‹ Les Fils de Philippe-Égalité pendant la TerreurChapitre 12 sur 19 · DE MARSEILLE A LA CONCIERGERIE DE PARIS · texte numérisé non relu

DE MARSEILLE A LA CONCIERGERIE DE PARIS

Récit de Louis-François GAHAGHE.

On n'a pas oublié peut être ce domestique qui figure épisodiquement dans le récit du duc de Montpensier et que celui-ci donna à son père pour l'assister dans son voyage de Marseille & Paris. Louis-François Gamache, c'était le nom de ce fidèle valet de chambre, n'avait jamais quitté le duc de Montpensier : il était le type achevé de ces serviteurs qui, héréditairement, naissent et meurent chez les mêmes maîtres» et se transmettent^ de père en fllSy le dévouement à ceux qu'ils servent.

Gamache était certainement issu d'une famille attachée depuis longtemps aux princes d'Orléans : le malheur des temps lui donna dans l'histoire une place qu'il n'avait pas ambitionnée : ce voyage qu'il entreprit, sur l'ordre de son jeune mettre^ devait finir de la façon tragique que l'on sait : le due d'Orléans n'était traduit au tribunal que pour y entendre sa sentence de mort. Il était guillotiné sans que le pauvre Gamache en fut avisé autrement que par la confiscation des effets dont il prenait soin.

Quoiqu'il eût femme et enfants, il aurait bien voulu reprendre le chemin de Marseille et aller de nouveau s'enfermer au fort Saint-Jean avec Montpensier : mais il lui fut interdit de quitter Paris : je ne sais comment il sub^ sista durant la Terreur et les années qui suivirent : sans

doute avait-il, comme bien d'autres, entrepris quelque petit commerce, car ses anciens mattres étaient, on Ta vu, dans l'impossibilité de l'aider. A la Restauration il rentra au service de la famille d'Orléans : il était, en 1827, concierge des jardins de Monceau lorsqu'il lui prit l'idée d'écrire : il avait été témoin d*un grand événement; il n'avait aucune idée de la politique, on l'eût profondément étonné en lui insinuant que, sous Charles X, il valait mieux ne pas rappeler le souvenir de Philippe-Égalité : il avait assisté aux derniers moments d'un bon mattre, qu'il aimait, et il considérait comme un devoir d'en consigner la relation.

Sans doute ce modeste écrit ne plut-il pas beaucoup « en haut lieu » : on ne lui fit point l'honneur d'une place dans cette bibliographie larmoyante où, depuis 1814, s'alignaient tant d'inutiles brochures, tant de récits de seconde main, sur les malheurs de la Famille royale. C'est pourtant un document de premier ordre en ce sens que Gamache ne conte que ce qu'il a vu, et y fournit, sur le régime de la Conciergerie, des détails précieux qu'on chercherait vainement dans des relations plus littéraires ou plus prétentieuses ^.

Monseigneur le duc d'Orléans savait quelques jours avant son départ de Marseille, que des commissaires étaient en route pour venir le chercher et le conduire à Paris ; il paraissait content de ce que sa captivité allait cesser, ainsi que celle de ses enfants. Je devais revenir les chercher à Marseille, après avoir accom-

* La relation de Gamache parut en 1827 sous ce titre : Récit de la translation de LouiS'Philippe» Joseph, duc d* Orléans, des prisons de Marseille à la Conciergerie de Paris^ en 1793, par Louis-François Gamache,

pieigné leur père à Paris. Mais ce n'était qu'un projet de notre part, car nous ignorions entièrement ce qui se passait dans la capitale.

Les commissaires arrivèrent le 20 octobre, et se présentèrent à Monseigneur le duc d'Orléans, en lui disant qu'ils étaient envoyés par le Comité de Salut public pour le chercher et l'accompagner à Paris; qu'ils resteraient deux jours à Marseille afin de le laisser plus longtemps avec ses enfants.

Monseigneur sortit du fort Saini-Jean le 22 octobre, après avoir embrassé ses deux fils ; on ne peut se rappeler cette séparation sans éprouver le sentiment le plus pénible, puisque ces illustres captifs ne se revirent jamais.

La voiture était escortée par la gendarmerie. Quand le prince fut arrivé à Âix, il demanda aux commissaires s'il n'était pas possible d'éloigner cette troupe, attendu qu'il se croyait parfaitement en sûreté au milieu d'eux et qull n'avait aucune inquiétude. Les commissaires furent très flattés de ce que le prince venait de leur dire, et ils répondirent qu'ils écarteraient tout ce qui pourrait lui déplaire : les gendarmes furent congédiés. Le prince fut ce jour-là coucher à Orgon. On partait de grand matin et on arrivait de bonne heure ; les commissaires ne permettaient pas qu'on Ût un pas sans eux.

Avant d'arriver à Âuxerre, nous rencontr&mes, dans la plaine, la guillotine ambulante, accompagnée d'une bande de brigands, revêtus du costume le plus effroyable ; cependant, ils ne nous dirent rien. Ils allaient à Lyon.

Arrivé à la Cour de France, le prince descend 11 pour diner; pendant qu'on préparait le repas, je m^aperçus que le commissaire avait écrit une lettre dans un cabinet et Tavait expédiée par un postillon ; j'en prévins aussitôt le prince, et Son Altesse pensa que cette lettre n'avait d'autre but que d'annoncer son arrivée. Gela s'est trouvé vrai. Nous partîmes pour Paris aussitôt que le dîner fut fini. En passant dans la rue Saint-Victor, un individu fit arrêter la voiture et monta dedans : c'était le sieur Simonin S commissaire de la Gonciei^erie. Il fit conduire la voiture dans la cour du Palais du Justice que nous trouvâmes remplie de curieux : ils ne nous dirent rien, et se contentèrent de nous regarder.

Le prince, étant descendu de voiture, fut conduit dans cet horrible séjour, d'où il n'est sorti que pour aller à la mort. Quant à moi, qu'on ne voulait pas perdre de vue, on me mit dans une petite chambre, à côté du logement du concierge.

Je demandai au commissaire la permission de sortir pour aller chercher nos effets qui étaient dans la voiture. Cette permission me fut accordée ; on me fit accompagner par deux gendarmes et on fit venir des hommes de peine pour porter les paquets. En rentrant pour la seconde fois, j'entendis le guichetier dire aux gendarmes : « Tu ne laisseras plus sortir le citoyen, ce qui est bon à prendre est bon à garder. »

* Le sieur Simonin a été condamné à mort et exécaté six semaines après, n était dur, et très souvent il n'était pas d'accord avec ses collègues. {Note de Gamache,) (On ignore de quel personnage il parle ici : les répertoires de Wallon ne contiennent aucune mention qui puisse s'appliquer à ce Simonin.)

Je lui fis observer que nous n'avions pas fini, qu'il y avait encore des paquets à aller chercher; il me répondit avec le ton le plus dur : « On te les enverra plus tard. » Nous n'avons jamais rien vu de ces objets; c'était du tabac à fumer et autres petites choses de peu de valeur. On me reconduisit à ma chambre et je demandai au commissaire la permission d'aller rejoindre le citoyen dOrléanSy en disant que, depuis son arrestation» j'avais toujours été auprès de lui, et que je ne voyais aucun inconvénient à ce que j'y retournasse. Je fus brusquement refusé. Ce refus me fit plus de peine que lorsqu'on me dit à la porte que je ne pourrais plus sortir.

Il y avait dans la chambre du prince les deux commissaires Macheret et Picot * qui l'avaient amené à Paris» deux autres individus et le commissaire à qui je venais de parler. Après avoir terminé le procèsverbal, ils sortirent tous» et le commissaire avec lequel j'avais eu l'altercation me dit en sortant : « Tu peux entrer maintenant. »

En entrant dans la chambre du prince, Son Altesse me dit : « Il parait qu'on a fait des difficultés pour vous laisser entrer, mon cher Gamache, j'aurais été bien fâché que nous fussions séparés. — Et moi aussi, citoyen ', j'ai fait tout ce que j'ai pu pour vous

* Le sieur Macheret était un homme du commun protégé par le Comité de Salut public ; en 1794, il était adjudant de Tarmée de la République dàna la Vendée où il a commis des cruautés sans nombre. Le sieur Picot était un ancien recruteur sur le Pont-Neuf, et il est mort la même année. (Note de Gamache.)

* Malgré la répugnance que j'éprouvais À prononcer ce mot

rejoindre et ne pas vous quitter. — Je vous remercie, Gamache, il faut espérer que nous ne serons pas toujours en prison. »

Etant seul avec moi, le prince me témoignait tant de bonté, que je ne craignis pas de lui exprimer le chagrin que j'éprouvais de le voir traiter de la sorte ; Son Altesse fut sensible aux sentiments que je lui exprimais, et me dit qu'elle voulait écrire à ses enfants, mais qu'elle craignait que ses lettres ne fussent, comme à Marseille, décachetées et lues par les commissaires avant d'être mises à la poste ^. « Je le crois aussi, citoyen, lui répondis-je, et on est encore plus sévère ici qu'au fort Saint- Jean ; à peine obtient-on une réponse de ceux à qui on adresse la parole. »

Nous entendîmes du bruit dans le corridor : on parvint à ouvrir la porte, après avoir essayé toutes les clefs du trousseau. Seul, le temps nous semble long, quand nous sommes dans l'attente de ce qui va nous arriver dans un pareil séjour. Le prince ne s'attendait pas à une visite aussi désagréable. C'était un officier de gendarmerie avec deux hommes qu'il mit en faction dans la chambre, et quoiqu'ils parlassent très bas, nous entendîmes la consigne qui était de ne pas nous adresser la parole, et de ne répondre à aucune des questions que nous poumons leur faire.

citoyen, j'y étais obligé par la force des eirconstanoes. (fidè de Gatnaehe,)

* D'aillears, il n'y avait dans la prison ni papier ni plomes» et il était mipossible de «'en procurer. {Note de Gmaehe,)

J'étais auprès du prince qui me dit : « Ce sont des mouchards qu'on met dans notre chambre. » Les factionnaires étaient relevés toutes les deux heures, la nuit comme le jour. La chambre était petite et nous avions nos deux lits de sangle qui tenaient beaucoup de place.

Le prince, étant fatigué, demanda sur les huit heures un peu de légumes pour notre souper, et nous nous couchâmes ayant toute la nuit deux hommes qui se promenaient de long en large dans la chambre. Monseigneur demanda le matin au restaurateur ce qu'il voulait pour son dîner : on rapportait à deux heures, et après le dîner ne sachant plus que faire» nous faisions une partie de piquet. Le concierge nous a quelquefois prêté des livres, et des factionnaires, moins sévères que d'autres, nous laissaient un peu plus libres en se retirant près de la fenêtre.

Le mardi, dans l'après-midi, on prévint Monseigneur qu'il serait interrogé dans la soirée, et on vint le chercher à huit heures. Il fut de retour à neuf, et se coucha après avoir soupe.

Le prince fut agité toute la nuit, et il me dit en se levant qu'il voulait déjeuner de bonne heure parce qu'il devait paraître au tribunal. Je lui fis frire des pommes de terre qu'il aimait beaucoup; j'étais bien éloigné de croire que c'était le dernier repas que je lui préparais.

 neuf heures, M. Voidel vint voir Monseigneur (c'était son défenseur). Il était dans les meilleures dispositions et croyait le prince sauvé, à ce qu'il

disait : mais malheureusement il était condammé avant que de paraître au tribunal*.

A dix heures, l'officier de gendarmerie et le commissaire vinrent chercher le prince et l'invitèrent à laisser sa montre et son portefeuille, en lui disant qu'en passant dans la foule il pourrait être volé.( Ils étaient eux-mêmes les voleurs.) Monseigneur me donna les deux objets en me regardant; il était • agité, et moi je tremblais : c'était une défaite que Tofficier donnait; il savait bien que les objets leur reviendraient, et leur conduite vint à l'appui de la fatale prédiction de Fouquier-Tinville.

Étant resté seul enfermé, ne pouvant parler à qui que ce soit, et ne sachant rien de tout ce qui se passait au dehors, j'étais bien loin de croire au malheur qui allait arriver. Il était près de deux heures, je fis demander le dîner, et je fus obligé de renouveler ma demande à plusieurs reprises. Je demandai au garçon 'de la prison quelle était la raison pour laquelle le

* Le lendemain de Tarrivée de Monseigneur qai était le samedi t novembre, ma femme fit toutes les démarches pour me Toir et cela lui fut impossible ; elle s'adressa à un officier de gendarmerie qui lui demanda ce qu'elle voulait ; elle lui répondit quelle désirait parler à Fouquier-Tinville. Cet officier eut la complaisance de la conduire auprès de lui. Arrivée auprès de cet homme farouche (l'accusateur public au tribunal révolutionnaire), elle lui fit quelques questions sur mon sort; il lui demanda son âge : « Vingt-deux ans, répondit-elle. — A. ton âge, un mari de perdu, cent de retrouvés. » Apre» une telle réponse, ma femme se mit & fondre en larmes. Fouquier-Tinville resta un moment en réfiexions, prit la plume, écrivit pendant près de deux minutes et lui dit : a Écoute, d'Orléans mourra mercredi, et je ferai ce que je pourrai pour te rendre ton mari. » VoUà les paroles consolantes de ce bourreau, et il est facUe de voir que le procès du prince n'était qu'une simple formalité, et cpi'il était condamné avant d'arriver à Paris. {Note de Gamache.)

dîner avait été si longtemps à venir ; il me répondit que le citoyen d'Orléans serait jugé sans désemparer, et il s'en alla. Je mis le dîner sur le poêle pour le tenir chaud.

J'ai su, après être sorti de la Conciergerie, que Monseigneur avait été jugé avant deux heures, et que l'on ne voulait plus apporter le dîner, ne sachant à qui s'adresser pour être payé de ce repas *.

Il était environ trois heures, lorsque j'entendis du bruit dans le corridor ; je crus que c'était le prince qui rentrait. Mais c'était un gendarme et un garçon de la prison qui venaient me chercher. Ils me dirent : « Viens avec nous. » Je croyais que c'était pour aller au tribunal, et je les suivis ; ils me menèrent dans un corridor noir, me firent entrer dans un endroit comme une voûte de cave. C'était un cachot. 11 n'y avait aucune question à faire, on ne vous répondait pas ; on me donna une lumière, en me disant : oc Tu vas rester là ». Et on ferma la porte. Me voilà en proie à toutes les réflexions les plus pénibles sur ce qui pouvait être arrivé au prince dont on m'avait séparé : et le mauvais traitement qu'on me faisait éprouver ne faisait qu'accroître les angoisses dans lesquelles j'étais déjà.

Sur les dix heures, j'entendis marcher, et je frappai à la porte pour demander le motif qui m'avait fait jeter dans ce cachot ; on me répondit qu'on ne pou*

* Il est bien Trai que dans de pareils séjours, on ne fait crédit à personne» et qu'il faut toujours avoir la bourse à la main pour obtenir quelque chose. Heureusement que j'avais un peu d'argent qui a servi à notre dépense. {Noie de Gamache.)

278 TRANSLATION DE PHILÏPPE-ÉGALITi

vait me le dire, parce qu'on ne savait rien à cet égard.

Un quart d'heure après, on vint ouvrir la porte, pour me conduire à notre ancienne chambre, où, ne trouvant personne, mon inquiétude devint à son comble, et dès ce moment, je craignis pour les jours de mon excellent maître.

Mes craintes ne se réalisèrent que trop, car, une demi-heure plus tard, j'appris la perte que je venais de faire. Des commissaires entrèrent dans la chambre, accompagnés d'hommes de peine, pour chercher les effets qui avaient appartenu au prince, et ils prirent tout ce qu'il y avait dans la chambre. Gomme ils portaient tout au greffe sans rien me dire, je leur demandai où était le citoyen et Orléans; Fun des commissaires me répondit qu'il ri y avait plus personne, et que je n^avait plus de maître.

Il m'est difficile de faire le tableau de ce que j'éprouvai en apprenant une aussi cruelle nouvelle; j'étouffais, je ne pouvais proférer un seul mot, et j'aurais voulu être anéanti, plutôt que d'être instruit d'un pareil malheur. Le concierge * qui était un excellent homme, et qui avait fait tous ses efforts pour adoucir notre position, fut le seul avec lequel je restai ; il me donna l'avis raisonnable de ne rien dire et me dit qu'il sentait bien le chagrin que je devais éprouver, mais que ce que je dirais ne ferait qu'aggraver mon sort; qu'il valait mieux être prudent et sortir d'un lieu si épouvantable. Sur les dix heures^ cet homme esti-

* M. Lebeau, mort en 1794 à Charenton, où il s'était retiré avec le peu de fortune qu'il possédait. {Note de GamacJte,) (Le Téritable nom du concierge était Bault.)

mable vint me voir pour me demander si j'avais besoin de quelque chose ; je le remerciai en lui disant que je n'avais besoin de rien. Je lui demandai pourquoi j'avais été mis dans un cachot; il me répondit que c'était par ordre des commissaires, dans la crainte que le citoyen d'Orléans ne me ftt appeler, attendu que la chambre où il était après son jugement était contiguë à la mienne, et qu'il était défendu aux comdamnés de parler à qui que ce soit, après leur jugement. « On vous a éloigné de cette chambre, me ditil, pendant qu'il y était, parce qu'il n'y a que les confesseurs qui ont le droit d'y entrer et de rester avec les condamnés, jusqu'au moment de leur départ. »

Je demandai au concierge ce qu'il pensait de ma situation, et ce qu'il croyait qu'on pouvait faire de moi. Il me répondit qu'il n'en savait rien, mais que mon sort dépendait beaucoup de Fouquier-Tinville ; qu'il rentrerait sur les minuit et qu'il tâcherait de le voir, afin de lui parler de moi. Â minuit et demie, il vint me dire qu'il allait me conduire au greffe et qu'on m'y donnerait ma sortie. Il me fit entrer dans une grande salle, où il y avait plusieurs commis qui étaient très occupés.

C'était dans cet horrible endroit que se faisait la liste des victimes à sacrifier le lendemain.

Cette salle représentait plutôt un tribunal de sang que le sanctuaire de la justice. Je m'approchai de celui qui devait me donner ma sortie. Il me dit : ce C'est toi qui étais avec d'Orléans ; c'est à toi qu'il a remis sa montre? — Oui citoyen; la voilà; je désirerais

bien, s'il était possible, avoir un reçu. — Je vais te le donner », me répondit-il, et il me le donna en effet.

Voyant qu'il ne me parlait pas du portefeuille, je le gardai, et je l'ai conservé jusqu'au retour de leurs Altesses Royales; j'ai eu le bonheur de le présenter à Mademoiselle d'Orléans, à son arrivée en France, comme un gage de ma fidélité. Ce portefeuille ne contenait que trois assignats de dix sous ; le prince avait quelques gros assignats dans le nécessaire qui a été pris avec les autres effets.

Quand ma sortie me fut accordée et qu'on m'eût donné le reçu de la montre, je demandai au commis s'il était possible d'obtenir les effets qui m'appartenaient et qui avaient été pris avec ceux du citoyen d'Orléans; j'ajoutai que je ne possédais absolument que ce que j'avais sur moi : il me répondit qu'il en était bien fâché, et que cela ne le regardait pas, que tout était au greffe et qu'on ne pouvait pas s'occuper de cela à présent. Il me fut impossible de rien obtenir de ces objets, et ils ont été tous vendus au Palais-Royal, avec les effets du prince.

Je suis sorti de la Conciergerie à une heure et demie du matin, le cœur navré de douleur, et regrettant bien sincèrement de ne plus être au fort Saint-Jean.

Au récit de Gamache^ il faut joindre les pages que Desessarts^ dans son recueil des Procès fameux S a consacrées aux derniers moments de Philippe-Egalité.

D'Orléans fut alors tiré des prisons de Marseille. En approchant de Paris, il était loin de croire qu'il

« Publié en l'an VU.

touchait à sa dernière heure. Les gardes même qui le conduisaient n'étaient pas dans le secret de Robespierre, ignoraient quelle serait la destinée de leur prisonnier» et dans cette incertitude ils eurent pour lui des égards qui tenaient du respect.

D'Orléans fut déposé à la Conciergerie» et comme il n'avait absolument aucun soupçon de ce que Robespierre machinait à son égard, cette prison ne parut point Teffrayer ; il ne montra ni crainte ni frayeur, il parut plutôt gai que triste.

Sa translation de Marseille à Paris se fit si brusquement et avec un tel mystère, que quand il fut arrivé dans la capitale, personne ne voulait croire cette nouvelle. Quand il ne fut plus permis d'en douter, on ne sut que penser, et on trembla de manifester une opinion à son sujet.

Le conciei^e des prisons de la Conciergerie ne sachant pas si d'Orléans sortirait de sa garde pour monter sur un trône ou sur un échafaud eut pour lui les plus grands égards. Il ne le confondit point avec les autres prisonniers. 11 lui dressa un fort bon lit dans sa propre chambre. Ce concierge a assuré que d'Orléans se comporta avec une véritable dignité, et même une sorte de hauteur. « On voyait bien, disait ce concierge, qu'il se souvenait d'avoir été premier prince du sang; il me traitait avec honnêteté, mais sans aucune sorte de familiarité. Le mot de citoyen ne sortait jamais de sa bouche ; il buvait tout le long de la journée et encore une partie de la nuit ; il buvait de préférence du vin blanc de Champagne . 11 n'avait nulle idée qu'il devait mourir. Pendant les heures qu'il

282 TiUkNSLATION D£ PHILIPPE-ÉGALITÉ

donnait au sommeil, il dormait profondément ; il ne parlait jamais des affaires publiques* »

Le jour même où il monta au tribunal révolutionnaire il lui arriva, une ou deux heures avant d'y paraître, un panier de vin blanc de Champagne. En le recevant, il dit au concierge : Voici ^ M. Le Beau^ le meilleur vin qu'il soit possible de boire. Parbleu Ivous me ferez le plaisir de le goûter. Le Beau, par respect, se défendit de cette invitation, Points point de céf^émonie^ lui répondit d'Orléans, yewM$ enprie^ goûtez-moi ce mn ;je vous jure que jamais personne au monde n'en a bu^ je ne dis pas de meilleur^ mais â! aussi bon. Le Beau cédant à ses instances, ôta son chapeau, et tendit un verre que d'Orléans lui remplit deux fois. Quant à d'Orléans, il but sans se reposer une bouteille entière, disant à chaque coup qu'il buvait : Ahl que c^est boni Ce fut son dernier repaa.

Il était à peine monté au tribunal, qu'un de ses valets de pied, appelé La Marche, rentra dans la prison pour lui rentre compte d'une commission dont il Tavait chargé. Ne voyant pas son maître, it demanda à Le Beau, d'une voix tremblante lEhl où est donc Monseigneur ? -^ Au tribunal, répondit le concierge. — Au tribunal! reprit douloureusement La Marche. Au môme moment, tout son visage se décomposa, ses traits s'altérèrent, des larmes roulèrent dans ses yeux ; il suffoquait ; il sortit précipitamment de la prison.

Ce La Marche est un modèle de fidélité ; c'est le seul des serviteurs de d'Orléans qui lui ait été constamment attaché jusqu'au dernier jour de sa vie : il prévenait tous ses désirs ; il se multipliait pour lui

être utile ; il lui prodiguait ses soins avec une aifection qui ne peut se peindre, et mille fois, en les lui rendant, il détournait la tète pour essuyer les pleurs qui, malgré lui, inondaient son visage. Ce n'était point à La Marche à juger son maître ; et puisque rien ne dit qu'il ait contribué aux crimes de celui-ci, son attachement est louable, et son nom mérite d'être recueilli par Thistoire.

Après le plaidoyer de Voidel, le président posa les questions, et sur la déclaration unanime du jury, portant que Louis-Philippe^Joseph Égalité, ci-devant duc d'Orléans, etÂnne-Pierre Goustard, ex-député à la Convention nationale, étaient convaincus d'être les auteurs ou complices de la conspiration qui a existé contrel'unité et l'indivisibilité de laRépublique, contre la liberté et la sûreté du peuple français, le tribunal condamna lesdits Égalité et Goustard à la peine de

mort*

Goustard, en entendant ce terrible jugement, perdit tout courage. Quant à d'Orléans, il n'en parut point ébranlé ; il s'écria, d'une voix forte : Hi bien! marchons totU de suite. W descendit d'un pas ferme les gradins de l'estrade où il était assis, et s'avança la tète haute dans la pièce où les exécuteurs Tattendaient : il ne donna à leur vue aucun signe de faiblesse. Il eut pour compagnons de son supplice Goustard et trois autres infortunés que le tribunal avait jugés la veille ; ils se nommaient Gondier, Laroque et Brousse ; ce dernier était un pauvre serrurier.

Tous furent placés sur la même charrette ; il y monta aussi un confesseur en habit laïc. D'Orléans,

en montant sur cette fatale charrette que tant d'illustres martyrs avaient honorée, éprouva un léger frémissement ; il parut affecté. Mais après avoir payé ce tribut à la faiblesse, il se montra supérieur à son adversité. Tous ceux qui l'ont vu marcher à la mort assurent qu'il ne fut courageux que ce jour-là. Il avait une contenance noble et assurée ; nulle affectation ; sa tète dominait tous les compagnons de son supplice, qui semblaient affaissés sous le poids de leur infortune.

Ce fut à quatre heures après-midi que le cortège funèbre sortit de la Conciergerie. On comptait si peu, dans Paris, que d'Orléans en ferait partie, qu'il n'y avait qu'un très petitnombre de personnes au moment du départ, mais dès que le bruit se répandit que d'Orléans allait être exécuté, le peuple se précipita de toutes parts sur son passage, ce qui rendit le trajet, jusqu'à la place de l'exécution, fort long.

Tous ses forfaits lui furent alors reprochés ; on lui rappela sa poltronnerie, ses débauches, ses vols, ses menées sur les grains, les journées des 2 et 3 septtembre ; on lui retraça sa soif démesurée de la vengeance, son ambition, son avidité pour l'argent. « C'est toi, lui disait-on, qui fis périr le prince de Lamballe ; c'est toi qui dernièrement fis assassiner sa veuve. Tu avais voté la mort de ton parent, hé bien ! tu vas recevoir aussi la mort. Misérable ! tu voulais être roi : le ciel est juste ; ton trône va être un échafaud! »

Toutes ces vérités, toutes ces imprécations, frappaient l'oreille de d'Orléans sans qu'il parût leur donner aucune attention. Son regard était assuré, mais

modeste. II parlait beaucoup à Goustard, qui, déjà à moitié enseveli dans la nuit du tombeau, ne lui répondait point, et ne paraissait même pas l'entendre.

Lorsque les condamnés furent arrivés sur la place du Palais-Royal^ la voiture qui les portait à la mort s'arrêta. D'Orléans fixa d'un œil sec son palais ; il promena sa vue sur l'inscription qui y était ; ses lèvres en même temps remuaient comme s'il eût répété en lui-môme ce qu'il lisait. La voiture n'avançant point, il tourna le dos à son palais et fixa le Château d'Eau/ toujours sans paraître ému.

Cependant, quoiqu'on ne vît en lui aucun effroi de la mort, il est assez vraisemblable qu'il souffrait cruellement; car toutes les excroissances sanguines qui défiguraient son visage avaient entièrement disparu, ce qui ne pouvait être arrivé sans qu'il ne se fût fait dans son organisation intérieure une révolution extraordinaire et douloureuse.

Lorsque la charrette eut passé la rue de Richelieu, il fit signe au confesseur de s'approcher de lui, le pria de ne plus l'abandonner, et ne cessa en effet de s'entretenir avec lui jusqu'au pied de Téchafaud, où il reçut sa dernière bénédiction.

D'Orléans fut exécuté, entre le pont tournant des Tuileries et le piédestal qui portait autrefois la statue de Louis XV. Il monta d'un pas ferme sur l'échafaud, et reçut la mort avec intrépidité. Telle fut la fin d'un des plus grands scélérats que la France ait vu naître dans son sein.

Il serait injuste de ne pas rapprocher de cette relation

286 TBàNSLATION de PHILIPPE-ÉGALITÉ

émanée d*im auteur manifestement hostile^ la consolante lettre écrite par l'abbé Lothringer, qui obtint Tautorisation d'entretenir àla Ck)nciergerie le duc d'Orléans ([uelques instants après sa condamnation ^.

 l^égard de M. le duc d'Orléans, vous pouvez assurer M"* la duchesse son épouse, très respectable et pieuse, vraiment digne d'un époux plus heureux, que j'ai reçu une lettre de la part de Pouquier-Tin ville, ci-devant accusateur public de l'infâme tribunal révolutionnaire, pour donner les derniers secours de notre religion à M. le duc d'Orléans. Arrivé à la Conciergerie, je le trouve tout disposé h se confesser ; mais un homme ivre, dont je ne sais pas le nom, et en même temps condamné pour avoir, comme je crois, jeté du pain dans les latrines, nous a déroutés par d'horribles blasphèmes que, dans son ivresse et son désespoir, il vomissait contre la religion et ses ministres.

Cet homme a tout fait pour empêcher H. le duc d'Orléans de se confesser et de donner sa confiance à un prêtre. Inutilement les gendarmes présents lui imposaient silence. Tout à coup, par une providence spéciale, l'homi^e ivre commença à s'endormir jusqu'à l'arrivée des exécuteurs. M. le duc d'Orléans me demanda si j'étais le prêtre allemand dont lui avait parlé la femme Richard^, si j'étais dans les bons principes de la religion ; je lui dis que, séduit par l'évêque

* Cette lettre, publiée dans le Bi^piiblieain fran^aii da 5 thictîdor an V a été reproduit par Gampardon. le Tribunal révoluUonnmn de Paris, t. I, p. 168-169.

* La femme du concierge de la prison, en exercice arant Baiilt»

de Lydda, j'avais prêté le serment; qu'il y avait longtemps que je m'en repentais; que je n'avais jamais varié de principes dans ma religion ; que je n'attendais que le moment favorable de m'en défaire.

M. le duc d'Orléans, se mettant à genoux, me demande s'il avait encore assez de temps pour faire une confession générale ; je lui dis que oui et que personne n'était en droit de l'interrompre, et il fit une confession générale de toute sa vie. Après sa confession, il me demandait, dans un repentir véritablement surnaturel, si je croyais que Dieu le recevrait dans le nombre de ses élus. Je lui ait prouvé par des passages et des exemples de la Sainte Écriture, que son noble repentir, sa résolution héroïque, sa foi en la miséricorde infinie de Dieu, sa résignation à la mort le sauveraient infailliblement.

— Oui, me répondit-il, je meurs innocent de ce dont on m'accuse ; que Dieu leur pardonne, comme je leur pardonne ; j'ai mérité la mort pour l'expiation de mes péchés ; j'ai contribué à la mort d'un inno* cent, et voilà ma mort ! Mais il était trop bon pour ne pas me pardonner. Dieu nous joindra tous deux avec saint Louis.

Je ne peux pas assez exprimer combien j'étais édifié de sa noble résignation, de ses gémissements et de ses désirs surnaturels de tout souffrir dans ce monde et dans l'autre pour l'expiation de ses péchés, desquels il me demandait une seconde et dernière absolution au pied de Téchafaud.

d'après les documents originaux conservés aux archives nationales

LIPPE D'ORkEA

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