LIBERTÉ, ÉGALITÉ, FRATERNITÉ
Le Ministre des Relations Extérieures au Ministre de la police générale.
Le C^ Reinhard m'informe à Tinstant^ citoyen collègue, qu'aussitôt la réception de ma lettre du 28 messidor dernier, il a pris des renseignements sur le séjour actuel du fils du ci-devant duc d'Orléans : il est actuellement à Yaudsbeck, bourg danois à deux lieues de Hambourg. Il lui a fait passer la lettre de sa mère par une personne sûre et impartiale qui la lui remettra en mains propres. Le G*"^ Reinhard me rendra compte de ce qui arrivera à la
* Archivés nationales F^ 4 389.
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suite de cette démarche, et je mettrai le même empressement à vous en instruire.
Salut et fraternité.
Gh. Delacroix.
Dès qu'il eût reçu la lettre de sa mère, dans les premiers jours d'août 1796, Louis-Philippe d'Orléans répondit :
Friedrichstadt ce 15 août 1796 (F. sL)
Je reçois avec joie et attendrissement, ma chère maman, la lettre que vous m'avez écrite de Paris le 8 prairial et que le ministre de la République près les villes anséatiques m'a fait passer par ordre du Directoire exécutif. Conformément à ce que vous m'ordonnez, j^adresse cette réponse sous le couvert du Ministre de la police générale.
Quand ma tendre mère recevra cette lettre, ses ordres seront exécutés et je serai parti pour l'Amérique, en accusant au Ministre de France à Bremen la réception de votre lettre et de celle qu'il m*a écrite en me l'envoyant; j'ai cru pouvoir lui demander (d'après ce que vous m'avez mandé et qu'il m'a confirmé) les passeports nécessaires à la sûreté de ma route et dès que je les aurai reçus, je m'embarquerai sur le premier bfttiment qui fera voile pour les États-Unis.
Assurément quand j'aurais de la répugnance pour le voyage que vous me demandez d'entreprendre, je n'en mettrais pas moins d'empressement à partir, mais c'était toujours celui que je désirais le plus de pouvoir faire et je ne fais à présent qu'accélérer
rexécution d'un projet qui était définitivement arrêté; il y a même longtemps que je serais déjà parti, si je n'eusse été constamment retenu par une suite de circonstances également bizarres et malheureuses. Je n'entreprendrai pas de vous en faire le triste et inu*^ tile détail. J'espérais que dans peu tous les obstacles qui m'arrêtaient seraient aplanis, mais il n'en est point que votre lettre ne détruise et je vais partir sans différer davantage, et que ne ferais-je pas après la lettre que je viens de recevoir ! Je ne crois plus que le bonheur soit perdu pour moi sans ressources, puisque j'ai encore un moyen d'adoucir les mai^ d'une mère si chérie dont la position et les souffrances m'ont déchiré le cœur depuis si longtemps I Je n'ose examiner si je puis conserver l'espérance de la revoir jamais, mais serai^je donc toujours privé de la consolation de voir de temps en temps quelques lignes de son écriture et de savoir au moins comment elle se trouve ?
Je crois rêver quand je pense que dans peu j'embrasserai mes frères et que je serai réuni à eux, car je suis réduit à pouvoir à peine croire ce dont le contraire m'eut jadis paru impossible. Ce n'est pas cependant que je cherche à me plaindre de la destinée et je n'ai que trop senti combien elle pouvait être plus affreuse ! et même à présent je ne la croirai plus malheureuse si, après avoir retrouvé mes frères, j'apprends que notre mère chérie est aussi bien qu'elle peut l'être et si j'ai pu encore une fois servir ma patrie en contribuant à sa tranquillité et par conséquent à son bonheur. Il n'est point de sacri*
fices qui m'aient coûté pour elle et tant que je vivrai, il n'y en a point que je ne sois prêt à lui faire.
11 m'est impossible puisque j'écris à ma chère maman de ne pas saisir cette occasion de lui dire que depuis longtemps, je n'ai plus de relations avec M'^'* de Genlis; elle vient même de faire imprimer à Hambourg une lettre qui m'est adressée accompagnée d'un précis (très inexact) de sa conduite pendant la Révolution et dans lequel elle ne respecte pas même la mémoire de mon malheureux père. Je ne compte certainement pas répondre à la lettre qu'elle m'écrit, mais je crois de mon devoir de rétablir dans leur intégrité, une partie des faits qu*elle a tronqués. Je ferai imprimer à Hambourg ce petit écrit et j'aurai soin qu'il en soit adressé un exemplaire au Ministre de la Police générale, espérant qu'il voudra bien vous le faire remettre.
Adieu, ma chère maman, rien n'égale la joie que j'ai ressentie en revoyant de votre écriture dont j'étais privé depuis longtemps. Puissé-je apprendre bientôt que votre santé s'améliore et le savoir de vous-même ! Soignez bien cette santé qui nous est si précieuse et si ce n'est pour vous^ au moins que ce soit pour vos enfants. Adieu, votre fils vous embrasse de toute son âme et croyez qu'il est bien heureux de pouvoir encore vous obéir.