‹ Les Fils de Philippe-Égalité pendant la TerreurChapitre 5 sur 19 · DS LA · texte numérisé non relu

DS LA

DU PRINCE DE CONTI DU COBfTE DE BEAUJOLAIS ET DE LA DUCHESSE

DE BOURBON de Paris à Maneille (ayril 1793).

D'apràs 1m doeniMnta originaux {Arehivu natùmaUê).

Moulins, le 14 ayril Tan S* de la Hépubliqae.

Citoyen Ministre,

Nous reprenons notre journal au point où nous en sommes restés par notre première dépêche datée de Nogent-sur-Vernisson *.

Suite du journal,

La G°* Bourbon persiste à vouloir rester ; nouvelles instances de notre part, grande colère de la sienne ; elle laisse apercevoir ses véritables idées et la cause de sa maladie; elle déclare enfin qu'elle nous regarde comme des ennemis puisque nous la conduisons en prison, qu'elle aime mieux mourir que d'y aller et qu'elle voit que nous ne mettons tant d'ardeur à la faire partir que par la crainte que dans le village où nous sommes on ne parvint à la délivrer du sort affreux qui l'attend, qu'elle désire qu'un généreux effort lui rende la liberté et qu'elle est prête à tout entreprendre pour résister à l'oppression. Enfin une dernière tentative réussit ; elle part à deux heures et demie après midi sous la condition que nous attendrons à Moulins la réponse à sa pétition. Nous arrivons à Gosne» département de la Nièvre, à neuf heures. Le maire de cette ville et la garde nationale prévenus par Cailleux nous reçoivent, nous comblent de témoi-^

*■ Relai de poste à trente-deux lieues de Paris.

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gnages d'estime et nous offrent leur zèle ; nous n'en abusons pas^ quinze hommes seulement restent d'après notre réquisition. Dans tout ce que nous voyons, nous sommes convaincus que tout est bon, sage et patriote dans cette ville et nous ne pouvons nous refuser de rendre au G. Meunier, maire, la justice de déclarer qu'il serait à souhaiter que tous les magistrats du peuple lui ressemblassent dans les petites villes. Telle est l'idée qu'il nous a laissée de lui; tout dans sa conduite pendant notre séjour annonçait de sa part simplicité et lumière, franchise et sagesse, patriotisme et fermeté.

Revenue de sa colère la G"' Bourbon nous rend plus de justice et sa conduite est très raisonnable. Son extinction de voix dure toujours. Sur sa demande nous ne partirons qu'à onze heures aujourd'hui 12 avril, et nous irons coucher à Moulins, distant de vingtquatre lieues d^ici.

Nous n'avons pu partir de Gosne qu'à midi. Par les soins de Gailleux la gendarmerie a escorté nos voitures à la Charité, à Ne vers et à Saint-Pierre-le*'Moutier, depuis l'entrée jusqu'à la sortie de ces villes. Elle n'aurait pu sans être trop fatiguée nous conduire plus loin, car partout les gendarmes sont sur les dents par les fréquentes courses qu'ils sont obligés de faire. Cependant leur secours nous a été très utile en rendant les curieux dont nous étions assaillis le moins importuns possible et nous facilitant le moyen de ne rester dan9 les grandes villes que le temps nécessaire pour changer de chevaux à la poste. Nous sommes arrivés à Moulins à onze heures du soir, la

garde nous attendait à Tauberge où nous avons logé, et a reçu de nous les consignes que nécessitait l'exécution des ordres du conseil exécutif. Nous y sommes en ce moment, le 13 avril, et nous attendons jusqu'à demain la réponse à notre première dépèche. La C^ Bourbon toujours de plus en plus traitable^ paraît se mieux porter. Nous lui avons offert un médecin, elle a répondu qu'elle n'avait besoin que de repos. Elle nous a demandé d'entendre la messe demain dimanche, nous y avons consenti, et nous prendrons toutes les précautions nécessaires pour qu'il n'en résulte aucun danger ni dérangement. Elle veut aussi se confesser pour communier. Un officier municipal de cette ville, prêtre très patriote et très instruit, lui donnera ce secours spirituel, au moyen duquel nous la déciderons plus facilement à continuer sa route sans opposition, du moins nous l'espérons. Nous n'avons encore vu que le citoyen Delan, maire de cette ville, qui nous paraît à la hauteur de ses fonctions et des circonstances. Le patriotisme est dominant ici et pourchasse dans ce moment l'aristocratie et déjoue ses manœuvres dans cette partie de la République. Jusqu'ici les cris de Vive la nation ont charmé nos oreilles dans presque toutes les villes, bourgs, villages et hameaux où nous avons passé, et les routes sont couvertes de volontaires de la dernière levée. Le Conseil exécutif recevra sans doute ces détails avec satisfaction et nous les lui donnons avec joie, quoique étrangers à notre mission.

Le G"^ Gonti nous recommande sans cesse de renouveller ses instances auprès du Conseil exécutif,

pour qu'on lui envoie ses domestiques, dont il ne peut, dit-il, se passer dans l'état d'incommodité où il se trouve.

Il demandait aussi la permission d'appeller un notaire pour donner sa procuration à une personne de confiance, en présence desquels il désire que les scellés apposés chez lui soient incessamment levés, n'ayant, assure*t-il qu'à gagner à ce que sa conduite soit examinée. Gomme il nous est enjoint de ne laisser communiquer nos prisonniers avec personne, nous n'avons pas voulu prendre sur nous d'accéder à sa demande; et nous prions le Conseil exécutif de nous faire parvenir à Marseille ses intentions à cet égard, tant pour le C"* Conti que pour la C" Bourbon, qui a fait la même demande, et qui forme le même désir.

Nous nous sommes rendus ce soir à cinq heures au directoire du département de l'Allier, où nous avons trouvé les citoyens Forestier et Labrumerie, commissaires de la Convention nationale. De concert avec eux, les administrateurs ont pris des mesures pour nous procurer des chevaux aux postes voisines ou nous en aurions manqué indubitablement sans leur assistance. N'ayant point reçu d'ordre du Conseil exécutif par l'ordinaire de la poste ni par un courrier relativement à la pétition de la G^ de Bourbon, et son état ne nous paraissant pas tel qu'il doive nous arrêter plus longtemps, nous nous disposons, après en avoir conféré avec les commissaires de la Convention, à partir demain à neuf heures du matin. Signé Laugier, Gailleux et Naigeon l'aîné. Et plus bas est

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écrit : il est huit heares du matin le 14. Nous nous disposons à partir à l'instant ^

De Vienne, département de Tlière, le 16 avril 93, Tan 2 de la République.

Citoyen Ministre,

Nous vous avons adressé par notre dépèche n* 2 notre journal jusqu'au départ de Moulins, nous le reprenons à compter de ce moment.

Suite du journal.

Malgré cette ferme résolution, notre départ n'a pu avoir lieu qu'à onze heures passées. Le Conseil exécutif aura peine à se faire une idée de la véritable cause d'une partie des entraves qui nous assiègent partout. Des aubergistes avides et rampants portent leurs mémoires à des taux exhorbitants et se fondent sur ce qui se passait anciennement avec les princes. En vain cherchons-nous à faire entendre la voix du patriotisme, à rappeler les principes de l'égalité et à faire sentir que nous ne saurions être trop économes des deniers de la République : ces vérités glissent sur des cœurs cuirassés par Tégolsme et le fâcheux effet de ce vice infâme est de nous retarder partout. A Moulins il a fallu l'intervention du maire pour réduire faiblement le mémoire le plus ridiculement vampirique.

L'ordre du département de l'Allier n'a pu nous

* Archivée natioTiaUs F\ 4389.

procurer le nombre de chevaux nécessaires et partout il nous a fallu faire redoubler ou attendre, et nos soins et notre activité n'ont pu nous faire arriver à Roanne avant onze heures du soir. La municipalité de cette ville, comme toutes celles auxquelles nous nous sommes adressés, nous a prodigué les témoignages de son zèle et de sa fraternité. Nous allions partir le 15 avril, à neuf heures, quand un accident arrivé au Bac ^ nous a fait retarder notre marche de deux heures. Tout ce qui nous était raconté de Lyon étant loin de nous rassurer sur la sûreté de notre dépôt, nous avons résolu d'engager Gailleux d'aller dans cette ville y voir les commissaires de la Convention nationale et le maire pour se concerter avec eux et savoir s'il n'y aurait pas trop à craindre que la présence de nos compagnons de voyage n'y occasionne une commotion dangereuse. Gailleux est parti deux heures avant nous, nous avons attendu à la Tour de Salvany *, distant de deux lieues de Lyon, Tavis que Gailleux nous a fait parvenir par notre courrier. Nous sommes partis de la Tour à minuit, nous avons traversé Lyon et sommes arrivés à Vienne, département de l'Isère, à dix heures du matin, le 1 6 avril, après avoir essuyé tous les retards imaginables par le manque absolu de chevaux et avoir perdu un temps infini pour nous en procurer par la voie des différentes municipalités, qui, déférant à notre réquisition, en prenaient au prix de la poste chez les

* A la f ortie de Roanne, la route traverse la Loire.

* La Tour de Salvagny, relai de poste à trois lieues et demie de Lyon.

DE PHlUPPE-ÉGALITi

particuliers. Quatre lieues avant et après Lyon nous avons constamment eu une escorte de six gendarmes des brigades des lieux. Les commissaires de la Convention nationale étaient partis le 15 à cinq heures après midi. Mais le maire a beau* coup approuvé les précautions que nous avions prises et a assuré à Cailleux que cette prudence était nécessaire.

A quatre heures du matin comme nous changions de chevaux à Lyon nous avons reçu le paquet que nous a apporté le courrier expédié par le citoyen ministre de la Justice contenant l'expédition du décret qu'avait demandé le C*" Égalité ; nous avons vu avec une véritable sensibilité que le Conseil exécutif approuvait la conduite que nous avions tenue jusqu'à Nogent et nous en témoignait sa satisfaction. Si le bonheur répond à notre zèle nous espérons trouver à notre retour le Conseil exécutif dans les mêmes dispositions à notre égard et ce sera la plus chère récompense de nos veilles et de nos soins.

 Vienne, mêmes offres amicales du maire et des officiers municipaux qui nous ont confirmés dans l'assurance qui nous avait été donnée que nous serions exposés à un manque absolu de chevaux dans plusieura postes de la route qui nous reste à faire. Ces dignes magistrats du peuple nous ont offert de nous procurer un bateau conduit par des hommes sûrs qui nous mèneraient nous et nos voitures à Avignon à moins de frais et plus promptement que la poste. Nous nous décidons à prendre ce parti, parce que nous évitons ces retards qui dans les villes

attirent une affluence prodigieuse de curieux qm, mus par des hommes perfides, pourrawnt rendre notre position très difficile, et auiii parce que nous croyons remplir les vues da Conseil exécutif en soustrayant un moment 1S0S prisonniers à tous les regards ; parce que, enfin, nous économisons par ce moyen les deniers de la République.

Cependant, malgré notre scrupuleuse attention, la dépense est considérable et le Conseil exécutif verra par rétat de notre situation financière que nous adressons au citoyen ministre de la Justice que nous avons absolument besoin que, suivant sa promesse, il nous fasse parvenir à Marseille un mandat de cinq à six mille livres sur le receveur du district. Le Conseil exécutif sentira facilement qu'il vaut mieux que nous versions dans le Trésor public ce qui pourrait nous rester d'excédent à notre retour, que si nous manquions de fonds indispensables à deux cents lieues du centre de nos affaires et du lieu de notre résidence.

Signé : Laugier, Cailleux et Naigeon ^

Citoyen Ministre de la Justice,

Vous avez vu par notre lettre n^ 3 datée de Vienne que nous avions pris une résolution qui devait nous rendre en peu de temps à notre destination; le vent en a décidé autrement, comme vous allez en juger par la suite de notre journal. Les éléments s'ac-

* Archives nationeUea F\ 4389.

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cordent avec les maîtres de poste et les aubergistes pour nous contrarier et nous arrêter; cependant nous approchons toujours plus du terme si désiré de notre voyage.

Suite du journal.

Ne connaissant pas les usages du lieu et voulant user de la bonne volonté des officiers municipaux de Vienne, nous nous en sommes rapportés à eux pour l'arrangement à faire avec les conducteurs du bateau. Le Conseil général a fait appeler un marinier d'une grande réputation et a passé avec lui, suivant l'extrait de ses registres dont il nous a remis expédition, marché à raison de 2 000 francs , tout compris, pour notre transport à Tarascon. Nous avons désiré débarquer dans cette ville parce qu'on nous a assuré que celle d'Avignon était dans une agitation dont on n'a pu nous expliquer les motifs et l'objet. Cette considération n'a pas peu contribué à nous décider à prendre le parti de voyager par eau, parce que nous avons la facilité de traverser rapidement Avignon sans nous y arrêter un seul instant. Les mariniers nous ont promis que, pour peu que le temps les seconde, nous arriverons le second jour à Tarascon, ce qui nous rapproche beaucoup de Marseille.

Nous sommes partis à sept heures du matin, le 11 avril, devienne, par le plus beau temps du monde et tout nous annonçait un voyage rapide; mais à peine avons-nous eu fait deux lieues qu'un vent du Nord assez fort s'est élevé et comme il devenait h chaque instant plus violent, nous avons été forcés

d'arrêter à une heure après midi à Tain, distant de quinze lieuesde poste de Vienne. Cette nouvelle entrave à laquelle nous ne devions pas nous attendre, a été fort utile au C^ Gonty qui avait le plus grand besoin de repos, étant très fatigué par la fièvre qu'il avait eue toute la nuit et qui Ta repris à la sortie de Vienne. Le vent s'apaisa dans la nuit et à trois heures du matin, le 18 avril, nous étions dans le bateau où nous allions assez bien, malgré le vent contraire. Néanmoins il devint très fort et nous arrêtâmes, à cinq heures du soir, au Pont-Saint-Esprit où la municipalité nous fournit tous les moyens d'empêcher Timmensité des curieux de nuire à nos voyageurs et même de nous gêner. Plus nous approchons de Marseille, plus les prisonniers témoignent de l'inquiétude ; et ce n'est pas sans quelqu'apparence de raison, car aujourd'hui les mariniers, que nous rencontrions, leur criaient en passant des injures et leur promettaient qu'à Marseille on leur couperait le col. Ces atroces plaisanteries ont rendu notre situation infiniment pénible. D'un côté il nous faut supporter les lamentations de la citoyenne Bourbon et du G^ Gonty, de l'autre côté nous craignons pour la sûreté de notre dépôt et, d'ailleurs, la voix de l'humanité qui retentit dans nos âmes y porte la tristesse et l'inquiétude, mais nous ne nous décourageons pas et nous espérons par nos soins et avec le secours des patriotes remettre notre dépôt intact.

Nous sommes partis, le 19 avril, à cinq heures du matin du Pont-Saint-Esprit^ par le plus beau temps

du monde; mais cela n'a pas duré. Deux heures après le vent du Nord s'est élevé avec violence et nous a forcés de faire deux relâches. Néanmoins, profitant de tous les moments où la tourmente était moins forte, nous sommes parvenus à nous couler jusqu'à Avignon où nous sommes arrivés à midi et demi. Le vent, toujours plus fort, ne permettant pas d'aller plus loin, instruits que la ville d'Avignon était assez tranquille dans ce moment pour que deux heures de séjour ne pussent nous y compromettre, enfin après nous, être assurés que Tarasconest plus loin de Marseille qu'Avignon même et ne présente pas l'espérance d'une plus grande tranquillité, nous nous sommes décidés à quitter le bateau et à reprendre la poste, nous nous sommes procurés des chevaux et nous serions partis à une heure et demie sans l'ivrognerie d'un postillon qui nous a fait perdre deux heures; néanmoins nous sommes arrivés à Orgon distant de huit lieues de poste d'Avignon à six heures du soir.

Tout nous paraissait tranquille dans cette ville ; nous avions requis, pour plus grande sûreté, la municipalité de nous fournir dix hommes de garde à l'entrée de la nuit ; tout à coup des volontaires du département de l'Hérault qui passaient par Orgon pour se rendre à Tarmée d'Italie viennent cerner notre

auberge en jetant des cris affreux et faisant des menaces que l'étai d'ivresse où ils se trouvaient rendait plus inquiétants. Nous nous présentâmes à eux; leur dîmes que nous avions une mission que nous avions communiquée à la municipalité ; invo-

8t PRÉCIS DE LA TRANSLATION

quftmes leur patriotisme pour la sûreté dont nous devions jouir; mais rien ne pouvait calmer des hommes qui étaient furieux sans en savoir la raison. Tout ce que Laugier qui entend le patois a pu démêler dans leurs cris, c'est qu'ils disaient que noîÂS étions des émigrarUs et qu'il fallait provisoirement noiLS couper le col. Enfin le maire et le procureur de la commune étant survenus, nous les priâmes de faire convoquer l'Assemblée de la commune, afin que nous pussions, en présence des volontaires passagers, commettre à la garde des bons citoyens d*Orgon le dépôt qui nous était confié. Cette résolution produisit un bon effet. Dans un instant la commune fut assemblée; nous lui parlâmes en français et en patois. Les habitants s'intéressèrent au succès de notre mission et eux-mêmes se chargèrent de nous débarrasser de l'importunité des réclamants, ce qu'ils firent en leur représentant avec beaucoup de douceur que des soldats de la patrie devaient porter respect et obéissance aux magistrats du peuple dans les villes où ils passaient et qu'au lieu de parler en maîtres ils devaient s'en rapporter au patriotisme très connu des habitants d'Orgon pour la garde de ces prisonniers ; enfin ces volontaires se retirèrent en tirant des coups de fusil en Tair et criant : Tous les Bourbons à la guillotine. Ce qui en prouvant que leur tort provenait d'un excès de patriotisme et de vin, jeta répouvante dans l'âme de nos compagnons de voyage. Cependant, à minuit, tout étant parfaitement tranquille et sachant que ces volontaires partaient à cinq heures du matin, nous convînmes de faire

reposer nos prisonniers jusqu'à onze heures, que nous les ferions partir pour aller coucher à Aix. Laugier fut chargé de partir à six heures du matin pour aller de suite jusqu'à Marseille en prenant le long de la route toutes les précautions nécessaires pour la sûreté du dépôt dont nous étions prêts à nous décharger. Laugier arriva en effet à Aix à deux heures et demie de relevée le 20 avril 5 plusieurs bataillons de la garde nationale de Marseille y étaient; Laugier trouva le Conseil général de la commune assemblé en banquets civiques avec des commissaires du département^ les membres du district et des autres autorités constituées. Aussitôt qu'il le put il les requit de pourvoir à la conservation des prisonniers ; ils promirent de prendre toutes les mesures nécessaires et après cette assurance, Laugier partit pour Marseille ayant dans le cabriolet avec lui le Président du département, et arriva à huit heures du soir. Son premier soin fut d'aller voir les citoyens Moyse, Bayle et Boisset, commissaires de la Convention nationale, qui étaient dans cette ville avec des pouvoirs très étendus. Les représentants furent d'avis qu'il fallait d'abord envoyer un courrier aux collègues de Laugier pour les engager à ne partir d'Aix que quand ils leur en feraient l'invitation de concert avec Laugier. Le courrier partit.

De leur côté Cailleux et Naigeon arrivèrent à Aix avec les prisonniers à cinq heures et demie. Un peuple immense les attendait à la poste. Une force armée considérable protégeait leur marche, ils furent conduits à la maison commune oii les corps administra-

84 PnÉGIS DE LA TRANSLATION

tifs voulurent absolument les retenir tous. Us les entassèrent dans une chambre où ils furent obligés de coucher pèle et mêle, prisonniers, commissaires et officiers de gendarmerie; ce qui était insupportable pour chacun en particulier. Les commissaires ne voulurent pas, par prudence, arguer des pouvoirs dont ils étaient porteurs, pour occuper et faire occuper par leurs compagnons de voyage les logements que Laugier leur avait fait préparer dans une bonne auberge. Les propos qui avaient entouré les voitures depuis la poste jusqu'à la maison commune, faisaient trembler les prisonniers et inquiétaient les commissaires. Tantôt on appelait la citoyenne Bourbon, madame Veto^ tantôt on comparait le cortège à Gapet revenant de Varennes ou allant à la guillotine. Les mômes propos se tenant dans tous les lieux publics de Marseille et étant accompagnés d'expressions d*une haine très prononcée contre tous les parents du tyran, les précautions devenaient de plus en plus nécessaires. C'est pourquoi, après s'être concerté avec les commissaires de la Convention, Laugier fit avertir ses collègues de partir d'Aix, lundi à onze heures du soir, pour arriver à trois heures du matin à Marseille ; ce qui fut exécuté à la lettre. Les voitures escortées par vingt gendarmes furent rendues à quatre heures au bas de la colline sur le sommet de laquelle est le château de Notre-Dame de la Garde où le directoire du département avait arrêté de faire garder nos prisonniers. Des chaises à porteur ont monté la citoyenne Bourbon jusqu'au château. Arrivés là le C. Paris, président du département, le

G. Grasset, frère du député et administrateur, et le G. Brémond, président du district, accompagnés de deux membres du Gonseil général de la commune et d'un chef de légion, nous ont regus, nous leur avons confié nos prisonniers et ils nous en ont donné une reconnaissance provisoire, en attendant que les corps administratifs nous donnent une décharge plus authentique. Rien n'était prêt pour loger nos compagnons de voyage; tous sont dans des chambres nues, sans autre meuble qu'un grabat. La vue de cette retraite les a vivement affectés; la citoyenne Bourbon s*écriant qu'il était barbare de traiter ainsi des personnes qui, loin de s'être élevées contre la Révolution, l'ont servie de tous les moyens que la justice et la raison peuvent avouer, a fondu en larmes. Notre mission est terminée, nous avons payé notre tribut à la patrie, mais, en ce moment, entièrement livrés aux sentiments d'humanité inséparables du véritable patriotisme, nous ne pouvons dissimuler que la situation de cette malheureuse femme nous a déchiré l'âme et nous ne craignons pas de Tavouer hautement. Le C^ Gonty, à raison de son âge et de ses infirmités, n'est pas moins à plaindre et ne sent pas moins vivement l'amertume de sa position. Quant au G^ Égalité, il montre plus de résolution et parait trouver dans la compagnie de ses enfants des armes contre l'ennui et la tristesse de sa solitude. Son fils Antoine ^ avait été traduit dans ce fort deux heures avant.

Quelqu'affreux que soit ce séjour, les prisonniers y

* Le duc de Montpeniier, arrêté & rarmée d'Italie.

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seront pendant quelque temps plus en sÀreté que dans la ville, où tout ce qui rappelle la royauté excite une juste horreur donton nepourraitcalculerleseffets.

S'il y a quelqu'adoucissement àaccorder àla rigueur de leur détention il convient d'attendre que le peuple se soit accoutumé à avoir près de lui des personnes qui ont le malheur de porter un nom qu'il abhorra.

Les administrateurs, qae nous avons vus, nous ont paru réunir à cette énergie de patriotisme dont tout porte à Marseille l'empreinte sacrée, des sentiments d'humanité dignes de la bonne cause dont ils ^sont les zélés défenseurs.

Les commissaires à la translation des Bourbons

Signé : Làugur, Gâilleux, Naigeon.

ManeiUe, le 24 avril 1793» Tan 2 de U RépubUque*. * Arehium nationale$ BB^fM.

né iP 3 Juillet nij.

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