‹ Les Fils de Philippe-Égalité pendant la TerreurChapitre 6 sur 19 · MA GAPTIVITÉ DE QUARANTE-TROIS MOIS · texte numérisé non relu

MA GAPTIVITÉ DE QUARANTE-TROIS MOIS

DE NICE A Marseille et au fort de notre-dame-

OE-LA-GARDE (ATTil 1793.)

Le duc de Montpensier, âgé de dix-huit ans en 1793, avait, on Ta vu, accompagné son frère atné, en qualité d*aide de camp, durant la campagne de 1792. Il s'était signalé à Yalmy. Du quartier général de Dampierre-sur- Àuve, Kellermann écrivait, en un ordre du jour qui fut inséré au Moniteur : « . . . Embarrassé du choix, je ne citerai, parmi ceux qui ont montré un grand courage, que If. de Chartres et son aide de camp, H. de Hon^)enster, dont Textréme jeunesse rend le sang*froid, à l'un des feux tes plus soutenus qu'on puisse voir, extrêmement remarquable. »

Tout au début de 1793 Montpensier rentra à Paris ; il dit, dans un de ses interrogatoires, à Marseille : «c Mon frère, commençant à avoir des principes différents des miens, j*ai préféré, n'étant pas d'accord, quitter l'armée où il était. » <c A Paris il rencontra le général fiiron, ami de Philippe-Egalité — ils étaient nés le môme jour et ne s'étaient jamais perdus de vue — Bif on emmena à l'armée d'Italie le fils de son ami, et c'est ici que commence la narration du jeune prince :

Cette longue et pénible captivité commença dans les premiers jours d^avril 1793. Le quartier général de l'armée d'Italie était alors à Nice, et je l'avais rejoint peu de temps auparavant, en qualité d'adjudant-généraly lieutenant-colonel. L'armée était commandée par le duc de Biron, et ce brave et excellent homme me donnait chaque jour de nouvelles preuves de son ancien attachement pour notre famille ainsi que de la droiture de ses intentions. J'allais diner chez lui le 8 avril^ (jourfatalquejene saurais oublier) ; ne le trouvant pas dans son salon, je m'avançais vers la porte de son cabinet, lorsque je Fen vis sortir précipitamment, et avec les marques d'une vive agitation. Il tressaillit en m'apercevant, et me dit ensuite à demi- voix qu'il aurait à me parler en particulier. J'entrai aussitôt dans son cabinet, et lorsqu'il en eut fermé la porte : ce Vous voyez, s'écria-t-il, un homme au désespoir, j'ai d'affreuses nouvelles à vous annoncer. » Imaginant aussitôt qu'il s'agissait de quelque malheur survenu à mon frère ou à mon père, je lui demandai avec empressement si mes craintes étaient fondées. « Non, me répondit-il, c'est de vous seul qu'il s'agit. — Si cela est ainsi, je respire ; mais ditesmoi, général, de quel malheur personnel suis-je donc menacé ? — Je viens de recevoir l'ordre de vous arrêter, et de vous faire conduire sous bonne escorte, dans les prisons de l'Âbbaye à Paris. — Mais cet ordre

* Le décret aYait été rendu le 6 à la GonYention. Comment, deux Jours plus tard, pouvait-il être connu à Tannée dltalie ? Le duc de Montpensier ne s'est pourtant pas trompé sur la date. One pièce conservée aux Archives des Bouches-du-Rhône indique que le 9 avril» il était déjà arrêté et couchait à Vidauban. G. L.

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ne concerne- t-il que moi? - — Vous seul ; on ne me parle pas du reste de votre famille, et si c'était une mesure générale, j'imagine qu'on me le manderait. An reste, voici Tordre ; lisez-le vous-môme. » Je le lus ; il était signé parles membres du Comité du Salut public, et on n'y parlait effectivement que de moi seul. « Eh bien, général, je suis votre prisonnier ! » Les larmes lui vinrent aux yeux, « Âh ! rendez justice à mon attachement ; il est sincère, il est sans bornes. Que puis-je faire ? Parlez-moi franchement, je vous le demande à genoux ! N'auriez-voua pas, soit dans vos lettres, soit dans vos propos soit enfin d'une manière quelconque, commis quelq ue indiscrétion qui ait indisposé contre vous les gouvernants actuels? — Non; ils ne peuvent guère ignorer les sentiments qu'ils m'inspirent, ainsi qu'à tout honnête homme ; mais ils me font bien de Thonneur d'avoir peur de moi. — Mais enfin, vous croyez-vous en danger ? — Il est impossible de s'en croire entièrement exempt lorsqu'on tombe en dépareilles mains. — Ma position est affreuse ! J'aimerais mille fois mieux recevoir un coup de fusil dans la tète qu'une pareille commission* Enfin, dite»moi, au moins, si vous n'avez pas quelques papiers qui puissent vous compromettre, afin que nous noms dépêchions de les brûler, avant qu*on en fasse Finventaire et qu'on les mette sous le scellé, — Si vous voulez venir chez moi, nous en ferons ensemble ]a visite. — 11 faut que je vous conduise chez vous, que je mette une sentinelle à votre porte, et vous partirez ensuite pour Paris quand vous voudrez. Je vous donnerai pour vous accompagner dans ce triste voyage.

ane escorte de gendarmerie. — Non, je vous prie, ne me donnez pas d'escorte, car ce serait un moyen certain de me faire massacrer sur la route, en faisant croire aux jacobins de tous les endroits par lesquels je passerai, que je suis un aristocrate et un contrerévolutionnaire. — Eh bien, vousn'aurez pasd'escorte, mais vous aurez un officier qui aura soin de se vôtir d'une redingote grise. » Après cette conversation, nous nous rendîmes chez moi, et, quoique le général Biron eût quelque envie d'y être un moment seul avec moi, il ne put empêcher le commandant de la place, nommé La Barre, d'y entrer à notre suite. Cependant, comme nous le connaissions pour un honnête homme, etqu'il n'y avait pas un moment à perdre pour visiter mes papiers avant que les commissaires arrivassent, je lui annonçai que j'allais prendre cette précaution, en l'invitant à m'aider dans cet examen. « Fort bien, me dit-il ; il est plus qu'inutile de donner prise sur soi à ces gens-là; épluchons vos papiers, et dépêchonsnous. »

Parmi quelques lettres très indifférentes, il s'en trouvait deux de mon frère aîné, dans lesquelles il s^exprimait avec force, avec dégoût, sur la tournure qu'avait prise la cause dans laquelle nous nous trouvions engagés, et me témoignait un désir extrême de s'en séparer. Ces lettres eussent suffi pour me convaincre d'intelligence coupable avec un contre-révolutionnaire, et par conséquent pour me perdre. La Barre les brûla avec un empressement qui, véritablement, me pénétra de reconnaissance, d'autant plus que je n'avais jamais eu la moindre liaison avec lui. Ce La

Barre avait été lieutenant-colonel avant la Révolution, et se trouvait alors colonel du régiment de Lorraine- Dragons, et commandant la place de Nice. Il fut fait maréchal de camp quelque temps après^ et fut tué dans une affaire contre les Espagnols. J'ai sincèrement regretté de n'avoir pu prouver à ce brave homme combien j'avais été sensible à son procédé. Enfin, pour revenir à mon récit, les municipaux, envoyés par les commissaires de la Convention ^ pour mettre les scellés sur mes papiers, arrivèrent un moment après la destruction des deux lettres ; ils ne trouvèrent rien ; mais, pour que leur peine ne ftlt pas entièrement perdue, ils mirent leurs scellés sur des lettres insignifiantes, des papiers publics et du papier blanc. Après cet exploit et la visite de tous mes effets, ils s'en allèrent d'assez mauvaise humeur. Le malheureux Biron, qui avait assisté à cette cérémonie, s^approcha alors de moi, me serra fortement la main, et sortit précipitamment, oubliant dans ma chambre son chapeau et ses gants. Je les lui renvoyai, et je profitai de cette occasion pour lui écrire x^n billet dans lequel je lui renouvelai les assurances bien sincères de ma vive amitié, et je lui exprimai combien j'étais pénétré des marques d'attachement qu'il me venait de me donner. Il me fit répondre verbalement que je lui avais procuré une véritable consolation en lui prouvant que je rendais justice à ses sentiments ; mais qu'il avait le

* U est impossible d'admettre que des commissaires eussent eu le temps de Tenir, en deux Jours, de Paris, pour apporter le décret de la Gonyention, la ligne télégraphique du Midi ne fut commencée qu'en 1799, et achevée seulement beaucoup plus tard. G. L.

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cœurnavré^ etqu'ilavaitbesoinde se répéter sans cesse que mon âge (j'avais alors dix-sept ans et demi), et le peu d'intérêt qu'on aurait à me sacrifier, me mettait à l'abri du danger. La personne que j'avais chargée de cette commissien m'apprit que la sentinelle qui était à ma porte n'avait aucune consigne, et que ne me connaissant vraisemblablement pas, ne sachant peut-être même pas qu'elle me gardait, il me serait fort aisé de sortir, si j'en avais envie. J'ai pensé depuis que cette circonstance, qui paraissait l'effet d'un oubli ou d'une distraction, était certainement une précaution de M. de Biron pour que je pusse m'évader ; car il était alors beaucoup plus affligé et plus inquiet que moi-même. Quoi qu'il en soit, je me déterminai, après un peu de réflexion, à ne point profiter de cette faculté. J'étais bien sûr de me sauver si je l'avais voulu; mais à quoi m'eussent servi ma liberté et même ma vie (à supposer qu'elle f&t en danger, ce dont je n'étais pas sûr) si j'avais ainsi sacrifié à des craintes, peut-être frivoles, le repos et la sûreté des êtres chéris que j'aurais laissés en France, et qu'on n'eût pas manqué de tourmentera cause de moi ? Cette considération me détermina, et je renonçai à toute idée de fuite. Les circonstances dans lesquelles mon frère se trouva étaient bien différentes ; ayant eu occasion de manifester ses sentiments en même temps que le général Dumouriez, il ne pouvait avoir aucun doute sur le sort qu'on lui préparait ; il partit, et fit fort bien. Quant à moi j'ignorais entièrement ce qui se passait à l'armée de Dumouriez ; mon frère m'expédia pour m'en instruire un courrier déguisé, qui malgré une diligence extrême,

n'arriva que trente heures après mon arrestation ; il me rencontra à environ quarante lieues de Nice, sous la garde d'^un officier de gendarmerie. Mon valet de chambre qui était à cheval, reconnut le courrier qui lui demanda où j'étais. Ce courrier, apprenant qu'on me menait en prison, pria mon valet de chambre de ne parler de lui à personne, pas même & moi, et se fit passer simplement pour un porteur de dépèches adressées au général Biron ^

Je partis de Nice vers huit heures du soir avec un officier de gendarmerie' et un maréchal des logis' dans ma voiture, et mon valet de chambre à cheval. Il ne m'arriva rien de remarquable jusqu'à Aix, si ce n'est qu'en traversant la ville de Brignoles, un grand nombre de jacol^ins, rassemblés sur la place arrêtèrent ma voiture et demandèrent à voir nos passeports. L'officier qui était un très brave homme, et qui dans de semblables circonstances avait sauvé la vie à plusieurs personnes qu'il menait en prison, répondit d'un ton ferme qu'il était porteur de dépêches pour la Convention, et qu'il n*y avait que des ennemis du bien public qui pussent vouloir retarder son arrivée. Us s'écrièrent qu'ils voulaient voir les ordres, parce qu'ils nous croyaient des aristocrates déguisés.

L'officier me dit tout bas : « Si je leur montre mes ordres, vous êtes perdu ; car sachant qui vous êtes,

* Je ne fus instruit de tout cela qu'assez longtemps après. (Note de Monipênsier),

' Le citoyen PéliUsier.

* Le citoyen Saint-Amant.

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ils VOUS mettront en pièces ; mais soyez tranquille, il faudra qu'ils m'arrachent la vie avant d'attenter à la vôtre. » Puis, s'adressant à eux, il leur dit qu'il ne pouvait confier ses papiers ni confier le dépôt dont il était chargé, et qui était dans la voiture ; mais qu'ils n'avaient qu'à faire venir le maire, ou le procureur de la commune, et qu'il leur montrerait ses ordres. Ils y consentirent en murmurant, et lorsque ces personnages furent arrivés à la portière, mon brave gardien (dont le nom était Pélissier) leur lut ses ordres, en les arrangeant à sa manière; et leur montrant ensuite les signatures des commissaires de la Convention et du général en chef, il leur dit : « Vous voyez que je suis en règle, et que ma mission est importante ; ne souffrez donc pas qu'on me retienne davantage. » Puis ordonnant au postillon d'aller, nous partîmes, quoiqu'on ne cessât de hurler derrière nous : « Arrête, arrête ! »

Nous arrivâmes & Aix le 11 avril, à deux heures du matin. Nous comptions ne faire que traverser la ville, sans nous y arrêter, et nous acheminer le plus promptement possible vers Paris, car mon officier de gendarmerie, qui avait déjà eu affaire avec les Jacobins du Midi, m'assurait qu'il n'aurait de repos qu'après m'avoir tiré de leur pays ; et que tant qu'il m'y verrait, il me croirait en grand danger ^ Mais nous trouvâmes à la porte d'Âix une garde nombreuse qui arrêta notre voiture, l'environna, et nous

* Ni lui ni moi ne pouvions prévoir alors que je ne sortirais pas de ce Midi si redoutable, et que ce serait là ce qui me sauverait. {Note de Montpensier) .

conduisit à la municipalité. Là, nous subîmes une espèce d'interrogatoire. Je dis nous, car mon gardien, qu'on soupçonnait d'être un aristocrate déguisé, eut aussi à répondre à leurs questions. Il eut beau protester contre les retards qu'on apportait à l'exécution de ses ordres, déclarer que ceux qui se conduisaient ainsi, se rendaient coupables de désobéissance aux autorités ; ces messieurs n'en tinrent compte, et souriant finement du plaisir que leur causait une aussi bonne capture, nous ordonnèrent de passer dans une salle voisine, en attendant le résultat de leurs délibérations. Mon gardien était furieux, mais il fallut obéir, et je ne pus m'empècher de lui faire mon compliment sur ce que de gardien, il étaii devenu prisonnier comme moi. Il prit fort bien ma plaisanterie, et me répéta que ma sûreté était le principal but des instances qu'il venait de faire, et du chagrin que lui causait leur peu de succès ; « car, ajouta-t-il, je ne connais rien de plus méprisable et de plus révoltant que ces êtres, qui pour plaire à une vile canaille, sacrifient, sans balancer, les hommes les plus innocents et les plus respectables ». Gomme nous étions à causer sur ce triste chapitre, tous deux seuls, dans une grande salle voisine de celle où la municipalité tenait ses séances, nous entendîmes un grand bruit en dehors ; plusieurs voix criaient : « Nous entrerons ». D'autres : « Vous n'entrerez pas. » On frappait à coups redoublés contre la porte, dont les deux battants furent bientôt ouverts. Une foule de gens du peuple, en bonnets rouges, et en vrai costume de sans'Culotte se précipita dans la salle, Heu-

reusement pour nous plusieurs officiers et soldats de la garde nationale arrivèrent presque en même temps, en criant : « Citoyens, par quel ordre ètes-vous entrés ici, et avez- vous forcé la garde qu*on avait mise à la porte? » Un d'eux répondit : « Par ordre du peuple : ne sais-tu pas que le peuple est souverain. » Il n'y eut point de réponse à cet argument. <c D'ailleurs, dit un autre, nous ne voulons faire de mal à personne ; nous sommes seulement venus pour voir les prisonniers qu'on nous cache, et que nous voulons connaître. » Dans ce moment entrèrent plusieurs municipaux en écharpe qui les invitèrent à se retirer ; ce qu'ils firent aussitôt.

Après cette scène qui fut, comme on peut croire, très inquiétante, surtout au commencement, nous attendîmes encore près de deux heures dans cette salle, et il était environ cinq heures du matin lorsque l'on nous conduisit de nouveau dans celle où nous avions été introduits d'abord. Nous y trouvâmes cette fois Tadministration du district, qui s*était jointe à la municipalité pour délibérer sur notre sort. Alors le président nous notifia la décision de l'Assemblée, en nous donnant lecture d'un arrêté qui portait que nous serions détenus à Âix, jusqu'à ce qu'on eût pu consulter l'administration du département, qui était à Marseille, et à laquelle on venait de dépêcher un courrier. Mon officier voulut renouveler ses objections ; mais ce fut en pure perte, et même on le fit taire. Je pris alors la parole pour parler du sommeil qui m'accablait et demander qu'on me permît de prendre un peu de repos dans quelque endroit que

ce fût ; car véritablement, je dormais debout. On m'accorda ma demande, et l'on nous conduisit dans une salle où je m'étendis tout habillé. Je ne me réveillai que vers midi ; on m'apporta à déjeuner ; après quoi, on me signifie que le peuple d'Âix avait grande envie de me voir ; qu'il ne voulait me faire aucun mal, mais qu'il fallait satisfaire sa demande; qu'en conséquence on allait ouvrir les portes, et que tout le monde entrerait pour m'examiner, J'avoue que cette cérémonie me déplut extrêmement ; il fallut pourtant s'y soumettre, et il y aurait eu de la folie à vouloir s'y opposer. Je pris seulement un livre par contenance ; mais bientôt fatigué de leurs regards avides, je demandaient à ceux qui s'approchaient le plus, s'ils pensaient que mon nez, ma bouche et mes yeux fussent à peu près à la même place que les leurs. Gomme la salle était trop petite pour contenir tous les curieux, on les faisait entrer les uns après les autres ; et cette promenade dura jusqu'au soir, c'est-à-dire environ cinq ou six heures.

Le lendemain, 12 avril, on m'annonça dans la matinée que deux administrateurs du département venaient d'arriver de Marseille, apportant Tordre de me conduire dans cette ville pour m'y garder jusqu'à ce qu'on eût reçu réponse de la Convention, à laquelle on venait de dépêcher un courrier. Les administrateurs entrèrent un moment après ; ils me parlèrent assez honnêtement, me firent part de leurs ordres, et me dirent que j'allais être escorté jusqu'à Marseille] par une compagnie de grenadiers de la garde nationale, et que, de cette manièrç, ils répondaient

de ma personne. Je les assurai que je n'avais aucune inquiétude à cet égard , et qu'ils feraient de moi tout ce qu'ils voudraient. L'officier de gendarmerie trouva un instant après le moyen de me dire tout bas : «c On me sépare de vous, je le sais depuis hier au soir, ainsi que votre voyage à Marseille ; j'en ai été d'autant plus tourmenté, que la populace de cette ville est atroce; mais on m'a assuré que les meneurs la contiendraient, et qu'on ne voulait pas vous faire de mal. » Je le remerciai vivement de l'Intérêt qu'il me témoignait, et m'entendant appeler par les administrateurs, je sortis au milieu d'une garde nombreuse. Nous montâmes en voiture, et nous sortîmes ainsi de la ville d'Âix, dont toutes les rues étaient pleines de monde. Â peine fûmes-nous hors de la ville qu'un des administrateurs me dit que, si je l'en croyais, je descendrais de voiture, et que je ferais toute la route à pied S que nous trouverions à Marseille une foule immense qui m'y attendait, et que, quoiqu'il n'y eût aucun danger, ils avaient résolu de faire passer ma voiture vide par les grandes rues les plus fréquentées, tandis que je m'acheminerais au milieu d'eux tous, par des rues détournées, jusqu'au département. Je les remerciai de leurs précautions, et je profitai à Tinstantde leurs avis, en descendant de

* Ce commissaire s'appelait Granet : dans son rapport, publié par la Revue rétrospective, janvier-juin 1890. il dit, au contraire, quec^est a Égalité qui a demandé à marcher » et que, de compagnie ils sont allés à pied du Pont de TArc au Pair (trois lieues) où ils se sont reposés pendant une heure ; qulls sont allés ensuite en voiture jusqu'aux Petites Grottes (banlieue de MarseiUe) où ils ont de nouveau mis pied à terre. 6. L.

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voiture et me résignant à faire à pied les huit lieues qui séparent Aix de Marseille. J'eus à essuyer pendant la route les propos les plus choquants et les plus indécents de la part de plusieurs grenadiers qui composaient mon escorte : « Âh ! disait Tun d'eux, nous avons bien coupé le tronc ; mais la besogne ne serait qu'à moitié faite, si nous n'arrachions pas ensuite tous les rejetons ; car sans cela, Farbre pourrait repousser encore. » Une risée générale accompagnait le bon mot, et prouvait qu'on en avait fait l'application. Un autre prenait alors la parole, et cherchait & mériter, dans le même genre les applaudissements de ses camarades ; quant à moi, je tâchais de n'avoir pas l'air d'y faire attention, et je m'occupais pendant ce temps*là à faire des questions à ceux qui étaient à c6té de moi, sur le pays, sur les jardins et les maisons que nous voyions du chemin. Un d'eux, dont le ton était très honnête, me dit, à voix basse, en s'approcbant de moi ; « Je suis au désespoir que vous ayez entendu les infâmes propos de ces scélérats ; mais ne vous affectez pas, et croyez que vous avez dans ce moment, autour de vous, des honnêtes gens qui s'intéressent vivement à votre sort. » J'exprimai ma sensibilité à ce brave homme, aussi bien, aussi vite qu'il me fut possible. Le plaisir que vous venez de me causer, lui dis-je, surpasse de beaucoup la sensation pénible que j avais éprouvée auparavant.

Nous dinâmes à moitié chemin, et vers six heures du soir nous arrivâmes aux faubourgs de Marseille. Je trouvai, comme on me Tavait annoncé, une multi-

tude considérable qui attendait avec impatience Tarrivée du prisonnier d'État qu'on leur amenait. La municipalité et les administrateurs du département et du district; revêtus de leurs éeharpes, étaient aussi venus au-devant de moi, afin, disaient-ils, de protéger mon entrée. Ils m'environnaient, et deux d'entre eux me prirent chacun par le bras : ce Ne vous effrayez pas, me dirent-ils ; tout ceci n'est que pour votre sûreté. » Je leur répondis que je n'en doutais pas et que j'étais bien loin d'éprouver la moindre crainte ; mais je pensais intérieurement que tout cet appareil n'était bon qu'à me faire passer aux yeux du peuple pour un grand coupable, et par là me faire massacrer. Cependant, nous nous acheminâmes assez tranquillement, quoique de temps en temps nous fussions pressés violemment et que plusieurs gens du peuple me fissent les gestes les plus menaçants. Enfin, nous arrivâmes à une grande maison, que je crus être le département et nous entrâmes dans une salle où je me reposai avec plaisir, car j'étais très fatigué. Le président s'avança sur le balcon et fit au peuple une assez longue harangue pour l'inviter à la tranquillité, en l'assurant que si le prisonnier était coupable, la loi en ferait justice ; mais qu'ils se souvinssent que la loi seule avait ce droit. Après cela, il fit à la garde nationale beaucoup de compliments sur son zèle et sa vigilance. Il revint ensuite vers moi, et me dit, d'un ton très amical, que je devais être bien las, mais qu'on allait me faire passer dans un endroit où je pourrais prendre du repos. « Vous n'y serez pas trop bien, ajouta-t-il, mais un militaire

sait ce que c'est que de passer une mauvaise nuit, et vous pouvez compter qu'on ne vous y laissera pas longtemps. » Quelques instants après, ces messieurs me dirent de les suivre ; et après avoir traversé plusieurs corridors, nous entrâmes dans un petit passage qui donnait sur une cour très sombre où je remarquai qu'on fermait une grille après nous. Au bout du passage était un trou noir d'environ huit pieds carrés, d'une saleté et d'une puanteur insup* portables, et qui ne recevait de lumière que par un petit soupirail grillé donnant sur la cour ; en sorte qu'il y régnait une obscurité totale, quoiqu'il fit encore assez clair dehors.

J'avoue que je ne pus me figurer d'abord que c'était là le séjour qu'on me destinait, et que je fus pétrifié lorsque le président du département me dit : « Citoyen, nous regrettons de ne pas pouvoir vous mettre dans un endroit meilleur que celui-ci ; mais votre sûreté l'exige; tâchez donc d'y prendre patience, jusqu'à ce que l'on vous ait préparé un logement aussi sûr et moins vilain. — Cet endroit-ci, répondis-je, n'est certainement fait que pour des criminels, et j'espère pourtant que vous ne voulez pas me traiter comme eux. — Non ; mais, encore une fois, nous ne pouvons pas vous placer mieux maintenant ; songez que c'est pour votre sûreté. Nous vous ferons donner des ma« telas, des chaises, une table, tout ce dont vous aurez besoin, et vous serez fort bien. Bonsoir, citoyen. » Et ils s'en allèrent. Je ne répondis rien à ce compliment; mais après être sorti de l'espèce de stupeur dans laquelle j'avais été plongé, je vis avec plaisir,

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qu'on ne m'enfermait pas dans le trou noir et qu'on me laissait la facilité d'aller jusqu'à la grille qui était au bout du petit passage. J'en profitai aussitôt, en allant demander si je ne pourrais pas avoir de la lumière. Un instant après je vis paraître un petit homme en bonnet rouge, un trousseau de clefs à la ceinture, une pipe à la bouche et ressemblant parfaitement à tous les geôliers de théâtre. Il avait une lanterne à la main, et me dit, après avoir refermé sa grille et m'avoir loisé pendant quelque temps : ce La loi ne vous passe pas de chandelles ; mais les prisonniers qui ont de l'argent peuvent se procurer ce qu'ils veulent ; d'ailleurs, on m'a recommandé d'avoir soin de vous. » Il ne s'exprimait pas en aussi bon français ; car il ne parlait qu'un baragouin provençal, que j'avais alors beaucoup de peine à comprendre. J'ai eu, depuis, le temps de m'y faire. « Vous pouvez, lui dis-je, être tranquille quant au payement; j'imagine que vous êtes le concierge d'ici. Mais dites-moi, comment appelle-t-on ce séjour ? — Est-ce que vous ne savez pas que vous êtes au Palais? — Non, je Tignorais, mais n'est-ce pas ici qu'on met les criminels ? — Non, c'est plus bas ; vous êtes au civil ; les criminels sont encore bien plus mal ; aussi me font-ils bien enrager ! Oh ! vous les entendrez demain, ils sont couchés maintenant, mais le jour ils font un tapage épouvantable. » Quand il eut apporté de la lumière, je voulus ren trer dans mon trou pour m'y reposer, mais il y avait une telle humidité et une telle puanteur, que cela me fut impossible. Jq m'en plaignis, et il m'offirit d'y brûler un fagot ; ce que j'acceptai avec plaisir.

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« Quant à la saleté, dit-il, demain an jour nous balayerons tout cela. »

Il alluma le fagot et s'en alla. Je m'assis auprès du feu, et je commençais à me livrer à mes tristes réflexions, lorsque j'entendis une voix lugubre derrière moi, qui criait : « On veut me brûler, on veut me brûler !» Je me retourne, et je vois un vieillard à longue barbe grise couvert de haillons qui remontait à grands pas un petit escalier que Tobscurité m'avait empêché d'apercevoir dans le fond de mon cachot. Je ne sus d'abord que penser de cette apparition ; mais j'imaginai ensuite que c'était quelque malheureux dont la captivité avait aliéné l'esprit : quoi qu'il en fût, son aspect me causait à la fois peine et surprise. Quand mon geôlier revint, je lui contai ce qui venait de se passer, et je Tinterrogeai à ce sujet. Il se mit à rire, et s*écria : « Âh ! c'est ce vieux maire de Salon ; il est logé au-dessus de vous, et sera descendu probablement pour se chauffer. Il y a deux mois qu'il est ici ; mais il a beau faire le fou, il n'échappera pas à la guillotine. » Effectivement, le malheureux y fut traîné quelque temps après, sans qu'on ait pu prouver qu'il n'était pas fou. De quel poids pouvait être une pareille circonstance aux yeux de ces monstres lorsqu'ils avaient désigné leur victime.

Mon geêlier, qui était très bavard, et qui ne savait pas bien qui j'étais, quoiqu'il en eût quelqu'idée, voulut s'en assurer par les questions suivantes : « On dit que vous êtes un ci-devant seigneur, et bien riche même; est-ce vrai? — Vous savez sans doute aussi

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bien que moi ce qui en est. — Non, ma foi, je ne me mêle que de garder les prisonniers et d'en avoir soin, car je ne suis qu'en second ici (il n'était que guichetier) ; et jamais je ne me demande si un tel se nomme Pierre ou Jacques. J'ai seulement ouï dire que vous étiez riche y et trou de Diou! j'ai été fâché qu'on mît en prison un jeune homme comme vous; car vous avez Tair bien jeune et bien bon enfant. » Je le remerciai de son compliment^ mais je ne satisGs point sa curiosité. Voyant que je n*étais pas en humeur de goûter sa conservation, il s'en alla ; mais je le vis revenir un moment après, suivi de mon valet de chambre dont la vue me causa une joie extrême. Il se nommait Gamache, et il était à mon service depuis mon enfance, sans m'avoir jamais quitté un instant. Il avait sollicité et obtenu la permission de me servir en prison, et même de me faire mes commissions en ville, sous la condition d'être escorté par un garde, et fouillé en entrant comme en sortant ; il m'apportait un petit paquet de linge, quelques livres, et de plus, la nouvelle que ma malle entrerait le lendemain, après qu'on l'aurait examinée. Son arrivée me fit un plaisir d'autant plus grand que je désespérais d'obtenir cette consolation. Pour lui, l'aspect de mon logement l'avait glacé au point de ne pouvoir proférer une seule parole; il resta même quelques instants immobile et ses yeux, fixés sur les murs du cachot, se remplirent de larmes; enfin, il s'écria : « Eh ! mon Dieu, c'est donc ici ! eh ! qu'avons nous donc fait au ciel, mon cher seigneur Dieu? » (C'était là une de ses expressions favorites.)

«c Allons, mon pauvre Gamache, lui d|s-je, ne nous désespérons pas ; car cela n'est bon à rien, qu'à se rendre plus malheureux ; tu dois avoir faim, demande si l'on veut nous donner à souper. » Il fit ce que je lui disais, tout en m'assurant qu*il n'avait pas le moindre appétit. Quelque temps après, on m'apporta à souper, et je mangeai un peu pour me soutenir. Quant à Gamache, après s'être bien fait prier, il consentit à manger aussi, et à boire un verre de vin, ce ce qui lui fit grand bien ; après quoi nous nous couchâmes chacun sur un matelas qu'on nous avait apporté. On vint fermer notre porte à deux ou trois verrous; c'était la première fois que j'entendais ce triste son de ferrailles, auquel j'ai eu le temps de m'accoutumer depuis et bientôt le sommeil vint éloigner les noires idées qui me tourmentaient.

En m'éveillant, le lendemain matin, je trouvai que mon nouvel appartement ne gagnait pas à être vu de jour, et la sensation que j'éprouvai alors fut même plus affreuse que je ne pourrais l'exprimer. La porte étant fermée, le jour ne pénétrait que par un petit soupirail d'environ un pied carré d'ouverture, qui était encore obscurci par deux rangs de barreaux avec un grillage ; et, pour que rien ne manquât à l'horreur de ce séjour, il y régnait une odeur infecte. Peu de temps après notre réveil, on vint cependant ouvrir notre porte, ce qui nous procura un peu plus de jour, mais pas beaucoup ; car, comme je l'ai déjà dit, ce petit passage (dont on m'ôta bientôt après la jouissance) ne donnait que sur une cour très sombre. Cependant le peu de clarté qui vint alors suffit pour

nous faire découvrir la cause de la puanteur insupportable dont nous ne cessions de nous plaindre. J'invitai le guichetier à s'acquitter de la promesse qu'il m'avait faite la veille, de nettoyer cet infâme lieu^ et je lui demandai en même temps quels étaient les malheureux qu'on y avait mis avant moi. Il me ditfroi« dément quec'étaientdeuxservantesdontrunevoleuse, et l'autre receleuse, qui venaient d'être condamnées comme telles à dix ans de fers.

J'eus dans la journée la visite de plusieurs officiers municipaux et administrateurs qui m'annoncèrent qu'en vertu d'un arrêté qu'ils venaient de prendre deux d'entre eux resteraient toujours auprès de moi, pour me garder, et se relèveraient toutes les vingtquatre heures. Rien ne pouvait m'étre plus odieux qu'une pareille décision : car, outre le désagrément d'avoir toujours près de moi des visages nouveaux, je sentais combien je serais obligé de faire attention à ne laisser échapper aucune parole qui pût me compromettre : bien sûr qu'on ne manquerait pas d'interpréter tout ce que je dirais dans le sens le plus défavorable, et d'en faire aussitôt après le rapport à la municipalité et aux administrations. L'idée d'une pareille inquisition me consternait; la seule chose qui m'en consolât un peu, c'était Tespérance que mon logement paraîtrait fort désagréable à ces messieurs, et que leur intérêt personnel les engagerait à m'en faire donner un meilleur. Je ne me trompais pas ; ils se plaignirent si amèrement de l'obligation de passer vingt-quatre heures dans un pareil endroit, que quatre jours après, on m'en fit sortir.

J'en éprouvai d'autant plus de joie, qu'en me retirant la jouissance du petit passage, on avait mis une sentinelle à ma porte, sous prétexte que plusieurs chambres de prisonniers donnaient sur ce passage, et que toute espèce de communication avec eux devait m*ètre interdite ; aussi étais-je alors dans la gène la plus étroite. On m^en retira, comme je viens de le dire, le quatrième jour, et ce fut pour me mettre dans une chambre qui au moins était propre et saine, mais dontla fenêtre était muréejusqu'aux trois quarts, et grillée dans le reste, ce qui la rendait fort sombre. Quant à la nourriture, elle était assez bonne, ainsi que le coucher ; un lit de sangle, un matelas, je n'en demandais pas plus. Ce qui me gênait beaucoup c'était la présence des municipaux et administrateurs, qui ne me quittaient pas un moment, et m'accablaient des questions les plus sottes et des propos les plus plats. La nuit même, ils venaient au moins deux ou trois fois me mettre une lanterne sous le nez, pour voir si je dormais. Une fois je leur en demandai vivement la raison; mais ils me répondirent qu'ils ne faisaient en cela qu'exécuter les ordres qu'on leur donnait. Enfin, il fallait bien soumettre mon caractère peu patient à tous ces petits tourments.

J'oubliais de faire mention d'une circonstance qui n'était rien en elle-même, et qui me causa cependant plus de peines et d'inquiétudes que tout le reste. Le lendemain matin de mon entrée au Palais, Gamache profita de la permission qu'on lui avait accordée pour aller en ville me faire quelques emplettes, et me faire apporter ma malle; à son

retour, je remarquai sur son visage un air d'effroi et d*inquiétude qui me frappa. Je ne pus pas alors lui en demander la cause, parce que le guichetier était là ; mais aussitôt que nous fûmes seuls, je m'empressai de l'interroger. « Ah ! mon Dieu, s'écria-t-il, qu'avez-vous fait ? nous sommes perdus ! quelle imprudence! — Mais, Gamache, est-tu fou? remets toi, et tâche de me conter ce qui t'afflige tant. » Au lieu de me répondre, il continua à soupirer, à se désoler, et me demanda ensuite si je connaissais le marquis de Villeblanche. Pour le coup, je le crus réellement fou. Je n'avais jamais connu M. de Villeblanche, et j'avais seulement ouï dire qu'il était émigré ; mais comment pouvait-il avoir le moindre rapport avec sa situation présente et le désespoir de Gamache ; c'est ce qu'il m'était impossible de concevoir. Lorsqu'il fut un peu remis, il me conta qu'en fouillant ma malle, un des administrateurs avait trouvé dans la poche de mes gilets, un petit papier sur lequel était écrit : M. le marqvis de Villeblanche^ capitaine de la compagnie noble y etc., dans tel endroit. Il ne put se rappeler le nom de ce corps, ni celui du lieu où il était. Après avoir lu ce papier tout haut, ajouta-t-il, l'administrateur le mit avec empressement dans sa poche, disant : « Diable, ceci est intéressant ; je m'en vais faire mon rapport à l'instant. » La première pensée qui me vint dans l'esprit fut qu'on avait glissé ce maudit papier dans ma poche, afin de donner de la vraisemblance à quelque calomnie dont on voulait se servir pour me perdre. Cette pensée n'était pas rassurante ; aussi je passai la

journée dans une inquiétude que je voulais en vain surmonter ou dissimuler» et que Thorreur du séjour où j'étais rendait encore plus pénible. Enfin, après avoir passé une partie de la nuit et de la journée suivante à me creuser Tesprit» je me rappelai qu'à l'armée de Dumouriez» j'avais occupé à Saint-Tron, la chambre où M. de Villeblanche ^ avait logé quelques jours avant; que j'avais trouvé sur la cheminée une de ses cartes de visite, et que l'ayant mise par distraction, dans la poche d'un gilet que je portais aJors, elle y était restée, parce que c'était un gilet d'hiver que je n*avais pas remis depuis. Cette découverte me fit plaisir, parce qu^elle me prouvait au moins que ce papier n'avait pas été fabriqué et glissé à dessein dans un de mes gilets; mais elle était loin de dissiper toutes mes craintes; car si (comme j'avais lieu de le croire), on voulait me faire condamner à mort par un tribunal, on pouvait se servir de ce hasard pour composer quelque calomnie, dont il me deviendrait d'autant plus difficile de me justifier, que l'histoire que j'avais à raconter ne paraîtrait pas vraisemblable, et que d'ailleurs je n'avais aucune preuve à donner à l'appui, ni aucun témoin à citer. Je savais très bien que devant un tribunal juste et raisonnable, je n'aurais rien à craindre; mais comme je savais très bien aussi que ce ne serait pas devant un tribunal de cette espèce que Ton me traduirait.

* 11. le marquis de Villeblanche, Ueutenant-général des armées du Bol, amiral, etc., etc., seryait dans la marine» et se troaya, en 1778, au combat d'Ouessant. Il était sur le yaisseau le Saint-Esprit, que montait le feu duc d'Orléans. {Note dei premiers éditeurs).

j'avoue que cette bagatelle me causa les plus vives inquiétudes, et elles ne furent dissipées que lorsque étant interrogé un mois après, par le tribunal criminel et révolutionnaire de Marseille, je vis à mon grand étonnement qu'on ne me parlait pas de ce papier ; et cependant, je suis porté à croire, par la minutie de quelques-unes des questions qui me furent faites, que, si les juges en avaient eu connaissance, ils n'auraient pas manqué d'en profiter pour allonger et compliquer mon interrogatoire. Cette circonstance me fait croire que ce papier sera tombé dans les mains de quelque personne bien intentionnée à mon égard, ou que par un heureux hasard il aura été perdu.

Revenons maintenant à ma chambre murée et grillée. Le lendemain du jour où Ton m'y transféra, j'eus pour gardien un municipal dont la figure annonçait le jacobinisme. Après avoir gardé quelque temps le silence en me regardant d'un air sombre : « Y a-t-il longtemps, me dit-il, que vous n'avez reçu de nouvelles de votre frère aîné? — Ouï, fort long* temps; la poste est maintenant assez inexacte, et cela me cause une grande privation. — Je vous conseille cependant de vous y accoutumer. — Pourquoi? Auraitron résolu de m'ôter la consolation de recevoir des nouvelles de mes parents? — Oh ! non, ce n'est pas cela, mais vous ne pouvez pas ignorer ce qui vient de se passer. — Je l'ignore absolument, et je vous supplie de vous expliquer. — Eh ! bien, puisque vous voulez le savoir, votre frère nous a trahis, il a passé à l'ennemi. » En disant cela, il

RÉGIT DU DUC DE MONTPENSIER ii3

tira de sa poche un journal, dans lequel je vis que mon frère était sorti de France en môme temps que le général Dumouriez. Je fus étourdi par cette nouvelle que j'ignorais entièrement, malgré tous les soins que mon frère avait pris pour m'en instruire S Dans le premier moment je crus y voir la cause ou le prétexte de mon arrestation et de ma perte, quoique j*aie depuis reconnu mon erreur à cet égard. Le municipal voyait ce qui se passait en moi, et semblait en éprouver le plaisir le plus vif. « Vous triomphez, lui dis-je en lui rendant son journal, et je veux bien compléter votre joie, en vous apprenant que vous avez mis le comble au malheur de ma situation présente. — 11 me parait» répondit-il, que vous ^ êtes violent ; au surplus, j'aime mieux cela que la dissimulation; et comme vous m'inspirez de la confiance, je vous dirai franchement que je ne suis nullement votre ennemi personnel, mais que je ne puis m'empècher de haïr en général les ci-devant, car ils ont toujours été et sont encore les auteurs de tous nos maux. » Je ne répondis rien à ce beau discours, et je continuai à me livrer en silence aux réflexions les plus tristes. J'eus à essuyer bien souvent pareilles scènes de la part de ces messieurs, dont quelques-uns cependant paraissaient meilleurs que les autres ; aussi était-ce pour moi une véritable satisfaction lorsque le tour de ceux-là arrivait, et Gamache ne manquait

* Au moment de passer en Belgique, le duc de Chartres avait expédié à son frère Montpensier un courrier chargé de l*ayiser des événements ; mais celui-ci, comme on l'a vu, ne parvint à Nice que trente heures après l'arrestation de Montpensier. 6. L.

pas de dire : a Oh ! nous serons tranquilles ces vingtquatre heures-ci : ce sont des bons qui sont de garde. » On m accorda la permission de m'abonner chez un libraire, et d'envoyer chercher les livres que je voudrais, en exigeant seulement qu'ils fussent soigneusement examinés en entrant et et en sortant; cette permission ne procura un grand adoucissement, quoique bien souvent mon esprit fût trop préoccupé pour que je pusse fixer mon attention sur des objets étrangers à mon infortune. Enfin, après avoir passé douze jours au Palais, tant dans le petit cachot que dans la chambre murée, on m'annonça que la Convention venait de décréter l'arrestation de tous les Bourbons restés en France, et leur translation dans les forts et les châteaux de Marseille ; que, de plus on les attendait à tout moment, et qu'à leur arrivée on me réunirait à eux, pour nous mettre tous ensemble dans un fort, où, me dit-on, nous serions fort bien. On ajoutait que ma mère avait obtenu, en considération de sa santé, la permission de rester dans une de ses terres. Ces nouvelles me causèrent un mélange de joie et de peine. L'idée d'être réuni à mon père, à mon frère Beaujolais, me faisait éprouver une vive satisfaction, mais cette satisfaction était bien altérée, quand je songeais à la circonstance et au lieu de notre réunion.

Pendant la nuit qui suivit le jour où Ton m'annonça ces nouvelles, je fus réveillé en sursaut vers une heure du matin, par un officier municipal, qui me dit assez brusquement de me lever et de m'hafaiUer^. Je demandai la cause de cet ordre extraordinaire; on me

répondit simplement de me dépêcher de m'habiller, et que je le saurais bientôt. J'obéis, car c'était le seul parti à prendre. On donna des ordres pour que la garde se préparât à marcher, et lorsqu'elle fut prête, on me fit sortir au milieu d'elle, entre deux officiers municipaux. Je respirai avec plaisir le grand air, quoique je n'en eusse été privé que douze jours; mais c'étaient les premiers jours de captivité, ils m'avaient paru bien longs. Nous étions sur le port, et nous marchions assez vite, sans que je susse où l'on me menait. Enfin, par la direction que nous prenions, je vis qu'on me conduisait au fort Notre- Dame de la Garde ; et, lorsque nous y fûmes entrés on voulut bien m'apprendre que mes parents allaient y arriver, et qu'on nous avait fait marcher la nuit, afin de ne pas nous exposer au danger d'un mouve-* ment populaire.

* a Le 23 (ayiil) à une heure et demie du matin, se sont présentés le C«>^ George Maneut, officier municipal, et les C^» Barthélémy, Robioli fils et J.-B. Roihon, notables de cette yille, lesquels ont mis sous notre responsabilité et sous la garde de la compagnie n« 7... le C«n Antoine Egalité, fils cadet, et le C^ Louis-François Gamache, son domestique, qu'ils ont conduits depuis le Palais de Justice, sous Fescorte des compagnies n«« 12 et 13, bataillon — légion — que nous avons requises, après les avoir remerciées de leurs soins..., etc. (Revue rétrospective, 1890. D'après les Archives des Bouches-du-Rhône.)

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