons sans doute être expédiés bien promptement ; car ces messieurs ont déclaré guerre à mort à tous les ci-devant, et il paraît qu'ils tiendront parole. « Je craignais toujours qu'il ne devînt tout à coup fou, et il y avait réellement des moments où sa tète n'y était plus du tout. Il reprochait par exemple quelquefois à son vieux et fidèle Jacquelin de ricaner en le regardant ; le malheureux en était sûrement bien loin! Quelquefois aussi, il se relevait au milieu de la nuit, et allait à la porte du corridor écouter la conversation des sentinelles. Un jour, au commencement de juillet, dans le temps où le représentant Maignet venait d'établir à Orange son

* Car il croyait toujours que de ne se m61er de rien devait sauTer infidlliblement. {Note de Montpensier),

infernale commission, nous étions occupés, selon notre habitude, à lire dans nos lits jusqu'à ce que le sommeil nous gagnât, lorsque nous fûmes tout à coup surpris par la visite de M. le prince de Conti, en robe de chambre et en bonnet de nuit ; l'effroi le plus marqué était peint sur sa figure : ce Messieurs, nous dit-il en entrant, c'en est fait de nous; nous n'avons plus que quelques instants à vivre ! Apprenez que nous partons demain pour Orange. » Revenus du premier moment de stupeur que nous causa cette terrible nouvelle, nous la révoquâmes en doute, et nous lui demandâmes d'où il la tenait. « C'est, dit-il, la sen^ tinelle de notre porte qui en faisait part à un de ses camarades, et je l'ai entendu. Au surplus, ajouta-t-il en adressant la parole à Beaujolais, vous qui avez encore Tair d^un enfant, vous pourriez, en allant causer avec la sentinelle, vous en assurer positivement, et venir nous le dire ensuite ; de grâce, levez-vous, et allez-y. » Beaujolais se leva sur-le-champ, et s'y rendit. Le guichet de la porte était fermé, et, au moment où il allait l'ouvrir pour parler à la sentinelle, il entendit quelqu'un qui donnait des ordres, et reconnut la voix deMassugne, capitaine d'artillerie du fort, et terroriste enragé, dont le logement était tout près du nôtre. Il s'arrêta aussitôt pour écouter : c( Faites bien attention, disait-il à notre sentinelle, aux prisonniers que vous gardez, car s'ils échappent, vous êtes perdu. Si quelqu'un d'eux parait dans le corridor après minuit, faites-le rentrer dans sa chambre, et s'il n'y rentre pas sur-le-champ, tirez dessus sans hésiter. » A ces paroles succéda un chu-

chotement et un bourdonnement auxquels Beaujolais ne put rien entendre. Puis il distingua encore la voix de Massugne qui disait : « Demain à quatre heures du matin, on viendra les chercher pour les conduire à Orange. » Ceci paraissait assez clair, et Beaujolais n'en entendit pas davantage ; il revint aussi tôt, et trouva M. le prince de Gonti causant avec moi : ce Je n'ai pas pu parler à la sentinelle, dit-il en entrant, car Massugne était là, et je n'ai par conséquent rien appris, si ce n'est qu'il était défendu à la sentinelle de nous laisser promener dans le corridor après minuit. Il serait inutile que j'y retournasse, car c*est un mauvais bataillon qui est de garde, et je ne pourrais rien tirer du soldat qui est à la [porte.» Alors M. le prince de Gonti s'en alla, après nous avoir souhaité une bonne nuit, et en nous assurant qu'il en passerait une bien mauvaise. Aussitôt qu'il fut parti. Beaujolais me conta la chose telle qu elle s'était passée, et me dit que la crainte de réduire notre vieux parent au désespoir l'avait empêché de lui déclarer la vérité. «Quant & nous, ajouta-t-il, il y a longtemps que nous avons pris notre parti sur le sort qui nous attend, et, comme il était à peu près impossible que nous y échappassions, nous ne pouvons guère nous affliger de voir bientôt terminer ainsi toutes nos souffrances. » Gette façon de penser était la mienne, et après la lui avoir ainsi exprimée, nous cessâmes de parler, et nous tombâmes chacun de notre côté dans d'assez noires réflexions. Vers minuit, nous entendîmes ouvrir la porte du corridor, et à la lueur d'une lampe qui était précisément placée entre nos deux fenêtres,

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nous aperçûmes Massugne qui s'avançait avec un air de précaution et de mystère. Il s'approcha de la lampe, l'éteignit, et se retira. Cette nouveauté n*était pas de nature à nous distraire agréablement de nos sombres pensées, car Massugne était capable de tout. Comme il était logé auprès de nous, nous étions continuellement obligés de le voir et de Fentendre, et il avait toujours soin de tenir à haute voix les propos les plus exécrables, de manière à ce qu'il nous fût impossible d'en rien perdre. Il disait un jour en pilant quelques ingrédients pour sa cuisine : « Je voudrais bien tenir tous les Bourbons dans mon mortier, j'en ferais une jolie fricassée i » Cet aimable propos était accompagné de tous les jurements imaginables et de toutes les grâces du jargon provençal. Après cela on peut concevoir que cette visite nocturne eut quelque chose de particulièrement désagréable pour nous. Nous ne nous attendions à rien moins qu'à une seconde représentation du 2 septembre ; car ce scélérat ne se cachait pas d'avoir participé aux massacres des prisons de Paris, et nous passâmes environ deux heures dans cette pénible attente. Au bout de ce temps, nous eûmes le bonheur de nous assoupir, et nous fûmes agréablement surpris en nous éveillant, d'apprendre qu'il était huit heures, car comme c'était à quatre heures du matin qu'on devait venir prendre les malheureux destinés à être livrés à la commission d'Orange,, et qu'on n'était pas encore venu à huit, il était probable que ce n'était pas à nous qu'on en voulait en ce moment. En effet, nous apprîmes dans la matinée que ceux dont Massugne parlait étaient des

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prisonniers qui logeaient au-dessus de nous. On les avait enlevés dans la nuit et transférés à Orange, où la commission les fit périr sur Téchafaud. L'alarme n'en avait pas moins été aussi vive pour nous que si elle avait été bien fondée. Nous en avions souvent de semblables à éprouver. Un autre jour, vers trois heures après midi, nous vîmes entrer précipitamment dans notre corridor cinq ou six hommes fort mal vêtus, coiffés de bonnets rouges et armés de longs sabres. « Ah ! f..., ditTun d'eux, vous êtes b... bien ici, vous autres. » Puis, apercevant M. le prince de Conti qui les regardait avec effroi : « Bonjour Conti, est-ce que nous te faisons peur ; nous ne voulons pas te faire de mal; nous sommes députés de la Société des Amis de la liberté (autrement dite le club des Jacobins) pour inspecter les prisons, voir si tout y est dans l'ordre, et s'il ne s'y commet point d'abus : aussi faut-il que nous fassions une recherche générale. » Elle s'étendit en effet jusqu'aux commodités, par lesquelles ils craignaient que nous ne puissions nous échapper, sans doute.

Après qu'ils furent sortis, nous les entendîmes accabler d'injures un prisonnier qui logeait à cdté de nous, et qui, quoique républicain zélé, avait été condamné à six ans de fers, c'est-à-dire aux galères, pour avoir manifesté, dans le temps des sections, des principes anti-jacobins. « F... b... de fédéraliste, lui disaient-ils, nous allons te faire conduire à Toulon, où on aura soin de te procurer, pour ta santé, l'exercice de la rame. Tu feras bien de te munir d'une provision de mouchoirs car les petits anneaux, qu'on

te mettra aux jambes pourraient bien t'écorcher avant que tu n'y fusses accoutumé. Au surplus, tu n'y resteras vraisemblablement pas longtemps, car ton jugement a été beaucoup trop doux. Nous le ferons reviser, et tu passeras par le rasoir national^ entends-tu, j... f... ? »

Le malheureux entendit si bien qu'il perdit connaissance, mais il en fut quitte pour la peur, car les menaces de ces scélérats ne furent pas réalisées, grâce au bienheureux événement qui trouvera bientôt sa place dans mon récit. Quoique révoltés de la férocité avec laquelle ces misérables traitèrent notre pauvre voisin, nous étions souvent impatientés contre lui de Tespèce d'affectation avec laquelle il ne cessait de manifester, du matin au soir, son ardent républicanisme. Il avait été jadis avocat, et depuis la Révolution» procureur de la commune de Marseille^ emploi qu'il avait conservé quelque temps pendant le règne des sections, et pour lequel les Jacobins le poursuivirent ensuite comme fédéraliste, le condamnèrent à six ans de fers, et l'envoyèrent au fort Saint-Jean, oil en attendant qu'on le fît partir pour Toulon, on lui avait donné une assez bonne chambre^ contiguë aux nôtres, et la liberté de se promener dans le fort. Gomme nos sentinelles laissaient souvent notre porte ouverte pendant le jour, afin de s'épargner la peine de la rouvrir et de la fermer à tout moment pour nos domestiques, nous eûmes occasion de faire connaissance avec Larguier (c'était le nom de ce prisonnier], qui nous communiquait les papiers publics qu'il recevait. Sans s'embarrasser des vie-

times dont ces papiers donnaient chaque jour rhor-» rible liste, il ne paraissait s'occuper que des succès des armées de la République. Lorsqu'elles avaient essuyé quelque échec, nous nous en apercevions tout de suite, à Tair consterné de Larguier et au peu d'empressement qu'il mettait à nous apporter le papier qui en contenait la nouvelle. Si au contraire, elks avaient remporté quelque avantage, il nous criait aussitôt : Victoire, victoire 1 et nous témoignait une joie que nous étions loin de pouvoir partager. Un moment avant la visite des commissaires jacobins qui le traitèrent si mal, il nous avait fait éclater ses transports au sujet de la bataille de Fleurus, dont il venait de recevoir la nouvelle, et qui fut, comme on sait, suivie de la prise des quatre places de Flandre, de la conquête des Pays-Bas, de la Hollande, etc., etc« L'inconcevable zèle de cet homme ne fut nullement refroidi par les tristes compliments que lui firent les républicains par excellence, et il s^empressa de nous en donner les preuves les jours suivants, en redoublant ses démonstrations de joie à la réception des journaux qui contenaient la nouvelle des nouveaux succès remportés par les armes républicaines. « Eh bien ! nous disait M. le prince de Conti, lorsque nous étions seuls, voilà donc notre dernière ressource perdue ! Nous n'avions d'espoir pour la destruction de cette infernale boutique que dans les succès des Alliés et les voilà battus, écrasés, anéantis ! Que nous reste-t-il ? Je vous l'ai déjà dit, et je vous le répète encore, c'est la guillotine qui nous reste, et nous ne pouvons y échapper. » Ces tristes réflexions ne furent

point du tout adoucies par la déclaration que vint nous faire P... Il nous signifia qu'il venait de recevoir la défense formelle de nous laisser promener dans le petit jardin, et Tinjonction de redoubler de vigilance à notre égard. Nous apprîmes, dans le même temps, que ma tante venait d'être dénoncée à la Convention par Vadier, et qu'on avait décrété qu'elle serait sur-le-champ mise au secret, pour être ensuite traduite devant le tribunal révolutionnaire. Tout nous annonçait que notre tour allait arriver, et nous y étions aussi parfaitement résignés qu'il fût possible de l'être, lorsque la bienheureuse journée du 9 thermidor, 27 juillet 1794 ', nous arracha au sort qu'on nous préparait, ainsi qu'à tant d'autres victimes.

La première nouvelle de ce grand événement ne nous causa pas toute la joie que nous eussions éprouvée, si nous en avions prévu les suites; car ayant déjà vu tomber plusieurs scélérats tout puissants, sans que pour cela la scélératesse eût jamais cessé d'être toute-puissante, nous n'osions pas nous flatter que la chute de Robespierre pût mettre un terme à toutes les horreurs dont la France était le théâtre depuis dix-huit mois, et auxquelles nous n'avions presque aucun espoir de survivre. Cependant, nous nous réjouîmes sincèrement de nous trouver débarrassés de celui qui avait paru être, dans tous les temps, le principal chef de la troupe d'assassins sous les couteaux de laquelle nous nous trou-

* La chute de Robespierre et d'un grand nombre de ses complices, {fiotes d€ Monipensier.)

vions. La division qui venait d'éclater panni eux était aussi de très bon augure; mais nous nous livrâmes bientôt après à l'espérance et à la joie, en apprenant la suspension de toutes les exécutions, Félargissement d'un grand nombre de prisonniers, et la déclaration formelle des gouvernants, qu'ils renonçaient au système sanguinaire dont on rejetait tout Todieux sur Robespierre et ses complices. Chaque jour confirmait de plus en plus nos espérances; et quoique dans ces premiers temps notre position fût toujours absolument la même quant au physique, il s^était opéré un tel changement dans les esprits, que nous en ressentions les effets de la manière la plus marquée. Les idées et la conversation de M. le prince de Conti avaient déjà pris une teinte beaucoup moins sombre, (c Allons, disait-il, il paraît qu'on ne veut pas nous couper le cou, du moins quant à présent ; et c'est bien quelque chose ! Mais Dieu sait si cette fantaisie-là leur durera, et si, au premier jour, ils ne retourneront pas à leurs anciennes habitudes. »

Environ trois semaines après le 9 termidor^ nous reçûmes une lettre qui nous causa un plaisir extrême ; il y avait bien longtemps que nous n'en avions eu de qui que ce fût. Elle était de M"' de B... Cette excellente amie, bravant les dangers les plus réels, pour nous procurer par ses lettres toutes les consolations qui étaient en son pouvoir, n'avait cessé de nous écrire que lorsqu'on était venu l'arrêter et la mettre en prison ; elle y était restée cinq mois ; et son premier soin, en recouvrant sa liberté, avait été

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de nous en instruire, de nous demander de nos nouvelles, et de nous répéter les assurances de sa constante amitié. Nous reçûmes aussi, à peu près à la même époque, une lettre de ma mère, datée du Luxembourg \ Elle nous écrivait qu'elle avait beaucoup souffert dans les derniers temps, et que sa santé, altérée de toutes manières, était en bien mau* vais état ; mais qu'elle avait lieu d'espérer que cet état éprouverait bientôt de grandes améliorations. Toutes ces bonnes nouvelles nous mettaient du baume dans le sang ! Et véritablement, nous en avions quelque besoin. Nous fûmes, un matin, réveillés par des acclamations et des cris de joie, dont nous ne tardâmes pas à savoir la cause. On venait d'arrêter une bande de Jacobins, accusés de conspiration, et on les amenait au fort. Parmi ces messieurs se trouvaient le président, l'accusateur public et le greffier du tribunal révolutionnaire qui nous avaient interrogés, et qui avaient inondé Marseille de sang, avec plusieurs autres scélérats aussi connus, et le président des Jacobins de Marseille, qui, voulant échapper à ceux qui venaient l'arrêter, se réfugia sur le toit d'une maison, d'où il tomba et se cassa le cou ; mais n'étant pas mort sur la place, on l'apporta au fort, où il expira bientôt après K Notre voisin Larguier ne

* Le palais du Luxembourg servait alors de prison, et ma mère y était détenue. (Note de Montpetmer.)

* Le greffier de Fatroce tribunal s'appelait G... (*) Lorsqu'on l'arrêta, ses premiers mots, après avoir protesté de son innocence furent : « A-t-on arrêté Maillet ? » (Son confrère et complice, le président du tribunal.) « C'est lui qui est un fier scélérat! » Ce fut ce

(*) Ghompré.

se possédait pas de joie de voir ses ennemis terrassés» et c'était lui qui nous avait réveillés par stes cris. Nous primes part à sa joie ; car tout nous prouvait que le vent avait entièrement changé, et nous avions lieu d'espérer qu'il deviendrait encore meilleur. Ce fut à peu près vers cette époque qu'une bagatelle occasionna, entre M. le prince de Conti et nous, un refroidissement qui dura presque tout le reste du temps que noiift pa8aâme« ensemble dans ce triste s^our. Ce débat survint au sujet d'uB petit galetas qui se trouvait au bout de notre corridor, et do&i nous nous étions emparés. Notre parent craignait que nous ne l'eussions compromis. Sa crainte était sans aucun fondement, nous gardâmes le galetas; mais, comme cette petite altercation nous avait décidés à remettre à M. le prince de Conti la somme qu'il nous avait prêtée, nous nous trouvions réduit, à la possession de cent vingts francs en assignats, équivalent alors à peu près à vingt-six francs réels, indépendamment des douze louis en or que nous conservions comme un dépôt sacré pour le cas d'urgente nécessité. Cet état de finances n'était pas brillant, et ne donnait pas lieu à des réflexions bien agréables, mais il nous en fit faire d'utiles. Notre voisin Larguier, qui, comme je l'ai d^'à dit, avait été jadis procureur ou avocat, s'entendait fort bien à rédiger une pétition, à poursuivre une affaire, etc. Il nous avait déjà fait obtenir, par ses soins, une

même G... qui écrivit mon interrogatoire, et qui à chaque fois que Je répondais, oui ou non, me disait : « Dites donc oui, citoyen, non, citoyen ». Nùtê de Manipensier,

augmentation de traitement de douze francs par jour, qui au fait n'en était point une, puisque depuis la première fixation de ce traitement, la valeur des assignats avait baissé dans cette proportion ; mais au moins, cela nous empêchait d'y perdre, et c'était beaucoup. Nous nous adressâmes donc encore à lui pour savoir s'il n'y aurait pas moyen d'arracher quelque particule de la somme de douze mille francs que ma mère avait envoyée pour nous aux corps administratifs, et dont nous n'avions jamais touché un sou. Larguier nous promit aussitôt de rédiger une pétition conçue de telle manière que pour peu que ceux auxquels elle serait adressée eussent ccms^rvé le moindre degré de pudeur, il leur serait impossible de nous refuser la restitution que nous réclamions ; mais pour être plus sûrs d*obtenir quelque chose, il nous conseilla de nous borner, quant à présent, à la demande du quart de la somme, sans préjudice du reste, et uniquement pour satisfaire au payement de quelques dettes et à nos besoins les plus urgents. Nous y consentîmes, sans partager les espérances de Larguier à cet égard. Les corps admi-< nistratifs étaient cependant changés depuis le 9 ther^ midor, et beaucoup mieux composés qu'auparavant. Gr&ce à cet heureux changement et à la persévérance de Larguier, nous obtînmes, au bout de trois ou quatre pétitions, d*abord la reconnaissance de la somme qu'ils avaient reçue pour nous, et ensuite un ordre pour nous eu faire toucher le qiuirt. Notre pre» mier soin, en la recevant, fut d'en faire accepter une partie à Larguier, comme une marque de notre

reconnaissance. Cette somme de trois mille francs en valait à peu près six cents en effectif; et certes, dans la situation où nous nous trouvions, c'était pour nous un secours aussi réel qu'inattendu. D'ailleurs, n'ayant jusqu'alors essuyé que des refus de tout genre, ce premier succès faisait naître en nous Tespoir d'en obtenir de plus essentiels, et ces deux motifs réunis étaient bien de nature à nous causer une joie sensible.

Nous en éprouvâmes quelque temps après une plus vive encore. Notre parfaite amie. M™* de B... S étant instruite par nous de l'étroite gène dans laquelle on nous tenait depuis si longtemps, sollicita pour nous un peu plus de liberté, en attendant qu'on jugeât à propos de faire cesser notre captivité. Elle obtint enfin, à force d'instances, un arrêté des comités de la Convention, par lequel on nous donnait le fort pour prison, avec injonction de nous y laisser promener tant que bon nous semblerait, et défense de nous renfermer dorénavant dans nos chambres. Il faut avoir été dix-huit mois au secret, pour sentir le prix d'une pareille faveur, elle nous pénétra d'un redoublement de reconnaissance pour l'amie aux soins de laquelle nous la devions. Comme M. le prince de Conti était compris dans cet arrêté, nous nous empressâmes, malgré le peu d'intimité qui régnait entre nous depuis quelque temps, d'aller lui en faire part. 11 nous remercia beaucoup, mais il reçut la nouvelle assez froidement. « C'est bien quelque

« M"« de Buffon, la maîtresse de leur père.

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chose, il faut en convenir, dit-il, que de pouvoir respirer librement; mais, avec votre permission je ne partagerai pas votre joie, car timeo Danaos... et les faveurs de ces messieurs me sont toujours suspectes. » Nous le laiss&mes à ses soupçons, et nous courûmes mettre à profit l'espèce de liberté que nous venions d obtenir. Un de nos premiers soins fut d'aller voir notre tante qui était aussi portée dans l'arrêté pris en notre faveur. Depuis fort longtemps nous étions privés de la voir. Nous l'embrassâmes avec d'autant plus de plaisir que nous avions été dans les derniers jours de Robespierre très inquiets sur son sort. Elle nous assura qu'elle avait été plus inquiète pour nous que pour elle-même, imaginant que son sexe et le soin qu'elle avait toujours de ne se mêler de rien^ la sauveraient infailliblement. Nous ne pûmes lui cacher que nous étions loin de penser comme elle à cet égard ; mais elle persista dans son opinion, et nous n'en parlâmes plus. Nous allâmes» en sortant de chez elle, faire le tour de notre petit monde ; ce qui malheureusement n'exigeait ni beaucoup de temps ni beaucoup de fatigue, mais ce qui ne fut pas moins pour nous une véritable jouissance. Nous reçûmes des félicitations de tous les anciens prisonniers qui peuplaient encore le fort, et les nouveaux venus nous regardèrent d'un très mauvais œil, ce que nous leur rendîmes sincèrement. Peu de temps après cet heureux changement, qui nous portait à nous livrer aux plus douces espérances, nous reçûmes une nouvelle qui nous replongea dans l'abattement et le chagrin. Ce fut M. le prince de

Conti qui nous en régala le premier. Il accourut à grands pas dans notre chambre, et nous dit du ton le plus tragique et le plus solennel : « Messieurs, malgré le peu de confiance qui règne entre nous depuis quelque temps, je n'ai pas cru devoir tarder un instant à vous faire part de Taffreux malheur dont je viens de recevoir la nouvelle, et qui vous concerne autant que moi. Sachez, Messieurs, que nous sommes condamnés, par un décret de la Convention, à la prison perpétuelle I » Cette annonce fut pour nous un coup de foudre, car nous savions depuis quelque temps que la Convention allait s'occuper de prononcer sur notre sort, et nous nous flattions^ d'après ce qui avait déjà été dit à ce sujet, qu'elle se bornerait à nous chasser à Jamais du territoire de la République^ ce qui était l'objet de nos vœux les plus ardents ; mais au lieu de cela une prison perpétuelle ! Certes la guillotine valait mieux encore. Nous demandâmes à notre vieux parent, d'où il savait cette nouvelle, et il nous montra le papier public qui la contenait. La chose n'était cependant pas aussi positive qu'il lui avait plu de nous Tannoncer. Â la suite d'un rapport sur la proposition de déporter les membres de la famille Bourbon, détenus en France, il avait été décrété que, vu le danger éminent pour la chose publique de rendre la liberté aux susdits individus^ on les retiendrait en prison aussi longtemps que la sûreté générale F exigerait. Les mots de prison perpétuelle n'étaient point prononcés ; mais véritablement, cela y ressemblait beaucoup, et cela nous plongea dans le chagrin le plus amer. Au bout de

quelque temps, Tespoir commença à renaître dans nos cœurs ; nous songeâmes qu'ayant le fort pour prison, et n'y étant point sur notre parole, il nous serait bien facile de nous échapper; que le seul embarras serait de nous procurer une barque qui pût nous conduire à Gènes, et qu'enfin le peu que nous possédions serait peut-être suffisant pour cela. Mais comme les prisonniers n'ont presque jamais le choix des moyens qu'ils emploient, ils sont forcés de risquer beaucoup plus que les autres. Nous aventurâmes ainsi tout notre petit trésor, et nous le perdîmes. Sans entrer dans les détails d'une histoire qu'il serait aussi inutile qu'ennuyeux de rapporter ici tout au long, je me contenterai de dire en peu de mots, que deux jeunes gens, dont Tun avait été page du roi, et qui tous deux avaient été amenés an fort, quelque temps auparavant, comme royalistes, nous ayant, après les plus belles protestations de zèle et de dévouement, offert leurs services pour nous aider à fuir, nous résolûmes de le tenter. Pour y parvenir, il fallut leur confier la très petite somme qui composait tout notre avoir, et ils nous la volèrent en décampant, ce qui nous laissa dans une situation d'autant plus pénible, que la perte d'une ressource aussi précieuse nous éloignait plus que jamais du but où nous nous étions cru au moment d'atteindre.

Notre position devenait cependant, à d'autres égards, moins fâcheuse qu'elle ne l'avait été depuis le commencement de notre captivtié. Nous nous promenions, nous allions visiter nos confrères les prisonniers, et nous jouions avec eux à vingt jeux différents*

Quand je dis nos confrères, je parle de ceux des prisonniers dont le ton nous convenait ; les Jacobins au contraire, qu'on avait commencé à emprisonner depuis quelques mois, et dont le nombre augmentait journellement dans le fort, y faisaient toujours bande à part, et nous avions encore moins envie qu'eux de supprimer la ligne de démarcation. Ceux qu'on avait renfermé sous clef étaient comme de vrais tigres ; et lorsque nous passions près de leurs grilles pour nous rendre d'un endroit à l'autre, ils ne manquaient jamais de vomir mille injures contre nous, notre famille, et tous les ci-devant, pour lesquels ils prétendaient avoir été beaucoup trop doux, lorsqu'ils avaient eu le pouvoir en main.

Vers la fin de février 1795, on consentit à nous changer de logement, ce que nous désirions d'autant plus, que pour arriver jusqu'à nous, il fallait nécessairement passer devant les fenêtres de M. le prince de Gonti, et que l'oisiveté, l'âge et l'inquiétude portaient notre vieux parent à la curiosité, au commérage, ce qui, joint à la froideur qui subsistait toujours entre nous, rendait ce proche voisinage gênant et désagréable. Il fut d'autant plus aise luimême de notre changement de logement, que s'emparant de nos chambres et y rétablissant la communication avec les siennes, il se trouva beaucoup plus au large. Notre ancien voisin Larguier ayant obtenu sa liberté, ainsi que la plupart des prisonniers qui avaient été enfermés du temps de Robespierre, M. le prince de Gonti joignit à son appartement la petite chambre du procureur, qui était claire et sans grilles.

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Quant à nous, nous eûmes en partage deux petites chambres claires et propres, avec un cabinet pour Louis et une petite cuisine. Nos fenêtres n'étaient point grillées, et donnaient sur la mer ; mais on avait d'autant moins d'inquiétudes à cet égard, que vu leur extrême hauteur, on ne pouvait imaginer qu'elles offrissent un moyen de s'échapper à des gens qui avaient tout le fort pour prison. D'ailleurs, à cette époque, on s'en occupait fort peu ; les administrations étaient mieux composées, les commissaires de la Convention, ou représentants du peuple, n'étaient plus des hommes féroces, ni des persécuteurs ; enfin tout le système de rigueur était, Dieu merci, passé de mode^ ou, s'il existait encore à quelques égards, c'était uniquement contre ceux qui en avaient longtemps fait leurs horribles délices, les Jacobins. Ma mère avait été depuis quelques mois transférée du Luxembourg, dans une maison de santé, rue de Gharonne, où elle était à peu près sur sa parole, en bon air et à portée de soigner sa santée délabrée. Elle nous manda qu'elle avait de grandes espérances de voir incessamment notre sort s'améliorer beaucoup, et de pouvoir même nous serrer dans ses bras. Ses lettres, les adoucissements de tout genre que nous éprouvions, et dont nous sentions d'autant plus vivement le prix, que nous en avions été privés bien cruellement, depuis près de deux ans que nous étions en prison ; la bonne tournure que prenaient les affaires de notre malheureux pays; enfin, tout nous encourageait à l'espoir, et sans diminuer notre extrême désir de recouvrer notre liberté, nous faisait attendre plus

patiemment l'effet des espérances qu'on nous donnait alors de toutes parts.

Nous obtînmes qu'on nous payât le reste de nos douze mille francs ; et quoique la dépréciation des assignats, qui augmentait sensiblement chaque jour, eût réduit de beaucoup la valeur de cette somme, nous nous trouvions heureux de pouvoir profiter de ce secours avant qu'il fût entièrement réduit à rien. Notre traitement journalier fut encore un peu augmenté, mais non pas en proportion de la perte énorme des assignats ; et il eût été tout à fait insuffisant pour notre subsistance sans l'autre secours. Il nous arriva de plus, vers cette époque, un renfort considérable : soixante et douze louis en or, que j'avais laissés à Nice, au moment de mon arrestation, me furent renvoyés par celui qui en était resté dépositaire. Notre excellente amie, M"^ de B..., avait aussi l'attention de nous faire passer de temps en temps des petits objets agréables ou utiles et tout cela adoucissait infiniment notre sort. Plusieurs mois se passèrent ainsi sans qu'il nous arrivât rien de remarquable, si ce n'est qu'un jour que nous dînions chez des jeunes gens royalistes, qu'on avait enfermés au fort pour avoir fait du train à la Comédie, et tenu des propos violents contre la Convention. Échauffés malgré nous par des vins du Midi, nous fîmes chorus dans des chansons anti-républicaines, ce qui nous attira une dénonciation en forme de la part des prisonniers jacobins qui avaient entendu nos chansons, et qui voulurent y voir les indices d'un grand complot. Ils ajoutèrent comme une preuve de plus de nos perfides

intentions, que nous avions trouvé le moyen de nous procurer des armes, et que nous les avions cachées dans nos chambres. Ce dernier fait était vrai ; nous possédions deux ou trois sabres, ou briquets de grenadiers, que des soldats nous avaient vendus ; mais de vou^ loir les faire servir à Texécution d'un complot, c'es ce qui ne pouvait tomber sous le sens 1 Nous ne nous étions munis que pour pouvoir nous défendre, en cas de besoin, contre les Jacobins, qui étaient alors en très grand nombre dans le fort, et menaçaient sou^ vent de nous iouer quelques tours de leur métier. Heureusement pour nous, le représentant du peuple auquel cette dénonciation fut faite était un homme modéré ; il avait même de fort bons sentiments : son nom était Mariette. Il fit aussitôt venir le commandant du fort, et le chargea de nous instruire de la dénonciation qui venait de lui être faite, en nous assurant qu'elle n'aurait aucune suite, parce qu'il méprisait la source dont elle partait, et qu'il pensait que personne ne devait s'étonner ni s'offenser que nous fussions royalistes; que quant aux armes il nous priait de les rendre, et qu'au lieu de faire visiter nos chambres, comme c'était l'usage en pareil cas, il se contenterait sur cela de notre parole d'honneur. 11 était impossible d'agir plus loyalement. Nous rendîmes comme de raison les armes que nous avions, et nous fûmes extrêmement sensibles à un genre de procédés auquel nous étions peu accoutumés. Un représentant de la même trempe que la plupart de ceux qui avaient précédé à celui-là n'eût pas manqué, sur une pareille dénonciation, de nous mettre

au cachot, et de nous expédier ensuite par un procès révolutionnaire. Mariette ne ressemblait pas du tout à ses féroces confrères. Un jour^ passant en bateau devant le fort, et nous ayant aperçus à une fenêtre, il ôta son chapeau et nous salua fort poliment, quoique sans affectation. On peut concevoir qu'une bagatelle de ce genre fasse plaisir, dans une situation comme celle où nous étions alors. J'ignore quelle a été à d'autres égards la conduite politique de Mariette, et ce qu'il était avant la Révolution ; il a en général fait peu parler de lui, excepté à Marseille, où il a gagné l'estime des honnêtes gens, et soulevé contre lui la haine implacable des Jacobins. Quanta ces derniers, on en amenait tous les jours au fort ; et vers le commencement de mai, ils furent tous enfermés, les uns au cachot, d autres dans des chambres ; on poussa même la rigueur à leur égard, jusqu'à empêcher leurs parents ou leurs amis dé leur apporter à dîner, comme ils le faisaient auparavant. Ceux qui avaient de l'argent parvenaient cependant à se procurer à manger et à boire; mais les autres étaient exactement réduits au pain et à Teau. Leur rage devait être poussée à son comble, mais ils ne la manifestaient plus, car ces mêmes êtres qui avaient inspiré jadis tant d'horreur, en éprouvaient à leur tour les effets. Ce fut vers ce temps que se formèrent les compagnies de Jésus et celle des Enfants du Soleil, qui ont été depuis fameuses dans le Midi : elles étaient Composées de jeunes gens dont les parents avaient été sacrifiés par les Jacobins, et qui se croyaient autorisés à venger leur mort par le meurtre de tous ceux

d^entre ces misérables qu'ils pourraient trouver. Souvent, lorsqu'ils en rencontraient qu'on menait en prison, ils se faisaient jour à travers ceux qui les gardaient et les accablaient de coups de sabre. Nous vîmes plusieurs de ces horribles scènes se passer à rentrée du fort. Ils disaient en outre (en criant à tuetëte, pour que les prisonniers les entendissent) que si on ne s'empressait pas de faire justice de tous ces scélérats qu'on tenait en prison, ils se chargeraient de ce soin, et suivraient à cet égard l'exemple des Lyonnais. On conçoit que ceux à qui s'adressaient de pareilles menaces fussent assez inquiets pour ne plus se livrer à leur fureur; et plût à Dieu qu'on se fût contenté d'avoir produit cet effet, sans se rendre aussi criminel que ces scélérats eux-mêmes ! Nous n'eussions pas été témoins de l'horible événement qui arriva peu de temps après^ et dont je vais vous faire le récit.

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