Hier matin j'ai mené M. Saiffert au Panthéon
pour le lui faire voir, parce qu'il cherche un local pour les Jacobins. J'ai été de là à TAssemblée chercher un billet de loge pour mon amie, ensuite j'ai été monter à cheval...
Hier j'ai été dîner au Palais-Royal où étaient M"®" de Lacharce, de Saint-Simon, MM. de Lacharce, de Menou (le joueur) . de Thiars, de Bercheny, et il n'a été question que de jeu. On y mêlait quelques plaisanteries d'une aristocratie dégoûtante. Après le dîner, on a joué un whist pendant lequel je me suis en allé. Tous ces joueurs ne sont venus dîner que par erreur ; ils devaient venir souper dimanche et ensuite jouer au creps. Voilà la raison que m'en a donné ma mère à qui je n'ai pu m'empêcher de demander la cause de cette pluie de joueurs. J'ai été ensuite aux Jacobins, et de là à Belle-Chasse, à huit heures pour la lecture.
20. — Hier, j'ai passé toute la journée dans mon petit Belle-Chasse ; il y avait toujours les mêmes députés, MM. Voidel, Sillery, Barrère et Volney ; j'ai été ensuite à THôtel-Dieu.
22. — Hier, j'ai été à TAssemblée. On avait décrété avant-hier que chacun des princes apanagisles aurait en remplacement une rente apanagère d'un million partageable entre tous les enfants mâles à l'exclusion des filles. Hier, on a accordé à chacun des frères du roi une rente viagère d'un million, et à mon père un million pendant vingt ans, affecté au paiement de ses créanciers. J'ai dîné à Belle-Chasse ; à six heures et demie je suis venu au Palais-Royal avec
JOURNAL DU DUC DE CHARTRES 33 i
mon amie à un concert chez M. Myris. Comme sa '
chambre était trop petite, on s'est transporté dans
mon appartement. C'est la première fois qu'il y a du
monde. Je suis bien aise que ce soit à l'occasion d'un
mariage (c'était pour le mariage de Taupin). Dieu
veuille que cela soit de bon augure pour moi ! car
j'attends mon mariage avec bien de Timpatience.
24. — J'ai été hier au comité des présentations. M. Carra a dit que Ton répandait que Ton nous ferait sauter en mettant de la poudre dans la cave. J'ai dit que cela était absurde, que Ton n'oserait pas. On a demandé que nous allions visiter les caves ; j'ai dit que cela n'avait pas d'inconvénient, mais que cela était inutile. On a nommé trois commissaires qui étaient MM. Févelat, Carra et moi. Nous avons fait la visite des caves où il y avait beaucoup de vin, mais rien qui pût inquiéter. J'ai endossé M. Potocki.
25. — Je me suis confessé hier matin ; j'ai diné au Palais-Royal, j'ai été de là à la Société philanthropique. Je n'ai pu revenir qu'à huit heures. On faisait de la musique. Â neuf heures et demie, comme je croyais que je pourrais faire mes dévotions à Belle- Cha,sse et rester au réveillon, j'ai été à l'Assemblée qui était finie ; je suis resté un quart d'heure à attendre, afin qu'en arrivant à Belle-Chasse, je pusse trouver mes frères partis. Tout cela arriva comme je l'avais prévu, mais mon amie ne m'ayant pas permis de rester, je revins à pied au Palais-Royal à dix heures et demie, je trouvai tout le monde à souper; je m'excusai le mieux que je pus. Après le
souper, étant rentré dans ma chambre pour dire quelques prières, Edouard m'apporta un billet de mon amie qui, pour me consoler de ce qu'elle m'avait renvoyé de Belle-Chasse, me promettait qu'elle me garderait dans sa chambre les soirs quand elle aurait du monde, et que je n'irais pas le lendemain à l'Hôtel-Dieu. Cette promesse et les expressions tendres de son billet m'ont comblé de joie. J'ai été à la messe de minuit à Saint-Eustache, je suis rentré à deux heures et couché à deux heures et quart. J'ai fait mes dévotions à cette messe.
26. — J'ai passé toute la journée à Belle-Chasse; j'ai été bien heureux. Le soir^ je n'ai pas osé rentrer chez mon amie, quoiqu'elle m'eût traité parfaitement bien dans la journée et que M""* de Valence fût chez elle. J'ai eu peur que par excès de bonté pour moi, elle ne se gênât pour me procurer le bonheur d'être avec elle.
1" janvier 1791. — Hier, j'ai dîné à Belle-Chasse. Le soir après souper, je suis rentré chez mon amie ; j'y suis resté jusqu'à minuit et quelques minutes. J'ai été le premier qui ait eu le bonheur de lui souhaiter la bonne année. On ne peut pas me rendre plus heureux; en vérité, je ne sais pas ce que je deviendrai quand je ne serai plus avec elle.
2. — J'ai été aux Tuileries hier matin en habit de Tordre. Grâce à mon père, on a quitté la liste aristocratique des princes, pairs et ducs, etc., et on a appelé par ancienneté, à l'exception de Monsieur
et de M. d'Artois qui ne l'ont pas été. Monsieur a pris le même rang que quand il était prince. M. le cardinal de La Rochefoucauld a pris la place des cardinaux, et n'a pas répondu à Tappel. On a encensé l'évêque de Senlis qui officiait. La reine a parlé à mon père et à mon frère, et ne m'a rien dit, ni le Roi, ni Monsieur, ni personne enfin. A Belle-Chasse à deux heures et demie, dîné au Palais-Royal, et le soir reçu des visites jusqu'à neuf heures et demie ; soupe, rentré, et resté chez mon amie jusqu'à minuit et demie. Rien au monde n'est aimable comme elle.
5. — Hier, j'ai été à l'Assemblée : on discutait les jurés. M. Dupont de Nemours ne voulait pas que les dépositions fussent écrites. MM. de Robespierre et Goupil insistaient pour qu'elles le fussent ; on n'a rien décrété. A deux heures, on s'est occupé du serment des évêques et des curés, membres de l'Assemblée. On a décrété que le président les interpellerait ; ils ont refusé le serment. On a décrété, après beaucoup de débats, que le président se retirerait par devers le Roi, pour le prier de faire exécuter le décret envers les membres de l'Assemblée nationale qui n'ont pas prêté le serment. Je n'en suis sorti qu'à quatre heures et demie. J'ai été sur-le-champ à Belle-Chasse pour y porter des nouvelles à mon amie. A cinq heures et demie, nous avons été à la Comédie- Française, on y donnait la première représentation du Despotisme renversé^ de M. Harny. C'est la Révolution mise en action, la prise de la Bastille, etc., et cette pièce a eu le plus grand succès. On a demandé
l'auteur, et on lui a donné une couronne. Ce matin j'ai été chez M. Harny. Il n'était pas chez lui.
7. — J'ai été ce matin à l'Hôtel-Dieu en fiacre, parce que la voiture n'était pas arrivée et qu'il pleuvait beaucoup. J'ai pansé et saigné trois femmes. En revenant, j'ai été chez M. Harny que j'ai enfin trouvé. Je l'ai embrassé, et lui ai témoigné, le mieux que j'ai pu, le plaisir que m'avait fait sa pièce ; il m'a paru que ma visite lui faisait grand plaisir.
8. — J'ai été hier matin à TÀssemblée ; aux Jacobins, à six heures. M. de Noailles a présenté un ouvrage sur la Révolution, de M. Joseph Tower, en réponse à celui de M. Burke, il en a fait un grand éloge, et a proposé de m'en nommer traducteur. Cette proposition a été accueillie par de nombreux applaudissements; j'ai accepté comme un nigaud, et témoignant la crainte que j'avais de ne pas pouvoir parvenir à remplir leurs vues. Je suis rentré à cinq heures un quart. Le soir mon père m'a dit qu'il ne le voulait point, et que je me dégageasse dimanche aux Jacobins. J'exécuterai ses ordres.
23. — Dîné aux Mousseaux* ; il y faisait une chaleur horrible occasionnée par des tuyaux de chaleur, j'avais un très grand mal de tète. En sortant pour aller aux Jacobins, au comité de présentation, je fus saisi de froid ; j'endossai MM. Galand, Taupin et Gaspard Fontaine, dont le patriotisme m'était certifié par M. Lebrun. J'allai de là à Belle-Chasse;
* Monceau.
je voulais encore faire la veillée, malgré mon mal de tête, et quoique j'eusse beaucoup de fièvre. J'ai sué
le lendemain toute la journée ; je me suis un peu levé à neuf heures et demie du soir, j'ai mis mes pieds dans Teau, et je me suis couché à dix heures et demie. Ma mère est venue me voir plusieurs fois ; mon amie m'a écrit deux lettres charmantes, qui m'ont plus soulagé que tous les remèdes de la pharmacie. Le lendemain, levé à midi. Aussitôt que j'ai eu dit mes prières et mon office, je me suis empressé d'écrire à mon amie ; mon père est venu me voir, et il est resté une demi-heure ; ensuite, j'ai mangé une soupe et une pomme cuite et j'ai lu de Paul et Virginie. A sept heures et quart, mon amie est venue me voir. J'ai donné du thé, des glaces, des mousses, etc. Cette visite m'a fait le plus grand plaisir. J'ai donné ensuite à souper à MM. Myris et Giroust. Pendant le souper, ma mère et venue avec M"*" de Lam balle.
7 février. — Hier, toute la journée à Belle-Chasse, où ont dîné MM. Voidel, Sillery, Barère et Volney. Mon amie et M. Barère on enfin signé la donation et le contrat de mariage de M"° Paméla.
8. — Hier, un moment à l'Assemblée, ensuite chez M. de Rochambeau, pour lui demander comment je pourrais faire pour que mon régiment se trouvât dans son armée. Il m'a dit qu'il demanderait de la cavalerie à M. Duportail, parce qu'il en manquait, et que je n'avais qu'à demander d'aller à Béthune.
De là à Belle- Chasse; puis dîné au Pafais-Royal,
ensuite aux Jacobins ; retourné à Belle-Chasse. Après le souper, rentré chez mon amie. Je suis resté seul avec elle ; elle m'a traité avec une bonté infinie, et j'en suis sorti le plus heureux des hommes.
9. — Hier, j'ai été à un nouveau club, hôtel des États généraux, rue de Richelieu, dont je suis le fondateur, signer un règlement par lequel on s'engage à ne point jouer aux jeux de hasard. De là chez M. Duportail, qui m'a répondu que cela était difficile, mais qu'il ferait tout ce qu'il pourrait.
16. — Hier à onze heures, j'ai été à l'Assemblée ; on y discutait la question du tabac, c'est-à-dire, si vous seriez maître de votre champ ou non, car qu'y a-t-il de plus injuste que de dire à un homme : Ce champ est votre propriété, mais vous ne pouvez pas y semer telle ou telle chose ; j'aurai le droit d'aller quand je voudrai, et autant que je le voudrai, dans votre jardin, dans votre maison, voir si vous n'y aurez pas planté du tabac, si vous n'en avez pas caché ! Aucun Français ne souffrira, comme Ta fort bien dit M. Rœderer une pareille inquisition, il se rappellera votre déclaration des droits, et il fera usage du droit d'insurrection, etc. Ce discours de M. Rœderer était très beau et péremptoire à mon avis. On a décrété, à l'appel nominal, la liberté du tabac à une majorité de 12 voix.
n. — J'ai été nommé aux Jacobins un des commissaires chargés d'examiner le plan d'éducation publique de M. Léonard-Bourdon, ci-devant Lacro-
nîère; je suis arrivé à cinq heures au rendez-vous. M. Bourdon a commencé à nous entretenir de son plan^ ce qui a duré jusqu'à huit heures.
27. — Hier matin, à dix heures, j*ai été chez M. Millin, Fauteur de la Chronique ; je voulais le prier de mettre dans son journal un article sur la résidence des fonctionnaires publics ; il y a consenti.
10 mars. — J'ai été aux Jacobins. D'abord, je suis resté un quart d'heure à la Société fraternelle ; puis je suis monté, on ne voulait pas faire à l'Assemblée nationale le rapport de l'affaire du curé dlssi- TEvêque, disant qu'il y avait un décret judiciaire, et que l'Assemblée ne pouvait pas l'annuler. Cependant M. Merle en fit le rapport à la Société, et dit ensuite que, le 25, le tribunal d'Orléans serait en activité et s'occuperait de cette affaire. Après cela j'ai demandé la parole et j^ai dit : a II y a un décret de r Assemblée nationale qui porte que la Haute Cour nationale ne pourra juger que ceux contre lesquels TAssemblée nationale aura décrété qu'il y avait lieu à accusation ; qu'ainsi il fallait rapporter l'affaire à TAssemblée nationale, afin qu'elle décidât si les accusations faites contre le curé d'Issi-I'Evêque étaient de nature à être renvoyées au tribunal d'Orléans, ou aux tribunaux ordinaires, et ensuite s'il y avait lieu à accusation. » M. Merle m'a répondu que cela n'était décrété que pour Tavenir et non pas pour les affaires déjà commencés. J'ai répondu alors qu'il paraissait que le tribunal d'Orléans avait un bien grand pouvoir, puisqu'il devait décider d'abord si les accusa-
tions étaient de sa compétence, ensuite s'il y avait lieu à accusation, si Taccusé était coupable, et quelle peine il mérite; que c'était au Corps législatif à décider d'abord s'il y avait lieu à accusation ou non. La Société a arrêté d'inviter M. Merle à engager le comité des rapports à l'autoriser à en faire le rapport à l'Assemblée.
25. — Comme nous allons, actuellement qu'il fait beau, recommencer nos courses, j'ai prévenu ma mère que je ne pourrais plus dîner chez elle que deux fois par semaine. Elle l'a trouvé très bon, et m'a dit que ce qui me convenait lui conviendrait toujours, et qu'elle était bien sûre que j'irais toujours dîner chez elle autant que je le pourrais, mais qu'elle ne voulait pas que je me gênasse.
22 mai 1791. — Les malheurs que nous avons éprouvés depuis six semaines, les soins que j'ai donnés à ma pauvre sœur S mes occupations, mon établissement dans mon appartement nouveau, etc., m'ont fait suspendre mon journal. Je vais le reprendre; j'y rendrai compte de toutes mes actions et même de mes sentiments. En lisant ceci, on lira dans mon âme, rien n'y sera omis, soit de bien, soit de mal.
Depuis un an environ, ma jeunesse me livre des combats presque continuels, je souffre beaucoup; mais cette douleur n'a rien d'amer, au contraire, elle me fait envisager un heureux avenir. Je pense au bonheur dont je jouirai, quand j'aurai avec moi une
* La sœur du duc de Chartres, Mademoiselle d'Orléans, venait de mourir des suites d'une rougeole, à Bellechasse.
femme aimable et jolie qui me donnera un moyen légitime de satisfaire ces désirs ardents dont je suis dévoré. Je sens bien que le moment est encore éloigné, mais enfin, il viendra. Voilà ce qui me soutient, sans cela je succomberais et je me livrerais à tous les dérèglements des jeunes gens. ma mère ! que je vous bénis de m'avoir préservé de tous ces maux, en m'inspirant des sentiments de religion qui font ma force ! Si je n'avais pas la certitude d'une seconde vie, et si je ne savais pas que de ma part une faute de ce genre serait un coup de poignarda
De Vendôme, 15 juin 1791. — Parti hier matin de Paris à onze heures et demie, avec M. Pieyre, j'avait été dire adieu encore une fois à tout mon cher Belle-Chasse ; j'ai été voir à Maintenon les aqueducs : les arcades sont d'une très belle proportion ; il y en a environ quarante-cinq ; je ne sais pas exactement leur hauteur. Louis XV les a abîmés en en faisant ôter toutes les pierres de taille, avec lesquelles il a fait bâtir à M"* de Pompadour le château de Cressy. Ces aqueducs furent bâtis pour une femme et abîmés pour une autre.
J'ai vu la cathédrale de Chartres, elle est finie et très belle ; le groupe de l'Assomption m*a paru mieux que la dernière fois que je le vis en revenant de
' L'éditeur de ce journal, en 1831, a placé ici une note ainsi conçue : « Le duc fait allusion aux discussions qui troublèrent fort longtemps sa famille; quoique nous ayons en notre possession quelques documents peu connus, on concevra facilement les motifs qui s'opposent à ce que nous puissions donner quelques détails sur cette matière délicate ».
Bretagne; il est de M. Bridau et d'un seul bloc de marbre.
Couché à Bonneval à la poste, assez mauvaise auberge ; le lendemain je suis parti de Bonneval à huit heures, je me suis arrêté à Châteaudun ; j'ai écrit à mon amie et à mon frère, j'ai déjeuné, et je suis arrivé ici à deux heures un quart. Quelque temps après est venu M. de Lagondie, premier lieutenant-colonel et bientôt après MM. les officiers. Leur accueil a été très froid, le lieutenant-colonel a été bien. J'ai dîné à l'auberge, il a assisté à mon dîner et nous a priés de dîner demain chez lui. Notre après-midi s'est passée à savoir où nous nous établirions, cette maisonci étant horriblement chère. Nous avons fait semblant de déménager et d'aller loger à l'auberge; mais tout a été inutile, il a fallu consentir à tout ce qu'ils ont voulu ; nous en avons été quittes pour un déménagement qui a duré près de quatre heures. Nous n'avons pas pu trouver une autre maison, et nous sommes revenus chez M. de Perrignat. Dans l'après-midi, j'ai été chez tous les officiers leur rendre leur visite ; je n'ai trouvé que M. de Lagondie ; j'irai demain chez le maire, le président du district, etc.
16 à huit heures. — Hier après le souper, couché à neuf heures un quart, levé le matin h quatre heures troii quarts. A six heures j'ai été dans toutes les écuries avec les lieutenants-colonels ; rentré à sept heures et demie, j'ai déjeuné, j'ai écrit à mon père, et j'ai fait mon arrangement, j'ai déballé toutes mes
affaires et je suis à présent entièrement établi. A dix heures un quart est venu M. de Lagondie; à onze heures je me suis rendu sur la place, les officiers ont fait un cercle, les guidons au milieu. M. de Lagondie a notifié aux officiers, sous-officiers et dragons de me reconnaître pour leur colonel. On a ensuite apporté chez moi les guidons et la caisse du régiment. MM. les officiers sont venus me faire visite, ensuite j'ai été à la parade, puis dîner à Fauberge avec tous les officiers. Ils ont été fort bien, ils ont bu à ma santé, j'ai bu à la leur et à celle de tout le régiment; ensuite, j'ai été faire visite au président et au procureur du district, au maire et au procureur de la commune, au commandant de la garde nationale, au président du tribunal et au commissaire du roi. Rentré, écrit ce journal, et parti pour les Amis de la Constitution; j'y ai été reçu avec de nombreux applaudissements. M. le président m'a adressé un discours sur l'exemple que je donnais, et sur le plaisir qu'éprouvait la Société à me voir assis parmi ses membres. J'ai répondu (je ne m'étais pas préparé) que je ferais tout ce qui dépendrait de moi pour justifier l'accueil favorable que voulait bien me faire la Société, que toute ma vie serait consacrée au service de la patrie, et que j'espérais que le 14® régiment, que j'avais l'honneur de commander, serait toujours dans l'état florissant où je le trouvais, et qu'il continuerait à être l'exemple de la subordination, de la discipline, du patriotisme. Rentré à sept heures un quart, écrit à ma mère et à mon amie, et couché à neuf heures et demie.
17. — J'ai été ce matin aux écuries : il n'y avait point d'officiers, il doit toujours y en avoir un. En revenant, j'ai été voir les recrues et les secondes classes au manège. A dix heures je suis rentré et j'ai déjeuné; après mon déjeuner, MM. Dubois et de Gasc sont venus me voir; puis j'ai écrit à mon amie; ensuite à la parade. Rentré avec M. de Lagondie, dîné à une heure avec lui et M. de Rouillon : à trois heures, le comité d'administration m'a remis une clef de la caisse du régiment; ensuite j'ai été faire la visite de toutes les chambres ; elles sont fort propres et n'ont aucune odeur, mais toutes dispersées. Les dragons m'ont fait très bonne mine, je me sens beaucoup d'inclination pour le régiment, je l'aime déjà beaucoup. Le soir, j'ai écrit à mon amie ; j'ai reçu la visite du maire, je l'ai prié de s'adresser directement à moi pour tout ce qui pourrait intéresser la tranquillité publique, et pour toutes les relations du régiment avec la municipalité. Soupe à huit heures et demie, couché après.
18. — Ce matin, aux écuries à six heures, tous les officiers étaient à leur poste. J'ai été à l'hôpital, j'ai vu les vénériens ; ils étaient honteux et se cachaient dans leurs lits ; j'ai dit que j'espérais que ce qu'ils éprouvaient les rendrait plus sages à l'avenir ; il y en a sept actuellement. En rentrant j'ai écrit ce journal; la musique est venue, et tout de suite elle a joué Ça ira sans que je le demande; je leur ai donné deux louis. J'ai été ensuite un moment à la promenade avec M. P. Pieyre. A une heure dîné avec MM. Damon-
ville, Ducasting et Roussel ; on ne peut les faire parler des aflFaires. M. Damonville me parait avoir de Tesprit ; je cherche en vain à le faire parler, on ne peut en rien tirer. J'ai été chez le maire, il n'y était pas ; en revenant je suis entré aux Amis de la Constitution ; un sous-lieutenant (M. Perrin) m'a demandé la permission de m'y suivre, ce qui m'a fait le plus grand plaisir ; j'y ai trouvé les deux adjudants du régiment, mes maréchaux des logis et beaucoup plus de dragons que la première fois.
19. — A six heures, aux écuries ; M. de Gififard n'était pas à son poste ; M. Perrin y était. J'ai été aux Amis de la Constitution; les présidents ny étaient pas ; on m'a nommé président par intérim ; j'ai fait beaucoup de difficultés ; j'ai dit que je ne pourrais pas rester longtemps, que j'avais des lettres à écrire, et que c'était le courrier de Paris ; tout a été inutile ; il a fallu présider. J'ai donc présidé ; au bout d'une demi-heure, j'ai dit que j'étais obligé de me retirer pour aflFaires. J'oublie de dire qu'hier je me suis rendu chez le maire pour lui représenter qu'il était absolument indispensable de faire sortir de la ville toutes les filles qui infectaient notre régiment. Il m'a promis de ne rien négliger pour les faire sortir de la ville; mais qu'il m'observait qu'il ne pourrait les chasser que dans le cas où elles troubleraient l'ordre public. MM. les officiers parlaient et riaient à la messe ; je leur ai enjoint d'y être en silence et d'y avoir un maintien décent. J'ai décidé, en outre, qu'un officier aux arrêts sortirait pour la messe.
20. — Ce matin à six heures aux écuries, il pleuvait à verse. En sortant d'une des écuries de M. Martin, je rencontre M. de Lagondie, qui me dit : « Comment, Monsieur, vous allez aux écuries par le temps qu'il fait î — Monsieur, rien ne m'arrête quand je remplis mon devoir. — Mais vous ne devriez pas vous prodiguer autant ; il vaudrait mieux que les dragons vous vissent moins fréquemment. — Je ne vois pas de raison pour cela. — Il est très dangereux de faire perdre aux dragons la crainte que leur inspire votre cordon bleu, et la pensée que vous êtes un Bourbon. — Loin de croire qu'il est dangereux de faire perdre aux dragons la crainte dont vous parlez, je désire fort que ce soit ma personne qui soit respectée, et non pas toutes ces balivernes. — C'est avec des balivernes qu'on mène les hommes ; s'il m'était permis de vous donner un conseil sur le club, je vous dirais qu'à votre place, je n'aurais pas refusé cette place de distinction qu'on voulait vous donner, car il me semble d'un danger éminent que vous soyez assis sur le même banc qu'un dragon ; cela l'habitue à vous regarder comme son égal. — J'aurais plutôt mangé cette chaise que de recevoir une distinction quelconque ; je les déteste, et je ne croirai jamais qu'elles soient nécessaires à la discipline d'un régiment. Je vous déclare qu'autant je respecte un ancien militaire qui porte la marque des services qu'il a rendus à sa patrie autant je méprise celui qui passe sa vie dans les antichambres pour obtenir le cordon bleu. Voilà mon opinion sur les distinctions honorifiques; vous avez la vôtre; il m'est impossible de
JOURiNAL DU DUC DE GHAUTIŒS 47
changer la mienne, ainsi changeons la conversation. — Je n'ai plus qu'une seule observation à vous faixe, c'est que souvent le subordonné s'ennuie de rcir toujours la figure de son supérieur, et que ri vous allez tous les jours à Técurie, vos dragons s'ennuieront de vous voir, et vous leur devioidrez désagréable. — Je vous suis infiniment obligé ; mais vous me permettrez de croire que je ne me rendrai pas désagréable aux dragons efi montrant beaucoup de zèle et d'assiduité à remplir mes devoirs, et en étant toujours le premier à mon poste ; mais quand cela serait, cela ne m'empocherait pas de remplir mes devoirs, et si je cédais à cette considération, on pourrait justement me taxer de faiblesse.
J'ai été au manège, écrit, réglé les comptes de Boulanger et de Level, que je renvoie à Paris, parce qu'ils n'ont pas l'ordre et l'économie qui me conviennent.
27. — Les grands événements qui sont arrivés depuis mercredi m'ont empêché de continuer ce joural. Le jeudi 23, j'assistais, à la tète du régiment, à la procession du Saint-Sacrement. Je fus requis par la municipalité de doubler la garde, de faire arrêter toutes les voitures, et d'employer toute l'énergie dont sont capables les braves patriotes que je commande pour assurer la tranquillité publique.
A midi, je fis rentrer le régiment avec ordre de ne pas quitter leurs bottes et de ne pas desseller leurs chevaux. Je priai à dîner MM. Dubois, D'Albis, Jacquemin et Philippe. On vint nous avertir que le
peuple était attroupé, et qu'il voulait pendre deux prêtres. J'y courus sur-le-champ. Je fus suivi de MM. Pieyre, Dubois, D'Albis.J arrivai devant la porte d'une auberge où étaient dix ou douze gardes nationaux, le maire, le procureur de la commune et une grande affluence de peuple, criant : « Ils sont violateurs de la loi, il faut qu'ils soient pendus ; à la lanterne! » Je demandai au maire ce que c'était que tout cela, et qu'est-ce qu'il y avait. Il me dit : c'est un vieux prêtre et son père qui sont dans cette maison; on prétend qu'il ont insulté M. Buisson, vicaire assermenté, qui portait le Saint-Sacrement, et je ne suis pas maître du peuple, j'ai envoyé chercher une voiture pour les emmener; voulez-vous bien faire venir deux dragons pour les escorter? » J'y ai envoyé sur-le-champ. Le maire était immobile devant cette porte sans ouvrir la bouche. Je m'adressai à ceux qui paraissaient le plus échauffés, et je leur fis sentir combien il était horrible de pendre des gens sans les juger; que c'était d'ailleurs faire un métier qu'ils regardaient comme infâme, celui de bourreaux; qu'ils avaient des juges, et que c'était leur affaire. Ils me répondirent que leurs juges étaient aristocrates, et qu'ils ne punissaient pas les coupables. « C'est votre faute, leur dis-je, puisque c'est vous qui les avez nommés ; mais il ne faut pas pour cela faire justice vous-mêmes. » Il y avait un grand murmure, une voix crie : « Nous leur ferons grâce en faveur de M. de Chartres! — Oui, oui, s'écrie tout le peuple, c'est un bon patriote, il nous a tous édifiés ce malin ; faites-les descendre, nous ne '
leur ferons rien. « Je leur ai dit : « Vous me le promettez? — Oui, oui, oui, on ne leur fera rien. » Je suis monté dans la chambre où étaient ces deux malheureux, et je leur ai demandé s'ils voulaient s'en fier à moi ; ils m'ont dit qu'oui. Je suis descendu devant, et j'ai dit au peuple de ne pas oublier ce qu'il avait promis. Nouveaux cris du peuple : « Soyez tranquille, on ne leur fera rien ! <c J'ai crié au postillon : ce Amenez la voiture. » Aussitôt on se met à crier : ce Point de voiture, à pied, à pied ! que nous ayons le plaisir de les huer et de les chasser honteusement. — Eh bien ! à pied, ai-je dit, cela m'est égal ; car vous êtes de trop braves gens pour oublier vos promesses. » Nous partons au milieu des huées et d'un déluge d'injures. Je donnais le bras à l'un de ces hommes ; le maire était de l'autre côté, et le curé donnait le bras à MM. Dubois et d'Âlbis : je ne songeais guère dans le premier moment, de manière que je pris le chemin de Paris. Tout le peuple nous suivait en chantant la chanson du Champ de Mars, et en faisant un tapage horrible. Un homme accourt en criant : « A la lanterne tous ces b...-là. » Il a failli y être mis pour avoir prononcé ces mots, parce que, disait le peuple, nous avons promis à M. de Chartres qu'on ne leur ferait rien, et il faut tenir sa parole. Le maire demanda à l'un de nos hommes où il voulait aller. A Blois, lui dit-il ; c'était précisément le chemin opposé à celui que nous prenions. Le maire voulait les faire retourner et traverser la ville ; je m'y suis opposé, et nous avons changé de chemin, mais sans rentrer dans la ville. Nous avons passé
sur un petit pont de planches sans garde-fou, alors on a crié : « A Teau ! » et on voulait leur mettre des bâtons dans les jambes afin de les faire tomber dans Teau. J^ai rappelé au peuple ses promesses, et il s'est calmé. Nous continuions notre route, la foule marchait toujours avec nous; étant arrivés à environ un mille de la ville, des paysans descendirent en courant la montagne, et se précipitèrent sur nous en disant : « Pendus, pendus ou noyés, ces deux b. . .-là ! » Un d'entre eux saisit le bas de l'habit d'un de ces malheureux ; la foule emporte bien loin le maire et M. d'Albis, je reste seul avec M. Dubois qui s'efforçait d'arracher Thabit des mains de ce paysan. J'en tenais un d'une main, et de l'autre je tâchais d'arracher riiabit. Enfin, vint un garde national qui nous prêta main-forte et arracha l'habit. La foule augmentait toujours. Je dois rendre justice au peuple de Vendôme, ils ont tenu leur parole, et ont exhorté les paysans à ne point faire violence à ces deux hommes. Voyant que si je continuais à marcher, il arriverait indubitablement un malheur, je criai : « Il faut les mener en prison », et tout le peuple cria : « En prison, en prison ! » Quelques voix criaient* : « Il faut qu*ils demandent pardon à Dieu, et qu'ils remercient M. de Chartres en considération de ce qu'on leur laisse la vie. » Cela fut promptement exécuté, et nous partîmes pour la prison.
En route, un homme s'avance avec un fusil et dit : « Rangez-vous que je lâche mon coup de fusil » Croyant que véritablement il allait tirer, je me suis précipité devant ces deux hommes en disant : <c Vous me
tuerez plutôt. » Comme c'était un homme bien habillé, M. Pieyre lui dit : c< Mais comment, est-il possible ? — Je badine, lui dit celui-ci, il n'y a rien dans mon fusil. » Nous avons encore continué notre route. En arrivant à la prison, il y avait grande affluence, les dragons étaient à cheval par Tordre de M. de Lagondie, je les ai fait descendre, en disant que le peuple m'avait promis et que je n'avais besoin que de sa parole.
Lorsqu'ils furent entrés, le peuple voulait se porter à l'Oratoire, ou le supérieur n'avait pas prêté serment, et dont l'église servait aux réfractaires, enfin doni les enfants n'étaient pas à la procession^ et que l'on aristocratisait, à ce qu'ils disaient. Je leur observai que cela ne devait pas se faire ainsi, qu'ils devaient prier M. le maire de témoigner au supérieur de l'Oratoire que l'on voyait avec peine son église remplie de réfractaires. On a dit : Bah, le maire! il faut que ce soit vous. Je leur ai répondu : j'accompagnerai M. le maire. J'y ai été. Le supérieur était très entêté, il n'a pas voulu céder dans le moment, mais cependant il est parti le lendemain. Après le dîner, j'ai été à la municipalité, où je suis resté pendant qu'on dressait le procès-verbal. J'y suis retourné le lendemain, et je l'ai signé.
1" juillet. — La longueur du récit que je viens de faire m'ayant empêché de continuer exactement, je dirai seulement que le lendemain de mon affaire, la compagnie des jardiniers est venue me féliciter ; je leur ai donné vingt-six bouteilles de vin : chacun n'en
eut qu'un verre. J'ai été trois fois à la municipalité plusieurs de ceux qui la veille étaient les plus acharnés vinrent en pleurant me demander pardon de les avoir empêchés de commettre un crime. Un d'eux me demanda quand on devait chasser les prêtres de la ville. Je dis qu'on ne devait point les chasser, et qu'au contraire on devait les laisser tranquilles. — Mais Monsieur, me dit-il, il y a un décret pour les chasser de la ville sous vingt-quatre heures, et je viens vous demander quand est-ce qu'il faut Texécuter. Je leur ai répondu qu'il n'y en avait point, que c'était une horrible imposture, et que quand il y en aurait, ils ne devaient pas se charger de l'exécution, et qu'ils devaient s'en fier à ceux qu'ils avaient nommés pour, cela. — Il faut donc les laisser là. — J'ai dit oui. — Mais mes camarades ne me croiront pas quand je leur dirai cela; il faudrait que cela fût écrit. — J'y ai consenti et je lui ait donné le billet suivant :
<c Les deux hommes que nous avons menés en prison sont dénoncés à l'accusateur public, et leur procès va leur être fait. Il n'y a point de décret qui ordonne l'exil des prêtres qui n'ont pas prêté le serment, et on doit les laisser tranquilles. »
Gomme je ne voulais pas qu'on pût m'en attribuer d'autre j'allai sur-le-champ à la municipalité, j'y déposai copie de ma lettre, je déclarai n'en avouer point d'autre, dont l'acte ne fût donné.
2. — Je viens de recevoir le décret pour le serment des officiers, je l'ai remis sur-le-champ à M. de Lagondie; demain à la parade^ on me rendra réponse.
4 — J'avais remis à hier au soir la déclaration sur le sernient, parce qu'il avait une grande procession de reliques qui avait attiré un grand nombre de pj sans, et je craignais que le refus du serment de J i part de quelque officier n'occasionnât du mouvement. Après le dîner, MM. de Lagondie, Rouillon, Bamonville, et Montureux m'ont déclaré qu'ils ne prêteraient pas le serment, et m'ont demandé le secret, craignant, à ce qu'ils disaient, que si cela était su, cela pourrait occasionner du trouble dans le régiment. 11 y en a un que je regrette beaucoup, c'est M. de Montureux; mais cela diminue fort la prévention favorable que j'avais conçu de lui, car je n'aime pas un homme qui préfère quelqu'un à sa patrie. La municipalité m'a demandé si je ne m'opposais pas à leur départ; j'ai dit que non. Le soir à huit heures et demie, Bessard, l'adjudant;, est entré dans ma chambre et m'a dit que la compagnie de Montureux était très affectée du départ de son capitaine, et qu'il craignait qu'il n'y eût du mouvement; je lui ai dit de m'avertir à la moindre chose. MM. Perrin et Ducasting sont venus me dire qu'ils prêteraient serment ainsi que MM. Jacquemin, Roussel et les deux adjudants. M. Dubois (celui à qui j'avais donné 500 livres avanthier) m'a déclaré ne vouloir pas le prêter. Nous sommes restés ensemble jusqu'à une heure et demie ; il ne s'est rien passé, tout a été tranquille ; nous ne nous sommes couchés que quand nous avons su ces messieurs partis. Gomme il ne reste point dWficiers dans la compagnie de Martin, j'ai chargé provisoirement M. Perrin de la commander. A deux heures et
demie j'ai été réveillé par une députation de Montoire, qui ne voulait pas accorder de passe-port aux officiers sans ma permission. J'ai répondu que je ne pouvais en accorder à ces messieurs puisqu'ils ne se regardaient plus comme officiers, et que je ne pouvais pas non plus m'opposer à leur départ, n'ayant aucune autorité. Sur cette réponse, on leur a accordé des passeports. Ce matin tout est tranquille ; tous les dragons sont à leur poste ainsi que les officiers assermentés. À dix heures et demie, nous nous sommes rendus sur la terrasse de l'abbaye; j'ai prononcé un discours, ensuite j'ai lu le décret et la lettre ministérielle qui y était jointe; j'ai prononcé le serment, et à l'instant tous les casques au bout des sabres, et des cris : Nous le jurons; d'un côté : Vive la nation, de l'autre : Vivent les dragons ! Quoiqu'il ait fait un temps détestable, il y avait cependant beaucoup de spectateurs. Nous sommes rentrés au milieu des applaudissements de tout le peuple, j'ai prié à diner une fois pour toutes, après le diner j'ai été à Montoire avec M. Roussel. J'ai pareillement fait prêter le serment aux dragons ; il y a eu le même enthousiasme qu'à Vendôme, les mêmes cris et les mêmes applaudissements.
5-25. — J'ai écrit à Gaen, à Sillé-le-Guillaume et à Mamers, à nos détachements, pour leur annoncer le décret sur le serment, et qu'ils eussent à s'y conformer. Je suis accablé de réponses à faire, et cela demande un temps considérable en outre je suis le seul officier supérieur, et par conséquent j'ai beaucoup plus
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de services qu'auparavant. Pour peu que je veuille lire ou me promener je n'ai plus le temps d'écrire ce journal, c'est ce qui fait que je suis arriéré, et qu'au lieu d'être au 8 je suis au 25. La municipalité, il y a quelques jours, me fit prévenir qu'elle allait me requérir de prêter, le 14 juillet, le même serment que l'année dernière. J'ai répondu que cela m'était absolument impossible, que l'Assemblée avait, par son décret du 22 juin changé la formule du serment, que si on était admis à prêter le serment de l'année dernière, tous les réfractaires reviendraient sur-lechamp, et demanderaient à le prêter. Néanmoins la municipalité a écrit au comité de constitution dont la réponse n'est pas encore arrivée. On a écrit au département, qui a répondu conforménent à mon avis. La municipalité m'a fait demander ensuite ce que je croyais qu'elle devait faire relativement à la garde nationale. Je lui ai dit que cela ne me semblait pas embarrassant, que je croyais que ce serait parfaitement remplir les vues de l'assemblée nationale que de faire prêter le serment aux gardes nationales, que, certainement, si elles n'y étaient pas invitées, elles crieraient beaucoup contre la municipalité, et pourraient bien y aller malgré cela. On a écrit au département et à la municipalité de Blois pour lui demander ce qu'elle ferait. Les réponses ont été conformes à mon opinion. Le 13 juillet, à six heures du soir, la municipalité donna l'ordre pour la garde nationale qui commençait à murmurer et on trouva que cet ordre s'était bien fait attendre. On aurait voulu fêter les dragons, leur donner à dîner, etc. Cela a été remis. A onze heures,
le 14 juillet, nous nous sommes mis en marche, pour nous rendre au Camp de la Fédération. Des applaudissementSy des cris» des bravos, des : vivcii t les dragons, nous accompagnaient. En entrant dans le Camp de la Fédération, nous avons été salués par une décharge d'artillerie. Chaque compagnie de garde nationale a prêté le serment que la municipalité allait recevoir. Ensuite nous, les casques au bout des sabres en criant de toutes nos forces : a Vive la nation ! Vive la garde nationale ! Vivent les Vendômois ! Vivent les dames de Vendôme ! » J'ai oublié de dire que le lendemain du premier serment tous les officiers assermentés s'étaient rendus avec moi à la Société, où nous avons été extrêmement applaudis.
26. — Avant-hier, nous nous sommes rassemblés sur le Mail; tous les gardes nationaux sont venus, nous en avons pris sous le bras chacun deux, et nous nous sommes rendus ainsi devant Tabbaye. On m'a présenté la mèche pour mettre le feu au canon qui devait donner le signal de la fête, j'ai tiré le coup, ensuite nous nous sommes mis à table, et je me suis trouvé placé à côté d'un homme ivre ; on m'a adressé des couplets, etc. Après le dîner, les grenadiers m'ont, malgré mes vives instances, et malgré ma résistance enlevé et porté tout autour des tables sur leurs épaules; ils ont voulu me placer sur une estrade où étaient nos drapeaux et nos guidons ; mais je me suis en vain défendu, on m'y a placé ; mais on ne m'y a pas gardé longtemps, car aussitôt je me suis jeté à la renverse; on m'a relevé et je me suis précipité au
milieu d'eux, étant décidé à tout plutôt qu'à rester sur cette estrade. On a ensuite dansé des rondes, on m'étouffait toujours tellement que j'ai été obligé de changer de chemise.
27. — J'ai été hier à la municipalité pour me faire reconnaître pour commandant militaire. J'ai lu le discours sur la servitude volontaire de la Boétie; je l'extrais. J'ai lu de Tallemand, de l'italien, de l'anglais ; le soir, j'ai lu de Mably et d'Emile.
1^'août. — Charmante journée ! Vivent les dragons ! Il n'y a pas de régiment comme cela en France ; avec de tels hommes nous recevrons bien les gueux qui auraient l'audace d'entrer en France, et la patrie sera libre, ou nous périrons avec elle. Nous avons été aujourd'hui à la petite guerre, les dragons y ont mis une ardeur incroyable, j'ai été pris un des premiers.
3. — Quelle heureuse journée ! J'ai sauvé la vie à un homme, ou plutôt j'ai contribué à la lui sauver. Ce soir, après avoir lu Pope, de Métastase et d'Emile^ j'ai été me baigner ; je me séchais ainsi qu'Edouard lorsque j'entends crier : Au secours, je me noie ! » J'y cours aussitôt, ainsi qu'Emile qui était plus loin; j'arrive le premier, on ne voyait plus que le bout des doigts ; je prends cette main qui saisit la mienne avec une force inexprimable, et par la manière dont il me pressait, il m'aurait fait noyer, si Edouard n'était arrivé et ne lui eût pris une jambe, ce qui lui ôtalt la possibilité de sauter après moi. Nous Pavons ainsi ramené à bord ; à peine il pouvait parler ; il m'a cepen-
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dant témoigné beaucoup de reconnaissance ainsi qu'à Edouard. Je pense avec plaisir à Teffet que cette nouvelle produira à Belle-Chasse. Je suis né sous une bienheureuse étoile, toutes les occasions se présentent, je n'ai qu'à en profiter. Celui qui se noyait est M. Siret, demeurant à Vendôme, sous-ingénieur des ponts-et-chaussées. Je me couche bien content.
4. — J'ai lu ce matin les papiers, j'ai lu de l'anglais, j'ai écrit à mon amie que j'étais heureux en pensant au plaisir que lui ferait ma lettre ! M. Siret est venu me faire une visite ; il est bien touché et reconnaissant. J'ai lu du latin, dîné, ensuite écrit à mon amie, à mon père; j'ai été au club où j'ai lu un discours sur l'abolition des ordres; on en a ordonné l'impression. M. Siret a rendu compte de ce qui lui était arrivé la veille, le président m'a fait beaucoup d'éloges, beaucoup de compliments ex abrupto ^ et très bien exprimés. On a ordonné d*écrire aux journalistes.
5. — Hier matin à la manœuvre. En rentrant je me suis déshabillé ; j'ai lu du président Hénault, de Jules César, de Stemham, de Mably ; j'ai dîné. Après dîner, j'ai lu d'Ipsiphyle, de Métastase, d'Héloïse, de Pope. À cinq heures au manège, ensuite j'ai lu dÉmiie.
8, — J'ai travaillé avec M. Jacquemin pour le remplacement des officiers; j'ai reçu enfin mes ordres de départ, nous allons à Valenciennes, nous partons vendredi 12 de ce mois. Nous sommes donc sûrs de servir la patrie, et de ne pas manquer un coup de sabre. J'irai donc bientôt à Belle-Chasse.
11. — Aujourd'hui belle journée. J'avais été invité hier à aller à THôtel de Ville avec quelques sous-officiers et dragons ; je m'y suis rendu aujourd'hui et j'ai été harangué, ensuite on a lu une lettre de M. Siret qui demandait que le corps municipal arrêtât qu'il serait décerné une couronne civique^ au citoyen qui aurait sauvé la vie à son semblable^ et qu'il m'en fût décernéune. Le corps municipal a agréé cette demande, et on m'en a donné une aux applaudissements d'un grand nombre de spectateurs. J'étais très honteux ; j'ai cependant témoigné ma reconnaissance le mieux que j'ai pu. J'ai été au club. On m'a témoigné beau-
* a Nous ne comprenons pas que, après avoir reçu avec tant de Joie un pareil hommage, le jeune colonel, en partant de Vendôme, quelques mois après, ait pu oublier sa couronne dans un grenier où, depuis longtemps, elle restait couverte de poussière, lorsque le savant Musset-Pathay l'y découvrit et Tacheta pour bien peu de chose, sans doute, puisque c'était au temps de l'Empire et qu'alors il n'était guère probable qu'il pût jamais la présenter au prince, pour qui seul elle avait quelque valeur. Cependant les Bourbons revinrent, et Musset apprit que le duc d'Orléans était au Palais- Royal. Ne doutant point que ce prince n'ait la plus grande envie de retrouver ce monument de sa gloire, il en fait secouer la poussière et le cadre en est doré tout à neuf; iU'emballe soigneusement et l'adresse & son altesse sérénissisme avec une lettre d'envoi très respectueuse, bien persuadé que par retour du courrier, il va recevoir un présent qui le dédommagera de ses soins et de sa longue attente... Mais plusieurs semaines s'étaient passées sans qu'il eut rien reçu, lorsqu'un de ses amis parvint à parler au duc, qui, persuadé que c'était un présent tout à fait désintéressé qu'on lui avait envoyé, n'avait pas même pensé à en accuser réception, et ne s'était occupé que de le montrer à tout venant dans son cabinet où il était magnifiquement placé. Quand il sut que ce n'était pas tout à fait nn cadeau, il envoya à Musset-Pathay une tabatière de buis, enrichie d'écaillé, que celui-ci donna immédiatement à son portier, attendu qu'il ne prenait pas de tabac. » Biographie ou vie publique et privée de Louis-Philippe d'Orléans, par Michaud. Voir page 3. (note) ce que nous avons dit de cet onvrage ; le ton acerbe de l'anecdote qu'on vient de lire suffit, d'ailleurs, à le caractériser.
coup de regrets et de bonté ; j'ai exprimé ma sincère et vive reconnaissance, je leur ai dit que j'éprouverais des regrets bien vifs en les quittant, si ce n'était pour aller occuper un poste bien agréable aux amis de la liberté, celui où on pouvait servir sa patrie ; que si je pouvais jamais avoir besoin d'un aiguillon pour m'exciter à employer pour la défense de la patrie tout le zèle et toute l'ardeur dont je suis capable, cela en serait un bien vif pour moi.
A la fin de 1791, le duc de Chartres reçut Tordre de partir avec son régiment pour Valenciennes. Il partit en poste de Paris, emmenant son frère, le duc de Montpensier, alors lieutenant-colonel, et laissant à Bellechasse, avec U^^ de Genlis, le duc de Beaujolais et sa sœur, ]l£iie d'Orléans. Le gouverneur et la jeune princesse étaient sur le point d'émigrer.
Dès que la guerre fut déclarée à TAutriche (avril 1792), Chartres fut promu maréchal de camp, à V ancienneté : il est vrai qu'il avait commencé sa carrière militaire à douze ans et par le grade de colonel. Son frère Montpensier devint son aide de camp : tous deux concoururent à la prise de Courtray, passèrent quelque temps à Metz, sous les ordres du général d*Harville, prirent part à la bataille de Valmy, contribuèrent par leur courage et leur ardeur à la victoire de Jemmapes.
Le jeune duc de Chartres, devenu le général Égalité, du nom dont s'était affublé son père S montra à Nerwinde de la valeur et du sang-froid : après la défaite il organisa la retraite; au commencement de février 1793, les troupes
* C'est sur la demande du duc d'Orléans qu'un arrêté de la Cornmune de Paris changea son nom, le 15 septembre 1792.
françaises, repoussées de Belgique, se cantonnèrent sur la frontière.
A cette époque le duc de Montpensier quitta Tarmée du Nord pour l'armée des Alpes : en revanche M"«j d*Orléans, et « sa gouverneur », revenant d'Angleterre où elles avaient passé quelques mois, — M"*« de Genlis s*y était donné le titre d'émigrée jacobine, — jugeant peu sûr le séjour de Paris, s'établirent à Tournai, dans le voisinage du camp du jeune général Égalité. Thiébault les y rencontra : le général O'Moran le présenta à « ces dames » et il devint vite un familier de la maison. — « J'étais, ditil ^ non seulement reçu tous les jours, mais je l'étais le matin comme le soir. Mademoiselle (Adélaïde d'Orléans)* dont M"* Henriette de Sercey partageait l'appartement, me faisait la grâce de me recevoir dans la seule pièce qu'elles eussent à elles deux. Parfois je fus même admis à l'honneur de déjeuner avec elles, et alors j'arrivais à neuf heures du matin. Quand elles avaient des promenades à faire, j'étais leur cavalier unique ou, comme elles m'appelaient, leur ce fidèle chevalier ». Lorsqu'elles se promenaient avant dîner, je restais pour dîner avec elles et avec M"*« de Sillery (de Genlis) qu'on ne voyait jamais avant l'heure de ce repas...
« Lorsque M"*« de Sillery-Genlis ne recevait pas, elle nous renvoyait vers sept heures du soir pour travailler; alors je passais chez ces demoiselles, où je n'ai jamais vu d'autre homme que moi, si ce n'est Jouy ' une ou deux fois, et quoique nos entretiens ne fussent pas fort gais, attendu que les événements en étaient trop souvent Tiné-
' Mémoires t. I, p. 356.
* Née le 25 août 1777, elle avait en mars 1793, près de seize ans.
* Compagnon d'armes de Thiébault : le futur Ermite, le futur membre de l'Académie française.
vitable sujet, il était parfois une heure du matin lorsque je quittai.
«... M"® de Sercey peignait fort bien et voulut faire et fit de moi un portrait que j'ai encore avec la bonbonnière sur laquelle elle le fît mettre. Eh bien, pendant une de ces séances. Mademoiselle, sachant ma passion pour la musique, et jouant admirablement de la harpe \ eut Tinconcevable bonté d'exécuter quelques morceaux, « afin, disait-elle, que je ne m'ennuyasse pas ». Ce fait achève de révéler à quel point cette princesse était faite sur le plus aimable modèle.
<( Je ne sais combien de petits ouvrages de dames, dans lesquels elles excellaient, occupaient leurs soirées. Ayant reçu de la paille d'Italie, elles se mirent à la tresser pour en faire des chapeaux; cependant, à force de les regarder faire, je crus pouvoir essayer de les aider et j'y réussis. Enfin M"® de Sercey, faisant jusqu'à des portefeuilles de maroquin, m'en fît un vert, que j'ai également eu le bonheur de conserver.
(( .,. Il est impossible de rien imaginer de plus calme et pourtant de plus enivrant que ces journées qui pour moi s'écoulèrent trop vite et dont le souvenir ne peut pas plus s'effacer de ma mémoire, que la reconnaissance que j'en ai conservée ne peut s'affaiblir dans mon cœur. Au reste, rien de plus pur que ces relations n'exista sur la terre. Je ne parle pas de celle pour qui tout se confondait dans le respect dû à son rang et à son malheur présent; mais M"® Henriette avait dix-huit ans, j'en avais vingt-trois ; elle était jolie entre toutes et. pour me servir d'une expression employée par M. le duc de Chartres dans une lettre qu'elle me montra et qu'il lui avait écrite, « fraîche comme
* « N'ayant pu lai donner de Tesprit, je lui ai donné des talents...» disait d'eUe, sans modestie, l'étrange mentor qu'était M">* de Genlis
la pèche vermeille ». Avec ma disposition à Tenthousiasme et au romanesque, on aurait pu voir des choses plus extraordinaires que l'amour qu'elle m'eût inspiré^ à la suite de relations si journalières et d'une intimité si réelle. Pendant des entrevues de seize heures nous étions abandonnés à nous-mêmes. Ëh bien^ je puis l'attester en rappelant cet épisode de ma vie, je n'ai pas eu une intention a cacher, pas une pensée à taire^ comme je n'eus pas un désir à réprimer. L'idée, je ne dis guère du fruit défendu, mais de la plus insignifiante des fleurs à cueillir, n'exista même pas... Une longue vie du moins nous en a récompensés, puisque nous vivons encore tous trois quarante-cinq ans après.
« ... Il arrivait cependant que, par des inconséquences, des inconvenances incroyables, Jouy causait parfois d'étranges embarras. Un jour, entre autres, M™* de Sillery- Genlis venait de peindre avec beaucoup de pathétique le malheur d'uiie femme qui avait cédé à un coupable égarement, lorsque Jouy, devant dix personnes, en présence de M"® Henriette, en présence de Mademoiselle^ dit : — fin vérité. Madame, il est impossible de donner à une situation de cette nature un plus puissant intérêt que vous ne venez de faire, mais aussi...
Qui ne sait compatir aux maux qu'il a soufferts ?
« Nous fûmes atterrés et un moment sans oser nous regarder. »
Quelques pages plus loin, Thiébault conte comment ce même Jouy, au moment de quitter Tournai, vint un soir faire à « ces dames » une visite d'adieu. Au moment où il allait se retirer, M"° de Sercey lui demanda d'écrire quelques lignes sur son livre de souvenir. Le futur membre de l'Académie française se recueillit un moment, prit la plume et traça ces jolis vers :
L'amitié, je le sens, est trop ambitieuse, Et ne peut en tous lieux occuper yotre cœur : Eh bien 1 oubliez-moi quand vous serez heureuse, Pensez à moi dans le malheur.
Quelques jours plus tard, le duc de Chartres vint à Tournai pour rendre visite à sa sœur : Thiébault, de son côté quittait le quartier général : on se dit adieu... pour ne plus se revoir qu'après de terribles événements, à la Cour du Palais-Royal... Bientôt les opérations de la guerre obligèrent M"^* de Genlis et son élève à reculer jusqu'aux environs de Valenciennes. Le duc de Chartres restait à Tétat-major de Dumouriez : chacun sait comment celui-ci passa à l'ennemi; le duc de Chartres le suivit jusqu'à Mons, quartier général des Autrichiens; puis il gagna la Suisse avec sa sœur et M"^^ de Genlis, qui l'avaient rejoint sur le territoire étranger.
Le 4 avril 1793, le C~ Bernazais, aide de camp de Dumouriez se présente à la barre de la Convention et fait part à l'Assemblée de l'arrestation de ses commissaires, Lamarque, Camus, Bancal, Quinette et du ministre de la guerre Beurnonville, tous cinq livrés à l'ennemi par le vainqueur de Jemmapes... Le premier mouvement des conventionnels ne fut pas heureux : ils décrétèrent par représailles que « la femme et les enfants du général Valence S la citoyenne Montesson, et la C"* femme Égalité seraient mis sur-le-champ en arrestation' ». C'était maladroitement se venger sur des femmes et des enfants. Le décret ajoutait, il est vrai, que « les C"* Brulart-Sillery et Égalité, membres de la Convention, seraient gardés à vue, avec liberté d'aller où ils jugeront à propos* ». Le
* Aide de camp de Dumouriez, il avait passé avec lui au camp autrichien.
' Procès-verbaux de la Convention, 4 avril 1793.
6 avrils la Gonventioû se reprend : elle rend un nouveau décret, « tous les individus de la famille des Bourbons seront mis en arrestation. Ils seront transférés et gardés dans une ville de Tintérieur. Le Comité de salut public sera tenu de fixer le lieu de leur détention. Les individus de la Famille royale continueront d'ôlre renfermés au Temple^ ». C'était la détention pour Philippe-Égalité, et pour ses fils, du moins pour Montpensier, alors employé à Tarmée dltalie et son jeune frère Beaujolais qui achevait au Palais-Royal son éducation. L'ainé, le ci-devant duc de Chartres, étant passé à l'étranger, restait hors d'atteinte : le décret visait également la douce et nonchalante duchesse d'Orléans (C** Egalité), sa belle-sœur, la duchesse de Bourbon, et aussi le cousin germain de Philippe-Egalité, Louis-François-Joseph, prince de Conti, un pauvre homme ce très faible, très pusillanime et d'une nullité absolue^». Le ci-devant prince de Conti touchait à la soixantaine : il se figurait être au mieux avec la Révolution. « Il lui avait donné, pensait-il, des gages indiscutables, en laissant la princesse de Conti, sa femme, émigrer seule, en suivant assidûment les réunions de son district et en offrant des prises de tabac aux sans-culottes qu'il y rencontrait. Ce fut donc avec une surprise effarée et un cruel désenchantement qu*il se vit conduire à l'Abbaye, le 7 avril, trois jours après le décret de la Convention ^ »
Quant à Philippe-Egalité, il apprit le mandat dont il était l'objet, au Palais-Royal, étant à table avec Monville, l'homme d'esprit et de plaisir qui vivait dans son intimité. Ce fut Merlin de Douai qui apporta la nouvelle.
— Grand Dieu, s*écria le prince en se frappant le front,
* Procès-verbaux de la Convention, 6 avril 1793.
* Comte Ducos. La mère du duc d'Enghien, p. 287.
* Comte Ducos, Idem,
est-il possible ! Après les preuves de patriotisme que j'ai données, après tous les sacrifices que j'ai faits, me frapper d*un pareil décret! Quelle ingratitude! Quelle horreur! Qu en dites-vous, Monville?
Celui-ci, dit l'auteur qui a recueilli l'anecdote, dépouillait et assaisonnait une sole, il exprimait le jus d'un citron. Il répond au prince, sans se déranger le moins du monde :
— C'est épouvantable, Monseigneur; mais que voulezvous ? Ils ont eu de Votre Altesse tout ce qu'ils en pouvaient avoir : elle ne peut plus leur servir à quelque chose, et ils font de Votre Altesse ce que je fais de ce citron dont tout le jus est exprimé.
M. de Monville jette dans la cheminée les deux moitiés du citron et observe au prince que la sole doit être mangée bien chaude ^.
Tel était le ton au Palais-Royal.
Conduit à la Mairie, Egalité protesta contre l'application du décret : il n'y était pas compris nominativement et son titre de député semblait l'en exclure; mais l'Assemblée passa à l'ordre du jour ^ ; on l'envoya à l'Abbaye. On avait songé d*abord à l'écrouer, avec sa famille, au donjon de Vincennes ou au château de Dijon ' ; mais le conseil exécutif provisoire décida, le 8 avril, qu'il serait interné à Marseille ; le lendemain les C*"* Laugier, Gailleux et Naigeon étaient nommés commissaires civils pour la conduite des Bourbons captifs.
La duchesse d'Orléans, arguant de son état de santé, obtint de rester auprès de son père, le duc de Penthièvre,
* Montgaillard. Distoire de France depuis le règne de Louis XVI, cité par Wallon. Histoire du Tribunal révolutionnaire de Paris. t. II, p. 9. Montgaillard garantit Tanecdote.
* Wallon. HisL du Tribunal révolutionnaire de Paris.
* Aulard. Recueil des actes du Comité de Salut public, III, 157.
à Bizy^ près Vernon; mais on écroua à TAbbaye le prince de Conti et à la Force la duchesse de Bourbon, sœur d'Egalité. Le 11 avril le convoi des prisonniers quittait Paris et on va lire les rapports des commissaires chargés de les accompagner ; nous n'avons pu retrouver le premier de ces rapports, rendant compte du voyage depuis Paris jusqu'à Nogent-sur-Vernisson; c'est donc à ce point de la route seulement que commence la relation.