‹ Les Fils de Philippe-Égalité pendant la TerreurChapitre 11 sur 19 · LE COMTE DE BEAUJOLAIS · texte numérisé non relu

LE COMTE DE BEAUJOLAIS

né la 7 Octobre 1779.

liberté» je voyais s'élever devant moi des obstacles d'autant plus grands, qu'on allait sans doute prendre toutes les précautions possibles pour m'empècher de les franchir. Il n'y avait pas une minute à perdre ; et puisqu'on avait l'imprudence de me remettre dans ma chambre, qui donnait sur la mer, il fallait en profiter» et sauter par la fenêtre au plus vite. Je trouvai notre servante Françoise à la porte de notre chambre : elle était dans le secret ; elle fut confondue de me revoir. Avant qu'elle eût le temps d'exprimer sa surprise, je la fis entrer avec moi» et la sentinelle n'ayant pas fermé notre porte» j'en mis la clef en dedans et la fermai à double tour. « Ma chère Françoise» lui dis-je alors» j'ai été reconnu par le maudit commandant, qui rentrait au fort comme j'en sortais ; il m'a menacé de me faire enfermer, et puisque heureusement» je me trouve encore dans cette chambre il faut sans perdre un moment» que vous m'aidiez à attacher la corde à la fenêtre» car, plus tard, il me serait vraisemblablement impossible de me sauver. — Ah I mon Dieu ! me dit-elle en patois» vous vous casserez le cou» et Von me guillotinera. » Puis elle se mit à pleurer. Je lui déclarai que si elle n'avait que des pleurs et des cris à m'offrir» elle ferait mieux de s'en aller, et de me laisser tirer d'affaire sans elle» car mon parti était pris. La pauvre femme me protesta alors qu'elle ne voulait point m'abandonner : que sa seule inquiétude était pour moi» et que» puisque j'étais décidé à me sauver par la fenêtre» elle ne s'en irait que lorsqu'elle m'aurait vu en bas. En conséquence» après avoir noué la corde autour

d'une espèce de piton qui tenait à la fenêtre, je recommandai à la bonne Françoise de veiller à ce qu'elle ne se défit point, et lui ayant témoigné combien j'étais touché de son attachement, j'enjambai la fenêtre et je m'abandonnai à la funeste corde. A peine étais-je parvenu à la moitié de la hauteur, c'est-à-dire à environ trente pieds, que la corde casse, et je tombe sans connaissance, ayant cependant le temps avant de la perdre, d'entendre la bonne Françoise s'écrier : « Ah ! maire dé Diou, mouort, lou pauvre infan S » Je restai en effet comme mort pendant plus d'un quart d'heure ; en ouvrant les yeux je fut frappé par la clarté de la lune, et je me trouvai dans la mer jusqu'à mi*corps. Je souffrais beaucoup des reins, et du pied droit que je croyais m'être seulement foulé, grâce au sable sur lequel j'étais tombé. Mais après avoir attendu quelque temps le bateau que Beaujolais devait m'amener, je me déterminai à traverser le port à la nage, et à gagner ensuite, comme je pourrais, la maison du rendez-vous, ou quelqu'autre où je serais également en sûreté ^. Ce fut alors que je m'aperçus à l'excessive douleur que j'éprouvais, que mon pied était cassé ; et la force me manquant, j'eus une peine extrême à faire cinq ou six brassées pour attraper seulement la chaîne du port et m'y reposer. Elle n'était pas encore fermée,

* Ah ! mère de Dieu, il est mort, le pauvre enfant !

' J'ai su depuis que Beaujolais, ne me voyant point arriver, avait aussitôt voulu prendre un bateau pour venir me chercher, mais que malgré toutes ses offres, aucun batelier n'avait consenti âi sortir du port a rheure qu'il était. {Notes de Monlpensier).

et je me flattai qu'avant qu elle le fût^ il pourrait passer quelque bateau qui se chargerait de m'enmener. J'avais environ trente louis en or, qui étaient la moitié de ce que nous possédions, et Beaujolais avait l'autre moitié. J'espérais qu'une partie de la somme, ou s'il le fallait la somme entière suffirait pour engager quelque batelier à me prendre en passant. Mais point ! pendant les deux mortelles heures que je restai sur cette chaîne, sept bateaux passèrent, je faisais en vain à chacun d'eux ma triste supplication, accompagnée de promesses. « Qui es-tu donc, me criaient-ils et que fais-tu là ? — Je suis mourant. Si vous voulez me venir prendre dans votre bateau, vous ne regretterez pas votre peine et je la paierai bien. — Oh ! disaient-ils, nous n'avons pas le temps ! » Puis ils ajoutaient : <c Ce ne peut être que quelque malveillant, car qu'est-ce qu'un honnête homme ferait là à l'heure qull est. » Et ils continuaient de ramer. Pendant ce temps, je souffrais le martyre physiquement et moralement. La douleur de mon pied et celle de mes reins m'avaient donné une fièvre violente, et un frisson qui me faisait claquer des dents. J'étais en outre, dans Teau jusqu'à la ceinture, et ce bain de plus de deux heures, au mois de novembre, complétait ma situation. A chaque fois que j'entendais le bruit d'un bateau, mon espoir se ranimait un peu ; mais l'atroce dureté de ces hommes me replongeait bientôt après dans l'abattement le plus affreux. Enfin, je commençais à perdre connaissance, lorsque j'entendis un huitième bateau qui arrivait. Je recueillis aussitôt le peu de forces qui

me restaient pour adresser ma prière à ceux qui le montaient^ et cette fois la réponse fut moins dure sans être entièrement satisfaisante. « Nous ne pouvons pas, me crièrent-ils à présent, car il faut que nous allions d'abord chez nous, mais nous ne serons pas longtemps, et nous reviendrons tout de suite après. — Oh! mes amis, dépèchez-vous, car sans cela vous arriverez trop tard ; je me meurs I » Il me fut très difficile d'articuler ce peu de mots, et je tombai ensuite dans un évanouissement complet. J'en fus tiré, au bout d'un quart d'heure, par le retour du bateau, dont les hommes me soulevaient pour m'emporter. J'étais tellement moulu et toutes les parties de mon corps étaient si douloureuses^ que l'embarquement fut très pénible. Lorsque je fus sur le bateau, ils me demandèrent qui j'étais. Je pouvais alors à peine balbutier quelques mots, et je trouvai cependant le moyen de leur faire entendre que, comme ils me paraissaient de braves gens, je ne doutais pas que leur humanité ne les portât à m'amener dans la maison que je leur indiquerais, sans m'accabler de questions auxquelles je n'étais pas en état de répondre, que de plus, je les payerais de leur peine de manière qu'ils ne la regrettassent pas. La maison que je leur indiquai était près de là, et occupée par un perruquier nommé Maugin, parfait honnête homme, et auquel je pouvais me fier entièrement. L'un de ces hommes me dit alors : « Je sais qui vous êtes, je vous ai reconnu tout de suite, car je vous ai souvent vu au fort, lorsque la garde nationale y était de service ; mais je n'en abuserai pas^ soyez tran-

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quille. Je suis bon royaliste, et je vous porterai chez Maugin qui est mon ami. » Cette assurance me tranquillisa en effet beaucoup ; je ne m'attendais pas à ce qui m'allait arriver. Gomme on fut obligé, en me débarquant» de prendre les mêmes précautions qui avaient été nécessaires un moment auparavant pour me mettre dans le bateau, cela donna le temps et l'envie à quelques badauds qui passaient sur le port de s'arrêter là, et de satisfaire leur curiosité. « Ah ! c'est un homme blessé ! d'où Tapporte-t-on ? qu'estce qui a pu le mettre dans cet état? » Plusieurs autres se rassemblèrent autour d'eux, et la foule se forma en un moment. « Ce n'est rien, disait mon protecteur ; nous venons de trouver cet homme, qui vraisemblablement étant ivru, se sera querellé avec quelqu'autre, et aura été blessé ; nous le portons chez lui. » Dans ce moment, un des curieux s'approcha de moi, et me regardant sous le nez, s'écria dans son affreux langage : « Eh ! f...oies oun des Orlàns, lou connaisci ben ; faut qu'agga vougu s'escapa ^ » Et aussitôt on appela la garde, et on court rendre compte au citoyen Fréron de la capture qu'on vient de faire, en lui demandant ses ordres à cet égard. Pendant ce temps, on me mit provisoirement chez Maugin, avec quatre hommes de garde et une sentinelle à la porte. Je demandai un chirurgien car je souffrais le martyre, et son assistance m'était indispensable. On m'amena un vieil homme en perruque.

' Eh 1 f...e I c'est un des Orléans ; je le connais bien, il faut qull ait Toala s*échapper.

qui déclara, en voyant ma jambe, qu'elle était beaucoup trop enflée pour qu'on pût rien en faire, et se contenta d'ordonner quelques cataplasmes jusqu'au lendemain matin.

MALADIE. — ANGOISSES. •- MISÈRE. — DÉPORTATION (NoYembre 1795-Noyembre 1796.)

Je passai toute la nuit dans une torture épouvan^ table de corps et d'esprit. Après m'étre cru presque assuré de recouvrer ma liberté, dont j*étais privé depuis deux ans et demi, je me voyais tout d'un coup retombé (et vraisemblablement pour toujours) sous les griffes infernales de ceux dont je connaissais par expérience les dispositions atroces, et que cette tentative de ma part allait encore rendre plus cruels à mon égard. J'ignorais en outre ce qu'était devenu mon frère ; j'étais probablement destiné à ne le revoir jamais, et privé de la consolation de l'avoir pour compagnon, j'allais traîner ma pénible existence seul, au fond de quelque cachot, jusqu'au moment où on jugerait à propos de m'égorger ! Qu'on joigne à ces réflexions déchirantes, et à mille autres de même nature, la douleur que me causait ma jambe et qui était excessive^ on pourra se faire une idée de ma situation.

Pour que rien n'y manquât, M. Fréron voulut y ajouter un interrogatoire. 11 ne vint pas en personne, mais il envoya trois commissaires pour s'acquitter

de ce soin. Ces messieurs, après avoir fait l'inventaire de tout ce qui était dans mes poches, et s'être emparé de mon argent et de ma montre (ce qui me fut ensuite rendu) commencèrent ainsi : « Qui es-tu ?

— Vous le savez aussi bien que moi. — N'importe, il faut répondre à nos questions, car c'est au nom de la loi que nous t'interrogeons. Encore une fois quel est ton nom ? — Antoine-Philippe d'Orléans. — Que faisais-tu au pied de la muraille du fort Jean lorsqu'on t'y trouva? — J'y étais tombé en voulant m'échapper.

— Pourquoi cherchais-tu à t'échapper î — Pour me soustraire à l'atroce tyrannie sous laquelle je gémis depuis plus de deux ans et demi, et pour recouvrer ma liberté dont vous n'avez pas le droit de me priver. — Qu'est devenu ton frère î — Je l'ignore, j'espère que plus heureux que moi, il s'est tiré de vos mains, et que vous ne le verrez plus. — Quel est ce passeport qu'on a trouvé dans ta poche, et comment te Tes-tu procuré? — C'est ce que je suis déterminé à ne point vous dire. En tout, je sais fort bien que je suis en votre pouvoir, et que vous ne m'épargnerez pas, mais je sais aussi que je n'ai rien à perdre, et je vous déclare que, me trouvant assez tourmenté par la douleur qui me suffoque, je ne veux plus répondre à vos fatigantes questioAs. « En effet, ils m'en adressèrent en vain plusieurs autres, et après quelques menaces inutiles, ils se retirèrent en disant : « Il y a un peu de délire dans son fait. » Il n'y en avait pas encore cependant, mais je ne tardai pas à sentir que mon esprit s'égarait. Le pauvre Maugin, chez qui j'étais, se désespérait, et

me rendait tous les soins imaginables. Je me plaignais que ma jambe était gelée, car le sang n*y circulait pas, c'était en vain qu'on l'entourait de briques chaudes et presque rouges, je ne les sentais pas. Je disais alors à Maugin : ce Vous voyez bien que tout cela est inutile, débarrassez-moi de mes peines, et tirez-moi un coup de pistolet bien placé. Personne ne vous en saura mauvais gré, et c'est vraiment le plus grand service que vous puissiez me rendre ! » Le pauvre homme se mit à fondre en larmes, et sa sensibilité, provoquant la mienne, contribua un peu à calmer mon désespoir. Cette cruelle nuit me paraissait un siècle, lorsqu'enfin le jour commença à poindre. Maugin se mit en campagne pour m'avoir un bon chirurgien, et m'en amena un au bout de quelque temps. Il pansa ma jambe, qu'il dit être cassée au calcaneum, et me fit plusieurs copieuses saignées dont j'éprouvai beaucoup de soulagement. Quand il eut fini, Maugin me dit tout bas qu'il venait de rencontrer Beaujolais sur le port, qui en apprenant mon fatal accident avait aussitôt voulu venir me voir, mais que lui, Maugin, s'y était opposé de peur d'avoir Fair de s'entendre avec nous, et que Beaujolais était retourné au fort. Un moment après, j'eus la visite du commandant Grippe : « Eh bien ! me dit-il d'un air triomphant et féroce, c'est donc comme cela que vous alliez à la Comédie ? Vous vouliez me faire guillotiner, car vous saviez que je répondais de vous ; mais. Dieu merci, vous n'avez pas pu échapper, et nous allons avoir soin que vous ne recommenciez pas ce tour-là

une autre fois. — Il est absurde de dire que je voulais vous faire guillotiner, car vous savez mieux que personne que vous ne pouviez pas répondre de moi, et que ma fuite ne vous exposait à aucun danger. Au surplus, si vous croyez avoir à vous plaindre de moi, vous êtes bien vengé, car je souffre tout ce qu'il est possible de souffrir, et vous pouvez sans regret vous dispenser de vos reproches. — Ecoutez, me dit-il, votre frère est au fort, et il a grande envie de vous voir. On va vous enfermer chacun séparément, et vous ne pourrez plus communiquer ensemble; mais je puis, auparavant, vous procurer la consolation de vous voir un moment si vous le désirez. — Âh ! je vous le demande instamment. » Un quart d'heure après, je vis accourir Beaujolais tout en larmes. « Ah ! Montpensier, me dit-il, mon pauvre Montpensier, que tu dois souffrir ! » Je Tassurai que ma douleur physique n'était rien en comparaison de celle du cœur, et que sa présence me faisait un bien infini, quoique j'eusse sincèrement désiré de ne plus le revoir. Je lui exprimai ensuite ma vive reconnaissance au sujet de son retour, a Hélas, me dit-il, je crains bien que nous n'en profitions pas, car on va nous enfermer séparément, mais je n'aurais pas pu jouir sans toi de ma liberté ^ ! » A peine avait-il achevé ces mots que Grippe l'emmena, malgré ses instances et les miennes. Quelques moments

* Le seul récit d*un pareil procédé contient tellement son éloge en lui-même, qu'il me paraîtrait aussi inutile qu'impossible d^y rien ajouter, si ce n'est que tant que je respirerai, ce trait de la parfaite amitié ne pourra jamais s'efifacer du fond de mon cœur. {Note de Montpensier,)

après, un des commissaires de Fréron entra suivi de quelques soldats et d'un brancard. « J'ai ordre, dit-il, de faire transporter ce prisonnier à Fhôpilal, qu'on le place sur le brancard. — Citoyen, s'écria le chirurgien qui se trouvait à côté de mon lit, il est impossible qu'une telle translation ait lieu maintenant sans grand danger pour le blessé. — Je ne connais que mes ordres. — Veuillez au moins communiquer au citoyen Fréron cette observation de ma part. — Donnez votre attestation par écrit. » Il le fit, et le commissaire partit ; mais il revint bientôt après, en déclarant que le citoyen Fréron confirmait son ordre précédent, quoi quHl pût en arriver^ et ne laissait au prisonnier que le choix de l'hôpital ou du fort Jean. Je choisis ce dernier, à cause de l'espérance d'y voir mon frère de temps en temps. Le fort était d'ailleurs moins éloigné que l'hôpital, qui est situé à l'autre bout de la ville, et je tenais beaucoup à abréger autant que possible le voyage en brancard, au milieu d'une populace curieuse et insultante. Je ne pus l'éviter tout à fait, et même il s'était rassemblé une telle foule pour me voir passer, que ceux qui me portaient, escortés d'une vingtaine de soldats, eurent de la peine à la traverser pour arriver au fort, et ne purent se faire jour sans me froisser la jambe d'une cruelle manière. Je trouvai Beaujolais dans la cour du fort^ il accourut vers moi, et m'annonça avec une joie que je partageai au fond de Fâme, qu'il espérait qu'on ne nous séparerait pas. Je lui demandai alors si on allait nous mettre au cachot. « Non^ me dit-il, nous allons

être enfermés dans les petites chambres où Ton nous avait mis d'abord, à notre sortie de la tour. » Ce en effet là où je fus porté suivi de Beaujolais, dont j'eus Textrême consolation de ne pas être séparé. Je passai la nuit qui suivit ma translation, et qui était la seconde depuis mon accident, dans des douleurs horribles. Beaujolais se fit conduire trois fois chez le commandant pour obtenir de lui qu'on baissât le pont afin d'envoyer chercher le chirurgien. Il ne reçut en réponse que les refus les plus durs. « Mon frère se meurt, dit-il à la fin, c'est vous qui serez responsable de sa mort, si vous ne permettez pas qu'on aille appeler un chirurgien. — Je m'en f..., répondit le commandant, qu'il crève si bon lui semble, cela ne me regarde pas. Le pont ne doit être baissé sous aucun prétexte ; et qu'on ne vienne plus m'importuner, cela m'ennuie ! » Beaujolais lui témoigna son indignation, et je restai jusqu'au jour en proie aux douleurs les plus vives et dans un délire complet. Cependant grâce aux soins et à l'habileté du chirurgien qui entreprit ma cure, j'éprouvai au bout de deux ou trois jours un grand soulagement et au boutade neuf, la fièvre me quitta tout à fait. La bonne et fidèle Françoise reprit son service auprès de nous dès le moment de notre entrée au fort, et elle en fut quitte pour quelques menaces qui n'eurent aucune suite. Il en fut de même de Louis, qui après avoir accompagné Beaujolais jusqu'auprès du fort, n'y rentra que quelques heures après, et feignit un grand étonnement en entendant le récit de tout ce qui s'était passé. On l'interrogea, on le menaça^ mais il

tint ferme, et il ne lui arriva rien. Une chose assez bizarre, c'est que la seule personne qui se trouva compromise dans cette affaire fut un secrétaire de la municipalité, que nous ne connaissions nullement, avec lequel nous n'avions jamais eu la moindre relation, mais qui avait signé les passeports en blanc que nous nous étions procurés pour quelques louis. Il fut arrêté et resta trois mois en prison. On ne l'en fit sortir qu'après avoir découvert l'intervention du commis qui vendait les passeports, mais qu'on ne put jamais attraper. L'ami de Bétemps qui s'était si bien employé pour faciliter notre fuite, décampa luimême sur le bâtiment sur lequel nous devions nous nous embarquer, et qui fit voile à la pointe du jour, comme il Tavait annoncé. Jamais je n^oublierai l'affreuse sensation que j'éprouvai lorsque ce même matin, après avoir passé la nuit dans les plus cruelles tortures de corps et d'esprit, Maugin, chez qui j'étais, dit en regardant par la fenêtre : « Voilà un bâtiment qui part ! — Quel pavillon, m'écriai-je. — Toscan. — C'était le nôtre ! Eh ! mon Dieu, je serais donc, à l'heure qu'il esl, sûr de ma liberté ; je me livrerais avec mon pauvre frère à la joie la plus vive ! Au lieu de cela... Quel cruel contraste ! »

Je restai quarante jours au lit, et ne commençai à me tenir sur mes jambes qu'au bout de ce terme ; encore ne pouvais-je faire que deux ou trois pas avec une peine extrême et soutenu des deux côtés. Je fus boiteux pendant quinze mois après mon accident, et l'enflure de ma jambe ne se dissipa totalement qu'à cette époque. Mais revenons au fort, car nous avons

encore quelques mois à y passer, et nous ne nous flattions pas même alors d'en être quittes à si bon marché.

La dépréciation des assignats croissait de jour en jour à tel point que, quoiqu'on eût voulu augmenter à peu près en proportion le mince traitement qu'on nous accordait pour notre subsistance, nous nous trouvions réduits à la valeur de quarante sous effectifs par jour pour nous deux et nos domestiques Louis et Françoise. Il est vrai que ces quarante sous portaient la brillante dénomination de deux mille francs, et qu'assurément un traitement de deux mille francs par jour était assez magnifique ; mais malgré cette magnificence de mots nous ne nous apercevions que trop, en payant notre viande, nos légumes, notre bois et notre charbon, que nous ne recevions réellement que quarante sous. Jamais nous n'aurions pu nous tirer d'affaire si nous n'avions pas eu le peu d^argent dont j'ai parlé ci-dessus, et de plus, quelques faibles secours que ma mère nous faisait passer de loin en loin. Enfin, vers le mois de mars ou avril 1796, les assignats n'ayant plus aucune valeur, et personne ne voulant les recevoir, nous pétitionnâmes les administrateurs pour obtenir quoi que ce fût en numéraire. Ils répondirent qu'ils ne pouvaient donner que des assignats, qu'ils en donneraient tant que nous en voudrions, mais pas un sou sonnant. Nous les remerciâmes de leur papier, dont nous ne pouvions rien faire, et nous nous tirâmes^ d'affaires comme nous pûmes, avec le peu que nous avions et ce que nous envoyait ma mère. Pendant ce temps nous ne ces-

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sions de rengager à solliciter pour nous Texécution du décret sur rechange des membres de la famille de Bourbon détenus en France, contre quatre ou cinq représentants du peuple, détenus en Autriche. Ce décret avait été exécuté en grande partie, puisque les représentants avaient été rendus aussitôt que Madame, fille de Louis XVI, avait eu la liberté de sortir de France ; mais notre sort n'éprouvait aucun changement, et nous nous plaignions d'une indifférence qui ne nous laissait pas apercevoir le terme de notre captivité. On ne s'accoutume point à une semblable existence. Nous en avions la triste preuve ; quoique nous fussions depuis trois ans en prison, l'impatience que nous éprouvions d'en sortir était alors pour le moins aussi vive qu'au commencement de notre captivité. Ma mère nous promettait, par tous les courriers, d'obtenir notre délivrance au premier moment. Elle en fixait même l'époque ; mais cette époque se passait toujours sans que l'acte de délivrance arrivftt. Elle nous avait enjoint de ne pétitionner que quand elle nous le manderait ; elle nous le manda ; nous écrivîmes, ce fut sans effet. Vers le milieu de mai, elle nous annonça que sa fidèle et excellente amie. M""* de la Gharce S allait se mettre en route pour Marseille, munie de tout ce que nous désirions depuis si longtemps. Nous l'attendions avec une impatience extrême ; elle arrive à Marseille. Maugin, le bon Maugin^ que nous avions chargé d'être aux aguets, vient nous l'annoncer avec empressement : il l'a vue, lui a parlé, ^t

* M>« de la Charce était une de ses dames. {Note de MetUpetuier.)

dans un moment elle sera au fort. Elle paraît, se trouve mal en nous voyant, se remet, fond en larmes, nous l'embrassons, nous la questionnons sur ce qu'elle nous apporte, puis... nous apprenons avec douleur que notre liberté est encore ât)^mr, et qu'elle n'est chargée que de lettres de ma mère, d'instructions verbales et de quelques présents de sa part. Notre désappointement fut vif ; mais nous le lui cachâmes de notre mieux. D'ailleurs nous écoutâmes avec un intérêt extrême tous les détails qu'elle nous communiqua sur ma mère S sur sa captivité, etc. etc. et de plus, il nous eût été impossible de ne pas être vivement touchés des marques d'amitié et de sensibilité que nous donnait cette excellente personne. Depuis lors elle ne cessa pas un seul jour jusqu'au moment de notre délivrance, de venir dans notre triste demeure, adoucir par ses soins l'amertume de notre sort.

Au commencement de juin, on amena au fort

* Au mois de septembre 1793, en vertu de la loi sur les suspects, la duchesse d'Orléans fut arrêtée et conduite à la prison du Luxembourg. Là chaque jour elle attendait la mort. Madame Elisabeth était montée sur Téchafaud au mois de juin 1794. On donna ordre de transférer la duchesse d'Orléans du Luxembourg à la Conciergerie ; c'était le signal de sa perte. La courageuse vertu d*un homme obscur, de Benoit, concierge du Luxembourg, sauva la princesse. Sous prétexte qu*elle lui paraissait trop malade, il refusa de la remettre aux agents chargés par le Comité de Salut public de la transférer à la Conciergerie ; M»« la duchesse d'Orléans ne dut la vie qu'à ce refus. On chercha du moins à l'abreuver d'humiliations ; avec cette princesse si respectable par ses vertus, dans le même cachot, on enferma une courtisane. Cependant le 9 thermidor (27 juillet 1795) mit un terme aux excès de la Terreur. On transféra la duchesse d'Orléans dans «ne maison de santé (la maison BeV homme) rue de Gharonne, où du moins elle obtint un peu de liberté. Ce fut alors seulement qu'elle put, avec quelques espérances, s'occuper du sort de ses enfants. (Note des premiers éditeurs.)

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comme prisonnier celui qui avait été commandant lors du massacre. Les Jacobins avaient juré sa perte, et menaçaient hautement de venir Texpédier euxmêmes, si on ne le leur sacrifiait pas promptement. Ils annonçaient aussi Tintention de nous comprendre dans cette expédition^ accusant ces infâmes Capets (c'est ainsi qu'ils nous nommaient) d'avoir pris part au massacre. Pages, l'ex-commandantS nous fit dire de son cachot par le concierge qui heureusement était un brave et honnête homme, qu'il savait positivement par son conseil, qu'on devait nous impliquer dans la procédure intentée contre lui, et qu'il nous en prévenait, afin que Tétonnement que nous causerait une semblable accusation ne pût pas nous être funeste... Il ne manquait plus que cela pour compléter l'horreur de notre sort. Il était bien évident que, si on se déterminait à nous faire comparaître devant un tribunal, on aurait soin de le garnir de faux témoins, déjuges à la Robespierre, qui ne nous laisseraient sortir que pour nous envoyer à la guillotine. Mais quoique les Jacobins eussent alors assez de prépondérance, ils n'étaient cependant pas tout-puissants ; ils n'avaient la majorité dans aucune des administrations, et sans cette circonstance, nous eussions infailliblement été (quoique deux ans après la mort de Robespierre) victimes de leurs atroces machinations. Nous étions cependant loin d'en être entièrement à l'abri ; car si la ressource de l'assassinat judiciaire leur manquait,

* Ce malheureux, quelque temps après notre sortie de prison, fut jugé par une commission jacobine qui le fit fusiller, comme complice du massacre. {Note de Monlpensier.)

celle de Tassassinat pur et simple était parfaitement à leur portée et ils y eurent recours en effet; mais. Dieu merci, ce fut en vain. Un soir, après que M*"* de la Gharce qui comme je l'ai déjà dit, passait avec nous la plus grande partie du jour, s'était retirée à son auberge , Maugin, le bon et honnête Maugin qui nous avait donné tant de preuves d'attachement» accourut le visage tout en sueur, et d une pâleur mortelle : <c Je viens, me dit-il, d*entendre cinq ou six des plus scélérats Jacobins tenir des propos atroces sur votre compte et sur celui de Pages, et ils se sont accordés ensemble pour venir vous rendre visite ce soir (telle a été leur expression), aussitôt qu'il commencerait à faire nuit. J'en ai prévenu le concierge, sur qui vous pouvez compter, et je vous en préviens, afin que s'ils pénétraient dans le fort, vous puissiez être assez bien barricadés pour vous défendre ici quelque temps, jusqu'à ce qu'on ait donné Ta] arme et qu'on vienne à votre secours. Nous remerciâmes le bon Maugin de tout notre cœur^ et nous nous apprêtâmes à mettre son avis à profit. Au moment où il sortait, Louis arrive tout hors d'haleine, en criant : « Ben vito ! la barro de ferro contre la porto ! Soun din lou fort, à quei b. . . de Jacobins les aye vis M » Aussitôt dit, aussitôt fait. La barre, car nous en possédions une, est appliquée contre la porte, et de plus une broche placée obliquement, de manière à résister au moins vingt minutes. Lorsque tous ces préparatifs de défense sont finis, Louis nous

* Bien Tite, la barre de fer contre la porte I Hs sont dans le fort ces b... de Jacobins, je les ai vus.

conte qu'étant à boire dans la cantine, il a vu sept ou huit Jacobins se jeter sur le concierge, pour lui arracher ses clefs, après Tavoir d'abord sommé de les leur donner ; que la gard&ne paraissait prendre aucun parti, mais que le concierge se défendait de tout son pouvoir. Ce récit n'était point du tout gai, et nous causa une des sensations les plus pénibles que Ton puisse éprouver. Nous possédions depuis peu une paire de pistolets que Louis nous avait achetés ; nous les chargeâmes, et nous en primes chacun un, résolus à vendre notre vie le plus cher que nous pourrions. Louis s'arma d'un grand couteau de cuisine, et Françoise se mit à pleurer. Un moment après, nous entendîmes un grand bruit du côté de la première cour, nous observions pendant ce temps le silence le plus profond. Enfin, le bruit cesse, et nos inquiétudes diminuent, en voyant qu'au bout d'une demi-heure la visite ne s'effectue pas, et que tout parait tranquille dans le fort. Une heure se passe : il n'arrive rien. Nous ne pouvions envoyer à la découverte, car la consigne de la sentinelle qui gardait notre porte était de ne laisser sortir personne après la nuit fermée. D'ailleurs nous ne voulions pas dé* faire la barricade. Après nous être entretenus quelque temps de notre vive alarme, de la joie que nous avions de la voir dissipée, nous nous couchons, et nous nous endormons bientôt après. On a bien raison de dire qu'il existe des grâces dÉtat^ et ce sommeil en pareil cas, n'en était pas une petite ! Vers minuit, nous sommes réveillés en sursaut par des coups redoublés à notre porte. Jamais réveil ne fut plus

affreux. Françoise poussa un cri effrayant. Nous sautons à bas de nos lits, et nous courons à la porte, bien résolus à ne pas l'ouvrir. « Que nous veut-on? criai-je. — Vous n'avez pas le droit de vous enfermer ainsi, et il faut que nous entrions. — Dites-nous qui vous êtes. — La ronde de nuit. — Jamais nous n'avons été assujettis aux rondes de nuit, et qui que vous soyez, quelles que soient vos intentions, nous ne vous ouvrirons pas certainement. » Nous les laissâmes ensuite éclater en menaces, et nous ne leur répondîmes plus. Ils s'en allèrent et nous respirâmes de nouveau. Je crois réellement que si cette scène avait duré plus longtemps, la pauvre Françoise en serait morte ; car elle avait déjà perdu connaissance. Nous nous recouchons au bout d'une heure, nouvelle alarme, nouveau tapage à la porte. Cette fois nous ne répondons rien et bientôt après le bruit cessa tout à fait.

Nous apprîmes le lendemain que ces deux alarmes nocturnes n'avaient été causées que par un caporal ivre, qui s'était mis dans la tète de faire une ronde de nuit dans toutes les prisons du fort. Dans un temps ordinaire, nous en eussions certainement été plus impatientés qu'effrayés ; mais immédiatement après la sérieuse alarme que nous venions d'essuyer, l'effet en fut aussi complet qu'il est possible de l'imaginer. Quant à l'issue de la tentative jacobine, nous sûmes que la garde était venue au secours du concierge» et qu'elle avait forcé la bande à se retirer.

Vers le milieu d'août, le commandant du fort, nommé Moriancourt, qui quoique on peu Jacobin, j

n'était cependant pas méchant et semblait même assez bien disposé ànotre égard, vint unjournous trouver, et nous témoigna la peine quHl avait de nous voir dans une aussi cruelle position. Il nous offrit de Tadoucir autant qu'il serait en son pouvoir, c est-à-dire de nous donner un meilleur logement, et la liberté de nous promener dans le fort tant que nous voudrions, sans factionnaires, ni personne pour nous accompagner ; à condition toutefois que nous lui donnerions notre parole d'honneur de ne point nous sauver. Nous acceptâmes son offre avec joie et reconnaissance, non cependant sans quelques regrets de nous voir ainsi liés par notre parole d'honneur, de ne point nous sauver, mais en nous flattant, d'après les promesses de ma mère, qui étalent alors plus positives que jamais, que cet engagement n'aurait pas d'inconvénients pour nous. Deux jours après nous primes possession d'un très bon logement, donnant sur la mer, et qui faisait autrefois partie de l'appartement du commandant. Nous recommençâmes aussi à jouir de la liberté de nous promener dans le fort ; et ces adoucissements nous causèrent d'autant plus de joie qu'ils paraissaient être les avant-coureurs de notre délivrance. Nous avions d'abord lieu de croire que, quelque bien disposé en notre faveur que fût Moriancourt, il n'aurait pas pu prendre sur lui une pareille mesure, sans y être au moins autorisé par un pouvoir supérieur. Nous nous gardâmes cependant bien, comme de raison, de lui laisser pénétrer notre idée à cet égard, ni de lui faire soupçonner que nous attribuassions ses bons traitements ' aux frais que

nous avions toujours faits pour nous attirer ses bonnes grâces, c'est-à-dire à plusieurs petits présents qu'il avait bien voulu ne pas refuser. D'ailleurs^ d'autres tout aussi peu scrupuleux s'étaient si mal conduits à notre égard, que nous devions toujours lui savoir gré de cette espèce de fidélité à ses engagements. Il ne borna même pas ses faveurs aux adoucissements dont je viens de faire mention, car il nous permit de nous baigner dans la mer au pied du fort, mais il ne nous cacha pas qu'il avait été autorisé à ce dernier acte de douceur par le général Willot, qui venait d'arriver à Marseille avec des pouvoirs très étendus. Les mesures anti-jacobines que ce général s'empressa d'adopter à son arrivée, changèrent totalement la face des choses ; les Jacobins cessèrent de lever la tête ; plusieurs des plus coupables furent renfermés, et les autres se cachèrent. Notre commandant affectait de répéter qu'il avait toujours détesté cette race maudite, mais il oubliait que nous lui avions entendu tenir des propos tout différents, ou plutôt il n'avait pas honte d'être, comme tant d'autres, toujours partisan du plus fort.

Quoi qu'il en fût, nous jouissions des changements qui venaient de s'opérer dans notre situation ; mais nous ne pouvons oublier que, quelque agrandie que fdt notre cage, elle n'en était pas moins cage, et par cela seul odieuse. D'ailleurs, les clefs pouvaient en tomber d'un moment à l'autre dans les mains de nos mortels ennemis, et qui pouvait douter alors qu'ils ne s'empressassent de se dédommager dutempsperdu? Nous nous déCerminàmes à faire part de ces considé-

rations à ma mère, de la manière la plus précise et la plus détaillée ; car, quoiqu'elle sollicitât vivement notre liberté, elle paraissait répugner à quelquesunes des conditions qu'on y mettait, par exemple, à ce que nous allassions en Amérique. Le voyage de la Cochinchine et du Japon nous aurait paru délicieux, si notre liberté en avait été le prix. Enfin, nous la suppliions instamment de considérer, qu'en s'obstinant à refuser cette condition, qui nous paraissait avantageuse, et à en demander d'autres qui Tétaient au moins fort peu, elle exposait ses enfants, non seulementauxcouteauxdesJacobins,quidunmoment à Tautre pouvaient reprendre le pouvoir, mais au danger plus redoutable encore, selon moi, d'une captivité perpétuelle. A ces observations, nous joignions le récit détaillé de tout ce que les Jacobins de Marseille venaient de tramer dernièrement contre nous ; M''*' de La Gharce y ajouta ses notes, et nous confiâmes le tout aux soins du bon Maugin, qui s'offrit pour porter le message, et que nous fîmes aussitôt partir pour Paris.

On peut imaginer l'impatience avec laquelle nous attendîmes son retour ! Nous eûmes cependant à passer un mois dans cette attente, car ce ne fut qu'au bout de ce terme que nous vîmes reparaître notre fidèle messager. Il ne nous apportait encore que des promesses, mais celles-là étaient d'un genre si positif, que nous commençâmes à nous livrer à l'espérance. Ma mère nous mandait que malgré l'extrême répugnance qu'elle avait personnellement à nous laisser franchir les mers pour aller habiter une autre partie

du monde, comme notre bonheur était pour elle la première des coniidérations, elle avait consenti à une mesure qui, dans la circonstance actuelle paraissait être la condition principale de notre liberté, qu'en conséquence, le Directoire allait prendre un arrêté pour nous faire quitter l'odieux fort Saint- Jean, et nous embarquer sur-le-champ pour T Amérique, aussitôt qu'elle (ma mère) aurait reçu la nouvelle du départ de mon frère aîné pour cette partie du monde ; car ces messieurs du Directoire avaient exigé d'elle qu'elle lui demandât ce sacrifice, comme condition de notre liberté. Il n'avait pas hésité à répondre qu'il se trouverait trop heureux de pouvoir contribuer à un événement qui lui tenait tant à cœur depuis si longtemps. On n'attendait donc que la nouvelle de son départ de Hambourg, car les soupçonneux gouvernants ne voulaient signer leur arrêté que quand ils en auraient acquis la certitude. Cette nouvelle arriva enfin, et l'arrêté fut signé. Nous en reçûmes la bienheureuse nouvelle dans les premiers jours d'octobre ^ La joie qu'elle nous causa peut mieux s'imaginer que se décrire; cependant elle ne fut pas sans mélange. L'arrêté était bien rendu, mais son exécution paraissait devoir entraîner des longueurs considérables ; d'abord le choix d'un bâtiment, son équipement, etc., tout cela devait prendre au moins un mois, et pendant ce mois, que de choses pouvaient se passer, et nous replonger encore dans notre affreuse captivité ! Le commissaire

* Le bon général WUlot s'empressa de nous annoncer qa'ii eA avait reçu la dépèche officieUe. {Note de Montpenner,)

de la marine^ chargé de rexécution de cet arrêté, eut Tattention de venir nous voir, et ne nous cacha pas les restrictions économiques que le Directoire mettait aux arrangements à prendre. Il nous déclara qu'il avait ordre d'acheter notre passage à bord d'un bâtiment que le gouvernement des États-Unis, faisait fréter pour ramener dans leur patrie tous les Américains rachetés de l'esclavage d'Alger, au nombre de plus de quatre-vingts. « Ce bâtiment, ajouta-t-il, est petit, sale, incommode, et avec un aussi grand nombre de passagers, vous y serez horriblement mal. «c Beaucoup mieux qu'ici, répondis-je, et de grâce, ne songez qu'à nous y embarquer le plus tôt possible ! — Mais en attendant un peu, on trouverait certainement une meilleure occasion. — Rien ne peut être pis qu'une pareille attente, et dût-on nous mettre à fond de cale, nous le préférerions infiniment à la prolongation de ce séjour ici. — Eh bien ! fit le bon commissaire, je vais faire tous mes efforts pour que vos désirs soient bientôt satisfaits et pour qu'en même temps vous soyez aussi bien que possible sur le bâtiment. » Malgré ses bonnes intentions et ses soins, la chose ne pouvait aller vite, caries Américains rachetés d'esclavage étaient encore en quarantaine pour trois semaines, et nous ne pouvions pas songer à partir avant qu'ils n'en fussent sortis. Trois semaines, en pareil cas, nous paraissaient trois siècles.

Cependant notre captivité cessait, pour ainsi dire d'en être une, depuis la réception de l'arrêté, et n'en avait plus que Todieux nom ; mais ce nom, joint à la possibilité de retomber à tout moment dans la

réalité, suffisait pour empoisonner les instants de liberté dont nous jouissions déjà. Nous sortions presque tous les soirs, à l'entrée de la nuit, avec le commandant Moriancourt, qui ne se cachait pour cela que des Jacobins, car il avait l'approbation du général Willot; quelquefois nous allions àla Comédie, dans une petite loge où nous ne pouvions pas être vus ; quelquefois aussi nous allions souper chez la bonne M*"* de La Gharce, qui nous recevait dans son auberge, et c'était alors une joie bien vive de part etd*autre, mais cettejoieétaitloin d'être sans mélange, car les Jacobins nous causaient des inquiétudes continuelles. Si Moriancourt en apercevait un, lorsque nous passions ensemble dans la rue, il prétendait qu il allait être destitué, dénoncé et perdu. Si Ton frappait un peu rudement à la porte, ce devait être quelque municipal ou administrateur qui, soupçonnant que nous étions là, venait s'en assurer lui-même. D'un autre côté, ces messieurs, ayant effectivement découvert nos sorties nocturnes, allèrent les dénoncer au général, qui en était parfaitement instruit, mais qui fut obligé de faire beaucoup de bruit à cet égard, de nier le fait, et de nous enjoindre secrètement de rester au fort jusqu'à ce qu'il put nous en tirer tout à fait, ce qui ne tarderait pas à avoir lieu. Quelques jours avant ce bienheureux événement, le commandant Moriancourt fut arrêté par ordre du général Willot, et mis au cachot pour avoir laissé échapper deux Jacobins renommés qu'on avait confiés à sa garde, et dont il était plus que soupçonné d'être le complice. Ce malheureux allait être jugé par une

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commission militaire, et» selon toutes les apparences, condamné à mort, si après avoir fortement sollicité sagràce,|nousne l'eussions obtenue du général Willot qui était président de la Commission, «c Je ne puis rien vous refuser, nous dit-il, et je défère bien volontiers à votre demande ; mais il ne fallait rien moins que cela pour sauver un misérable, que je pourrais convaincre aisément de la plus basse vénalité. Il a eu le bonheur de s'attirer votre intercession par sa conduite envers vous, et quoique cette conduite n'ait pas, je crois, été toujours désintéressée, je vous promets qu'il aura sa grftce, et que de plus il saura qu'il vous la doit. « Nous fîmes au bon général tous les remerciements que méritait une telle faveur, en le priant cependant de laisser ignorer à Moriancourt la part que nous avions eue à cet acte de clémence. Après avoir attendu avec une impatience inexprimable la fin de la quarantaine de nos futurs compagnons de voyage, nous sûmes qu'elle allait cesser par le consul des États-Unis, M. Gathalan, qui s'empressa de venir nous l'annoncer, et qui se conduisit en tout d'une manière parfaite. Non seulement il refusa, au nom de son gouvernement, de recevoir le prix de notre passage en Amérique, mais par les arrangements de toute espèce, auxquels il se prêta avec une obligeance extrême, il aplanit toutes les difficultés qui auraient sans cela pu retarder notre départ. Ses bons procédés allèrent même jusqu'à offrir de nous recevoir dans sa maison, et de répondre de nous pendant le temps qui pourrait s'écouler encore jusqu'au départ du bâtiment. Le général Willot ne demandait pas

mieux que de consentir à cet arrangement; mais le commissaire du gouvernement, auquel était confiée cette partie de l'exécution de l'arrêté qui nous concernait, s'y opposa fortement, et soutint que nous ne devions sortir du fort que pour nous embarquer. « Eh bien ! qu'on les embarque sur-le-champ, dit le général. — J'y consens, répondit l'autre, pourvu qu'ils aient à bord une garnison de cinquante grenadiers^ jusqu'au moment où le vaisseau mettra à la voile. — Quant aux grenadiers, reprit le général, c'est mon affaire, et je me charge de ce soin. » A l'issue de cet entretien, dont, comme de raison, nous n'eûmes connaissance que dans la suite, le bon général Willot nous envoya un de ses aides de camp, pour nous prier, de la manière la plus polie et la plus aimable, de permettre qu'il vînt vous demander à dîner ce jour-là même, ne pouvant pas nous recevoir chez lui ainsi qu'il se trouverait heureux de le faire, si les circonstances le lui permettaient. Ce message nous parut de très bon augure, et nous fit le plus grand plaisir, sans cependant que nous en comprissions • le véritable motif. Enfin, vers trois heures le général arriva, et après s'être excusé de la liberté qu'il avait prise, il nous demande si nous ne sommes pas préparés à quelque heureuse nouvelle. — Oui, répondîmes-nous, on nous assure que notre bâtiment sera prêt dans peu de jours; mais il y a déjà bien longtemps qu'on nous le promet, et en attendant nous sommes toujours dans ce triste fort. — Et si je venais pour vous on tirer, de ce triste fort? — Oh ! c'est impossible ! — Eh bieù ! répliquat-il, sachez que je suis venu tout exprès pour avoir

la satisfaction de vous annoncer moi-même que, dès ce soir, vous quitterez cette prison que vous avez tant eu le droit de haïr. — Quoi, pour n'y plus rentrer ? — Non, à moins que vous n'en ayez le désir. » A cesmots, auxquels nous osions à peine ajouter foi, nous nous regardâmes réciproquement, puis nous jetâmes dans les bras l'un de l'autre; nous nous mîmes à pleurer, à rire, à sauter, en un mot à donner pendant un quart d'heure toutes les marques de la folie la plus complète. Après ces premiers transports nous apprîmes du général que, quoique notre vaisseau ne dût mettre à la voile que dans cinq ou six jours, il allait nous y conduire (pour la forme) avec le commissaire du gouvernement, qui voulait assister à notre embarquement; qu'à peine y serions-nous restés un quart d'heure, il nous enverrait un canot pour nous mener à terre, chez le consul Cathalan, où nous logerions, et d'où nous irions ensuite où bon nous semblerait, ayant soin cependant de ne pas trop nous montrer pendant le jour. Nous remerciâmes de tout notre cœur le brave homme à qui nous devions ce précieux avant- goût de liberté, et nous nous mimes à table, non pour manger, mais pour nous livrer à Texclusive joie, qui commele chagrin, bannit Tappétit. Après le dîner, on annonça l'arrivée du commissaire du gouvernement, qui entrant dans la chambre sans saluer personne, s'avança vers le général Willot avec Tair le plus insolent et lui dit : « Je ne m'attendais pas, général, à vous trouver ici. — Citoyen, reprit l'autre sans paraître deviner son motif, nous autres militaires, nous sommes accoutumés à une grande exac-

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titude, jen'ai pas vouluy manquer dans cetteoccasionci. » Aussitôt après, on fit venir le concierge des prisons du fort, et nous vîmes non sans grande émotion rayer nos noms de l'écrou sur lequel ils étaient restés si longtemps. On enregistra Tacte de notre délivrance, et lorsque toutes ces formalités furent finies, on nous déclara que nous pouvions sortir.

Il est impossible de rendre la sensation que j'éprouvai en traversant pont^levis, et en comparant avec le moment actuelles affreuses époques oîl j'étais passé sur ce même pont. La première à mon entrée dans cet odieux fort, où j'étais resté trois ans et demi, et la seconde, lors de ma malheureuse tentative pour m'en échapper. La douce idée que je repassais ce pont pour la dernière fois pouvait à peine entrer dans mon esprit, et je me croyais, de bien bonne foi, au milieu d'un songe, redoutant l'horrible moment du réveil. Nous trouvâmes à la sortie du fort un nombreux détachement de grenadiers qui nous accompagna jusqu'à la chaloupe, où nous nous embarquâmes avec le général Willot et le commissaire du gouvernement; tout se passa comme on nous l'avait annoncé, et après être resté un quartd'heure sur notre vaisseau, nous nous rendîmes chez le consul Gathalan, qui nous reçut à bras ouverts, et où nous trouvâmes la bonne M*"* de la Gharce et le général Willot. Nous passâmes chez lui, de la manière la plus agréable, les cinq ou six jours qui précédèrent notre embarquement. Nous ne sortions que le soir en véritables oiseaux de nuit, mais la Comédie nous enchantait, et le reste du temps se passait à merveille.

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Cependant nous nous f rouvions trop près de rinfémalc demeure et trop exposés à y être replongés d'un moment à l'autre, pour ne pas désirer vivement notre départ : aussi fûmes-nous comblés de joie lorsqu'on nous annonça que notre vaisseau devait mettre à la voile le lendemain matin. Nous ne dormîmes pas un seul instant de la nuit, et le 5 novembre 1796, à sept heures du matin, nous nous rendîmes avec le général, le eonsul Cathalan et la lionne M"*' de La Charce à bord du vaisseau. Maugin et la pauvre Françoise voulurent aussi nous y accompagner pour nous faire leurs adieux. Le peuple de la ville, instruit de notre départ, se rassembla bientôt en foule pour nous voir. Le port et le rivage voisin étaient couverts de monde. Le fort était garni de gens aux fenêtres et sur les parapets, la plupart nous félicitant de notre heureuse délivrance, quelques-uns enviant notre sort» et d'autres souhaitant qu'une bonne soupape appliquée à notre bâtiment pût les débarrasser promptement des deux membres de Vodieuise race!

Pendant ce temps le général Willot nous exprimait à la hâte ses vœux sincères pour notre heureuse traversée et pour un plus heureux retour, son dévouement à la bonne cause, et Tespoir de lui être utile un jour. La bonne M""* de La Charce avait le cœur déchiré, et prête à s'évanouir; elle tùt obligée de quitter le bâtiment sans nous dire adieu. La pauvre Françoise pleurait à chaudes larmes; Thonnête Maugin nous témoignait aussi son attachement à sa manière. Enfin, l'ancre se lève, les voiles s'enflent, ceux qui devaient rester en France descendent à la

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hâte dans leurs canots; tous les adieux se répètent mille fois. Un vent frais s'élevant, nous nous éloignons rapidement de cette terre oii nous avions été si malheureux, et dont cependant nous n'avons pas cessé de souhaiter le bonheur.

Le vent étant devenu contraire quelque temps après, et nous ayant retenu vingt-trois jours dans la Méditerranée, nous fûmes obligés de relâcher à Gibraltar. Le général O'Hara, qui en était alors gouverneur^ nous rendit le très court séjour que nous y fîmes extrêmement agréable. Toutes ses attentions nous flattaient d'autant plus qu'elles contrastaient d'une manière frappante avec le traitement que nous éprouvions dépuis longtemps. Cet accueil parfait à tous égards était le présage de l'hospitalité qui fut depuis si généreusement exercée envers nous en Angleterre.

Après une traversée de quatre-vingt-treize jours, non moins pénible que longue» nous arrivâmes en Amérique. Toutes nos peines y furent, sinon oubliées, au moins bien adoucies par l'idée de nous retrouver en possession de notre liberté, et par le bonheur inappréciable de serrer dans nos bras un frère chéri que nous avions si longtemps désespéré de revoir.

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