‹ Les Fils de Philippe-Égalité pendant la TerreurChapitre 7 sur 19 · INTERROGATOIRES. — LE FORT SAINT-JEAN · texte numérisé non relu

INTERROGATOIRES. — LE FORT SAINT-JEAN

(Mai 1793.)

Quelques heures après *, j'eus la consolation d'embrasser mon père et mon frère Beaujolais, qui entrèrent dans ma chambre où j'étais avec ma tante ef M. le prince de Conti. Des officiers de gendarmerie, des commissaires, des municipaux et des administrateurs, qui entrèrent en même temps, nous empêchèrent alors de nous communiquer réciproquement tout ce que nous étions si empressés d'apprendre. Ma tante et M. le prince de Conti se plaignirent de la fatigue et du sommeil qui les accablaient, et demandèrent qu'on les menât dans leurs chambres. En raison du sexe et de l'âge, ils eurent le choix qui leur appartenait. On n'assigna qu'une très petite

* « A quatre heures du matin, le susdit jour (23 avril) les citoyens Cailleux, Plaigeon (sic) et Laugier, commissaires du Conseil exécutif pour la translation des Bourbons, en compagnie du C^n Paris, président du département et du C«n Brémond, président du district de cette ville, ont mis sous notre garde et surveillance, dans le château de Notre-Dame de la Garde, les C^^* Louis-Philippe- Joseph Égalité, Leodgard, son fils, la C^« Bourbon sa sœur, ayant avec elle la Cne Marie-Marthe Reinaud, et le G^n Conti, ayant avec lui les citoyens Hiacinthe-Ignace-Joseph Courvoisier et Pierre Jacquelin... etc. [Revue rélropeclive 1890. D'après les Archives des Bouches du Rhône.)

chambre à mon père, et on y plaça deux lits, l'un pour lui, Tautre pour Beaujolais ; la plus petite de toutes m'échut en partage. Lorsque tous ces arrangements furent faits, j'allai trouver mon père et Beaujolais dans leur chambre, et nous nous contâmes réciproquement tous les détails de notre arrestation. L'humeur égale et gaie de mon père me parut toujours la même, malgré ce qu'il venait de souffrir ; et trouvant en tout un motif de consolation : « Nous sommes au moins bien heureux, me disait-il, qu'on ne nous ait pas séparés. » Hélas ! on ne nous laissa pas longtemps jouir de cette consolation; mais rien ne put ébranler la fermeté, ni même la tranquillité de celui qui éprouvait un revers de fortune aussi cruel. Quant à ma tante, voyant dans tout la main de Dieu, elle se résignait dévotement à son sort ; mais il n'en était pas de même de M. le prince de Conti ; ses frayeurs de la moindre chose, ses plaintes continuelles sur les plus petits désagréments S enfin

* « Aux citoyens administrateurs du département des Bouche s-du- Rhône 24 avrU an 2 de la République... Le citoyen Conti vient de nous faire appeler. Il est impossible de tenir dans sa chambre par Fépaisseur de la fumée qui fait cuire les yeux et la gorge. Son âge et ses inOrmités Vy rendent encore plus sensible. Il a été obligé de s'habiller sur son balcon... »

Le lendemain, le prince écriyait lui-môme aux administrateurs du département des Bouches-du-Rhône : «... Je me crois permis, citoyen administrateur, étant traité avec une sévérité qui pourrait me faire présumer coupable (ce que Je ne suis, n^ai jamais été et ne serai jamais) de vous demander communication du décret du 16, afin de pouvoir faire les réclamations que je croirai convenables... Au reste, citoyen, je vous ai fait représenter hier que le logement que j'occupe ici est inhabitable par la fumée ; j'ai été obligé de me réfugier dans un des corps-de-garde, ne pouvant rester dans la seule chambre que j'occupe..., etc. » (Revue rétrospective 1890. D'après les Archives des Bouches-du-Rhône.)

son costume de Tautre siècle auraient provoqué le rire de la personne la plus disposée à respecter son rang, son âge, et son malheur. Gomme je ne Tavais jamais connu autrement que par des visites du jouf de Fan» et les occasions assez rares où je le rencontrais à Versailles, il ne pouvait exister entre nous ni intimité ni confiance. Aussi débutai-je par quelques propos vagues sur le malheur de notre situation, (c Ma foi, dit-il, elle n'est pas agréable, en effet, notre situation; monsieur votre frère a retiré son épingle du jeu, et il a très bien fait ! Mais il nous laisse tous dans de vilains draps : car je suis bien aise de vous dire qu'on nous a déclarés otages; et savez- vous qu'il n'est pas gai d*ètre otages ? »

Au surplus, je me trouvais assez bien dans cette nouvelle habitation ; ma chambre, quoique extrêmement petite, était très claire, et je regardais cela comme un fort grand avantage, en sortant du sombre Palais. La promenade du fort était courte, mais on pouvait au moins y remuer les jambes, y prendre même assez d'exercice, en jouant à la boule, et c'était beaucoup. Outre cela, je lisais, je dessinais^, j'écrivais ; enfin j'avais la satisfaction de pouvoir passer la journée avec des êtres que je chérissais, et auquel je pouvais communiquer toutes mes pensées ; comment n'aurais-je pas trouvé une grande différence entre cette situation et celle d'où je venais de sortir? Mais cette amélioration dans mon sort fut presque

* Ayant 1848 la galerie du Palais-Royal possédait un tableau représentant le fort Saint 'Jean, peint par le duc de Montpensier pendant ta captivité. G. L.

RÉCIT DU DUC DE MONTPENSIBR il9

un malheur pour moi ; car elle fut de si courte durée ; qu'elle ne servit qu'à m'en rendre la perte plus sensible.

Ce fut environ trois ou quatre jours après notre arrivée au fort Notre-Dame, que, déjeunant tranquillement avec mon père et Beaujolais, nous fûmes interrompus par la visite de trois administrateurs, de l'officier de garde et de deux gardes nationaux avec leurs fusils, — la chambre était si petite qu'elle pouvait à peine les contenir. « Citoyens, dit un des administrateurs, nous sommes fâchés de vous interrompre, mais nous venons de recevoir un ordre qu'il faut que nous exécutions. Les membres de la famille Bourbon n'auront plus dorénavant la liberté de communiquer ensemble; en conséquence, il faut que Tatné de vos deux fils se retire sur-le-champ dans sa chambre et s'abstienne désormais de venir dans la vôtre. Quant au plus jeune, on lui permet de rester avec vous, mais il lui sera également défendu d'aller dans la chambre de son frère. » Cette déclaration nous pétrifia, et me mit la mort dans le cœur. <c Mais au moins, leur dit mon père, ne pourriez-vous m'apprendre d'où vient cet ordre rigoureux, qui nous prive de la seule consolation qu'on nous eût laissée?, — Je crois, répondit l'autre, que c'est en vertu d un décret de la Convention ; mais je vous le répète, il faut s'y conformer à Tinstant. Allons, citoyen, ajoutat-il, en s'adressant à moi, obéissez à la loi ! — Votre loi, m'écriai-je, est barbare et tyrannique ; il serait bien moins cruel de nous faire fusiller ou guillotiner sur-le-champ^ que de nous faire ainsi mourir à petit

feu. — Modère-toi, me dit mon père ; nous obtiendrons la révocation de cet ordre; mais tâche^ en attendant de t*y soumettre tranquillement, et crois que ton chagrin est vivement partagé par ton frère et moi. » Je leur pris la main à tous deux, et m'en allai sans rien dire, le visage baigné de larmes que je ne pouvais contenir. On mit une sentinelle à ma porte et une autre à celle de mon père ; mais par une inconséquence bizarre, on permit à Gamache ^ d'entrer dans nos deux chambres pour nous servir, sans songer, que par ce moyen, nous pouvions communiquer ensemble tant que nous voudrions. A rheure du dîner, on vint me dire que j'avais la permission de manger avec mon père, mais que ce serait devant témoins, et qu'il y aurait toujours un officier présent à tous nos repas. Malgré la restriction, cette nouvelle me fit un plaisir extrême, et il fut encore augmenté par celui que je remarquai dans les yeux de mon père et de Beaujolais, lorsqu'ils me virent arriver. À voir notre joie réciproque, on aurait cru que nous avions été séparés pendant des années entières; mais si nous ne l'avions pas été de fait, notre imagination nous en avait donné la crainte. Plus satisfaits, nous dînâmes, et nous nous séparâmes ensuite avec la consolation de penser que nous nous retrouverions encore le soir au souper.

Nous nous rencontrions souvent dans le fort, mais nous ne pouvions pas nous parler, ni même rester ensemble, et souvent les administrateurs ou les

* On n*avait pas permis à mon père d'emmener de Paris on seul domestique. (Noie de Montpensier,)

BÉGIT DU DUC DE MONTPENSIER i21

municipaux nous ordonnaient de rentrer dans nos chambres, et de ne nous promener que les uns après les autres.

On ne peut se faire une idée du plaisir avec lequel ces messieurs exerçaient leur autorité; aussi n'y avait-il presque pas de jours où ils ne nous fissent essuyer quelques vexations nouvelles. Tantôt, ils nous empêchaient de manger ensemble^ malgré la permission accordée, tantôt ils faisaient assister à nos repas deux ou trois gardes nationaux avec leurs fusils ; mais leur plus grand plaisir était de nous faire rentrer dans nos chambres à tout moment, et sans autre motif que leur caprice. Ils étaient toujours relevés de garde toutes les vingt-quatre heures, ainsi que la garde du fort, qui était ordinairement composée d'une compagnie de garde nationale. C'était vers six heures du soir que ces messieurs arrivaient, et lorsque ceux que nous avions étaient traitables, nous craignions toujours de perdre au change. Leur premier soin en arrivant était de se faire présenter tous les malheureux Bourbons, les uns après les autres ; et souvent après les avoir bien considérés, ils ne les honoraient que d'un petit coup de tète, ou, tout au plus, d'un « Bonsoir, citoyen ».

Le 4 ou le 6 de mai \ environ douze jours après notre translation au fort, nous vîmes arriver, dans

* Le 6 mai. C'est la date que portent let interrogations de la duchesse de Bourbon et du prince de Conti. Celui d'Égalité et de Beaujolais sont du 7, celui de Montpensier du 8. Une copie de ces interrogatoires se trouve aux Ârchiyes nationales (F^ 4 389); la Bévue rétrospective , 1890 en a publié le texte intégral d'après les ArchiYes des 6ouches-du-Rhône. G. L.

itS RÉGIT DU DUC DE MONTPENSIBR

la matinée, une garde nombreuse» précédée de plusieurs municipaux et administrateurs en écharpe. Nous sûmes bientôt après que c'était pour nous mener au tribunal, oii nous devions être interrogés. On nous signifia qu'on ne venait chercher que ma tante et M. le prince de Gonti ; que mon père serait interrogé le lendemain avec Beaujolais, et que je le serais le surlendemain. Au bout de trois ou quatre heures on les ramena ; ma tante paraissait assez gaie, et M. le prince de Gonti, d'un peu plus mauvaise humeur qu'à l'ordinaire. Le lendemain mon père subit un interrogatoire assez long, et Beaujolais qui n'avait alors que treize ans et demi, occupa aussi quelque temps la sellette.

Enfin y mon tour vint. C'était dans une église^ que siégeait le tribunal. Ses membres étaient vêtus de noir, ayant sur la tête un chapeau à la Henri IV, orné de plumes noires, et autour du cou un ruban tricolore en sautoir. Ils étaient assis autour d'une table et affectaient une extrême gravité. Ils me tinrent environ une heure un quart sur la sellette. A chaque question, l'accusateur public, nommé G. * (qui depuis fit verser tant de sang à Marseille), se levait et disait à haute voix, d'un ton pédant et empesé : « Je requiers le président du tribunal criminel de demander au détenu, etc. » et il cherchait toujours à m'embrouiller et à me mettre en contradiction avec moi-même. Je n'étais nullement intimidé,mais impatient à l'excès.

* L'églite Saint-Thomas. G. L.

* Giraud. 6. L.

ce Vous deviez, me dit-il entre autres choses, connaître les intentions liberticides de votre frère, puisque vous étiez toujours avec lui ; et ne saviez-vous pas que c'était vous rendre complice que de ne pas les dénoncer? ce Je répondis que je n'avais jamais eu connaissance de son projet de quitter la France, et que je pouvais assurer que la nouvelle m'en avait causé le plus grand étonnement. « Vous ne vous séparâtes donc de votre frère, que pour venir de concert avec lui, trahir la République dans le Midi pendant qu'il la trahissait dans le Nord ? — Cette demande m^apparait telle qu'il m'est impossible d'y faire aucune réponse. Vous me permettrez donc, citoyen de me borner à vous observer que, dans le cas où j'aurais trahi ou voulu trahir la République, je ne serais certainement pas maintenant devant votre tribunal. » Je m'attendais toujours à la production du petit papier de M. Villeblanche ; mais, comme je l'ai déjà dit plus haut, il n'en fut fait aucune mention, et après avoir répondu à toutes les sottes questions qu'il plut à ces messieurs de me faire, et signé le procès-verbal de mon interrogatoire, je fus reconduit au fort Notre- Dame, comme j'en avais été amené.

Quelques jours après, nous fûmes témoins d'une scène qui n'était point de nature à nous égayer. Un des administrateurs de garde» inquiet d'une dénonciation qu'on venait de faire contre lui, ou peut-être fatigué des peines de la vie, coi^çut le projet d'y mettre un terme, et choisit pour son exécution, le fort oDi nous étions détenus. Le coup de pistolet qui termina sa vie et qui fut tiré très près de nous, fut

i24 RÉCIT DU DUC DE MONTPENSIER

immédiatement suivi des cris : « Â la garde, à la garde! on vient d'assassiner un administrateur ! » Nous fûmes aussitôt enfermés très brusquement \ Enfin, au bout d'une demi-heure^ on vint nous annoncer que nous pouvions nous promener dans le fort comme auparavant, et que le défunt administrateur s'était assassiné lui-même.

Vers le 22 ou le 23 mai, nous vîmes arriver une garde beaucoup plus nombreuse qu'à l'ordinaire, et des municipaux. Nous fûmes d'abord (selon la coutume qu'on observait toujours en pareille occasion), renfermés sur le champ dans nos chambres ; et ce ne fut qu'environ une heure après que j'appris qu'on venait de mener mon père dans la tour du fort Saint- Jean. ^ Beaujolais, qui (comme je Tai déjà dit) n'avait pas été séparé de lui jusqu'alors, fît les plus grandes instances pour qu'on lui permit de l'accompagner encore ; mais on s'obstina à le lui refuser. Seulement on nous déclara que nous pourrions rester ensemble pendant l'absence de mon père. Je trouvai Beaujolais

* On conçoit la sensatioii qu'on éprouve, en se voyant renfermer au premier bruit d'un assassinat ! C'est là un des mille et un accessoires du tourment principal. (Note de Montpensier.)

* a Le 27 de ce mois, écrit-on de Marseille» Philippe d'Orléans a été transféré au fort Saint-Jean. Cette translation s'est faite aux flambeaux. Un corps d'armée de douze cents hommes raccompagnait. Il n'a pas dû se louer beaucoup des témoignages d'estime que le peuple lui a donné pendant son trajet. U a été placé dans une chambre sans aucune décoration ; il a pu remarquer que, sur les murs de sa prison» étaient des emblèmes sinistres, ouvrages des prisonniers qui l'ont précédé dans cet asile. Il n'a vue que sur la mer, encore faut-il qu'il monte sur une chaise, et il ne l'aperçoit qu*à travers des barreaux très épais ; il parait affecté de sa nouvelle situation. » [Maniteury 10 juin 1793.)

tout en larmes ; il me dit qu'il craignait qu'on n'eût de bien mauvaises intentions contre mon père ; car on Tavait emmené avec une dureté extrême, et placé au milieu d'une garde très nombreuse, que cependant il avait Tair presque aussi tranquille qu'à son ordinaire, et Tavait chargé de m'embrasser de sa part. Ce récit me déchira le cœur. Je partageai sincèrement les inquiétudes de Beaujolais ; mais comme j'étais le plus âgé et que par conséquent je devais être le plus raisonnable, je tâchai de le consoler. Nous restâmes huit jours ensemble, et ce fut pour nous un un grand adoucissement, surtout pour moi, qui venais de passer un mois et demi tout seul.

Au bout de ces huit jours, on vint nous annoncer que les Bourbons (c'est-à-dire ma tante, M. le prince de Conti, Beaujolais et moi) allaient être transférés au fort Saint-Jean. En effet, vers cinq heures après midi, nous vîmes arriver au pied du mont Notre-Dame un bataillon d'environ cinq cents hommes, dont Tunique destination était d'escorter une femme un vieillard, un jeune homme de dix-sept ans et un enfant de treize ans. On nous assura que c'était pour notre sûreté. On nous plaça au milieu du bataillon, chacun de nous flanqué à droite et à gauche de deux administrateurs ou municipaux, qui nous tenaient les bras et ne voulaient jamais nous lâcher un seul moment. Cette marche fut longue et pénible, tant à cause de la chaleur qui était très forte, que de la foule énorme qui nous arrêtait à chaque pas malgré notre nombreuse escorte, en nous saluant de temps en temps d'épithètes insultantes. Enfin, nous arrivâmes au

iSd RÉGIT DU DUC DE MONTPENSIER

bout de deux heures au fort Saint-Jean. Celui qui nouB aurait dit en passant le pont-levis que nous ne le passerions que trois ans et demi après, nous aurait donné la nouvelle la plus affreuse que la certitude de notre arrêt de mort, et cependant il aurait dit la vérité. On aurait pu rendre la prédiction encore plus terrible en ajoutant que, quoique je fusse destiné à repasser ce pont avant Texpiration des trois ans et demi, ce ne serait que pour y rentrer Tinstant d'après, et pour y éprouver un redoublement de rigueur et de peine. Quoique je ne sois nullement partisan de Toptimisme je maintiens que cette impossibilité de lire dans Tavenir, jointe à la consolante espérance qui ne cesse presque jamais de nous flatter, sont deux bienfaits du ciel, sans lesquels les hommes ne seraient pas en état de supporter le fardeau de la vie.

Nous entrâmes donc au fort Saint-Jean. Après avoir traversé une petite cour sombre, nous tombâmes dans l'obscurité la plus parfaite, en passant sous une longue voûte, qui menait à la partie du fort où se trouvaient les logements destinés à ma tante et à M. le prince de Gonti. Ces logements me parurent assez bons, quoiqu'ils fussent petits, et l'idée qu'on allait nous en donner de semblables me causa un moment de joie; mais cette joie fut de courte durée, comme on va voir. Â peine ma tante et M. le prince de Gonti furent-ils entrés dans leur logements qu'on cria : « Maintenant, citoyens, il faut conduire les deux jeunes d'Orléans à la tour ! » Aussitôt fait que dit. Nous voilà au pied de Tinfernale tour, dans laquelle nous restâmes onze mois consécutifs! On

ouvrit une grille» et nous montâmes un petit escalier tournant, étroit, noir et infect ; il n'y pouvait tenir qu'une personne dans la largeur, et les municipaux et gardes nationaux s'y précipitèrent avec tant d'empressement que nous étions au moment d'étouffer. Lorsque nous eûmes monté une douzaine de marches, un de ceux qui étaient devant moi me poussa violemment en arrière, en criant : « C'est en bas qu'il faut mettre l'aîné ! » — Non, cria-t-on d*en bas, c'est en haut avec son père. — Eh ! non, vous dis-je, c'est le petit qu'on met avec son père : Tainé doit être enfermé en bas. » Pendant cette discussion, je jouais exactement le rôle d'une balle entre deux raquettes. Je pris cependant la liberté d'observer que pour peu qu'on fit durer la discussion, on pourrait me mettre au plus bas possible, car j'étouffais. Heureusement ils étouffaient aussi I Ils se déterminèrent donc ; ceux d'en haut l'emportèrent ; et en conséquence, on me fit redescendre quelques marches ; puis, après avoir ouvert deux énormes portes à triples verrous, on me fit entrer dans mon cachot. L'obscurité, la puanteur et l'horreur de ce séjour me forcèrent à m'écrier, comme Gamache au Palais : « Quoi! c'est ici? » Au surplus, cette exclamation était si naturelle, si involontaire, que non seulement Gamache, mais encore mon malheureux père, Beaujolais, et depuis M. le prince de Gonti exprimèrent tous, de la même manière et dans les mêmes termes le mélange d'étonnement et d'effroi dont ils furent saisis à l'aspect de cet affreux séjour. À cette première sensation succéda en moi une sorte d'abattement ou d'étourdissement

stupide qui» sans être un évanouissement complet, m'ôta, pendant quelques minutes la faculté de penser, et d'apercevoir ce qui se passait autour de moi. Je fus tiré de cette espèce de léthargie par le bruit des verrous qu'on fermait ; aussitôt je m'écriai : a Citoyens, ouvrez-moi, de grâce, un moment ; j*aurais quelque chose à vous dire. » On eut la bonté d'entr'ouvrir la porte ; un des administrateurs me demanda ce que je voulais. « Que vous me disiez par quels ordres et pour quel crime vous me mettez dans un horrible cachot comme celui-ci. — C'est par ordre de la Convention. — Et combien de temps dois-je y rester ? — C'est ce que nous ignorons, bonsoir, citoyen. » Et, pour éviter d'autres questions, il s'empressa de refermer tous les verrous. Je restai donc seul entrequatre murs noirs comme la cheminée la plus enfumée, et surmontés d'une sombre voûte, ne recevant dans cet espèce de tombeau, que la clarté qui pouvait pénétrer entre deux soupiraux, dont la plus grande ouverture était de deux pieds carrés sur trois d'épaisseur, et qui étaient obstrués par trois rangs de barreaux et une grille. 11 était sept heures du soir,^ et i*obscurité de ma nouvelle demeure paraissait complète ; cependant, il faisait encore jour au dehors, les terribles barreaux se détachaient sur un fond clair d'une manière vraiment cruelle.

Je m'assis par terre, car on ne m*avait encore donné ni chaises^ ni table, ni lit (tous ces objets ne me furent donnés qu'ensuite) ; et la cruauté du traitement qu'on me faisait essuyer m'inspira une colère qui m empêcha de me laisser accabler par Thorreur de

ma position. Je restai environ une heure et demie sans bouger de place» le dos appuyé sur la muraille» quoiqu'elle fût fort humide. Au bout de ce temps, j'entendis avec quelque plaisir les grosses clefs qu'on introduisait dans les serrures et les verrous qu'on ouvrait. Je me levai aussitôt; mais j'eus quelque temps à attendre, avant de savoir ce que c'était; car il fallait six ou sept minutes pour ouvrir mes terribles portes. Enfin je vis apparaître à la clarté d'une lanterne, mon fidèle Gamache, suivi de ma malle, de deux lits de sangle, et de quelques chaises. Cette vue me causa une grande joie. Il fallut d'abord laisser un libre cours à tous les « mon Dieu ! mon bon seigneur Dieu ! » et autres exclamations dont l'honnête Gamache était toujours prodigue en ces sortes d'occasions. Il se remis cependant peu à peu; et passant de la douleur à l'indignation : « Il faut convenir, dit-il, que ce sont de vilains moigneaux (autre expression favorite) que les gens qui vous mettent ici sans que vous leur ayez jamais rien fait ! » Je convins de la justesse de sa réflexion, et je l'assurai qu'elle m'avait déjà frappé ; mais que, malheureusement, ces vilains moigneaux étant les plus forts, ils devaient avoir raison. « Ah ! patience, patience, il ne l'auront pas toujours; ils tàteront du cachot, et, Dieu merci, personne ne les plaindra. — Je le crois comme toi, mon pauvre Gamache. Mais, dis-moi, pourquoi es-tu venu si tard ? et comment as-tu pu obtenir la permission d'entrer ici ? — Je suis venu tard parce qu'il a fallu qu'on fouillât votre malle et tout ce qu'elle contenait, et ensuite qu'on décidât s'il me serait permis d'être

encore auprès de vous. On me l'a permis, mais je crois qu'ils ne me laisseront plus sortir; c'est-à-dire que si je sors, ils ne me laisseront plus rentrer. » Je rassurai que j*aimais mieux être seul que de le voir s'ensevelir ainsi pour moi dans cet horrible lieu, mais il me déclara qu*il était décidé à ne me quitter qu'à la mort, et qu'il pensait que c'était en pareil cas qu'on pouvait reconnaître les bons serviteurs. C'était en effet un excellent serviteur que le bon Gamache. lime quitta quelques mois après ; mais ce fut pour accompagner mon malheureux père, lorsqu'on le conduisit à Paris * : car, comme je Tai déjà dit, on ne lui avait pas permis d'avoir un seul de ses domestiques, et je m'empressai de lui donner Gamache. Depuis lors, je m'opposai moi-même formellement à ce qu'il quittât sa femme et ses enfants pour venir me rejoindre en prison.

Revenons maintenant à l'affreuse et sombre tour. Le soir, on nous apporta à souper; mais nous n'avions pas encore de table et nous fûmes obligés de manger sur nos genoux. L'appétit, comme on peut le croire, n'était pas bien brillant en pareille circonstance. Le lendemain, le peu de jour que nous recevions des soupiraux à travers trois rangs de grilles, fut cependant suffisant pour nous laisser voir toute l'horreur de notre nouvelle demeure. Indépendamment de la couleur des murailles et de la voûte, qui, comme je Tai déjà dit, était absolument noire, on distinguait çà et là dans le mur d'énormes anneaux de fer, destinés à

* On trouvera plus loin le récit de ce voyage par Gamache luimôme. G. L.

enchaîner les criminels dont on redoutait la fureur, ou contre lesquels on voulait user de la plus grande rigueur. Cette vue était triste sans doute, mais bien analogue à tout le reste ; car Tobscurité qui régnait perpétuellement dans ce lieu^ le peu d'air qui pouvait y circuler étant infecté par les latrines, dont on n'était séparé que par une petite porte très mince; tout^ enfia, contribuait à accabler Tesprit et le corps delà manière la plus cruelle. C'était toujours des administrateurs ou des municipaux qui venaient ouvrir la porte chaque fois qu'on m apportait à manger. Lorsqu'ils entrèrent le matin, en accompagnant mon déjeuner je les pris à témoin de l'horreur du lieu où ils me tenaient, et de la barbarie d'un pareil traitement. « Nous n'y pouvois rien^ me dirent-ils, mais faites une pétition aux corps administratifs. » J'en fis une, j'en fis dix; mais ce fut en pure perte et je m'en doutais d'avance. On continua du reste à me permettre d'avoir des livres^ qui étaient pour moi une ressource bien précieuse. On me donna une table, et on me dit de plus que^ quand j'aurais besoin de quelque chose, je n'aurais qu'à frapper fortement à la porte, et que la sentinelle, qui était au bas de l'escalier, ferait aussitôt avertir l'officier de garde et les administrateurs. Je ne profitai que le plus rarement possible de cette faveur; car j'éprouvai que lorsque la sentinelle, l'officier et l'administrateur étaient de mauvaise humeur, ce qui arrivait presque toujours, il fallait essuyer un dur et pénible refus.

Nous étions alors au milieu de Tété, et led chaleurs de Provence étaient difficiles à supporter dans un

cachot^ OÙ Fair ne pouvait jamais se renouveler. Nous passions la journée en chemise, malgré la grande humidité de notre triste demeure. Ce fut en vain que nous essayâmes d'y brûler des sarments pour la rendre plus saine^ la fumée nous suffoquait tellement qu'il fallut y renoncer. Pour remédier à l'infection des latrines, Gamache brûlait du sucre, et je me faisais apporter des fleurs que je conservais dans Teau, et que j'avais continuellement sous le nez. Souvent accablés par la chaleur, et le besoin de respirer un peu d'air pur, nous nous élancions chacun de notre côté à notre soupirail, le visage collé aux barreaux, nous humions de toutes nos forces la très petite quantité d'air qui pouvait nous parvenir. Je lisais toute la journée et Gamache aussi, mais il commençait ordinairement par le second volume et m'assurait que cela lui était égal. Il me faisait souvent part de sa lecture et m'amusait par les quiproquo qu'il faisait à tout moment. Le soir, aussitôt qu'on apportait de la lumière, nous nous mettions à jouer au piquet, jusqu'au souper, c'est-à-dire pendant deux ou trois heures, après quoi, nous nous couchions, et nous restions au lit aussi longtemps que nous pouvions le supporter.

Le premier jour on m'accorda la permission d'aller voir mon père, dont la prison était au-dessus de la mienne; je ne l'avais pas vu depuis qu'on l'avait transféré du fort Notre-Dame au fort Saint-Jean. Je le trouvai changé; on Tavait laissé manquer des choses les plus nécessaires, et d'ailleurs, la privation d'air et de mouvement était pernicieuse pour lui qui était

habitué à faire beaucoup d'exercice et à être toujours dehors. Beaujolais était avec lui depuis la veille au soir; leur cachot était moins sombre que le mien, et cependant affreux ; nous dînâmes ensemble ce jour- là, et, malgré les témoins, ce fut pour nous une grande consolation; aussi s'empressa-t-on de nous la retrancher dès le lendemain; et, à dater de ce jour, je passai trois mois sans voir mon père, quoique pendant ce temps, je fusse immédiatement au-dessous de lui. Je ne restai pas tout à fait aussi longtemps sans voir Beaujolais, comme je le dirai dans la suite.

Les administrateurs se relevaient tous les soirs, et tous les soirs aussi ils venaient nous montrer à leurs successeurs, qui souvent ne nous faisaient pas l'honneur de nous dire un mot et s'en allaient après nous avoir bien examinés.

Pour moi, occupé à ma partie de piquet avec le fidèle Gamache, je n'avais l'air de faire attention à eux que lorsqu'ils m'adressaient la parole; car je reconnus bientôtl'impossibilité d'obtenir d'eux aucune amélioration à mon sort, et je me déterminai à ne l'attendre que de quelque événement aussi heureux qu'imprévu; mais, comme je l'ai dit, indépendamment du tourment principal, il fallait à tout moment essuyer quelque nouvelle vexation qui rendait ma situation cent fois plus affreuse. Un soir, entre autres, au moment où on m'apportait à souper, un grand nombre de gardes nationaux entrèrent en même temps, et se postèrent tout près de moi, en me regardant avec cette curiosité insultante qu'il est si difficile de supporter paliemment. Comme j'attendais qu'ils s'en allassent

pour commencer à manger, ils me déclarèrent qu ils ne s'en iraient que lorsque mon souper serait fini; qu'ainsi si je n'avais pas faim, je n'avais qu'à le dire. Je leur observai que jusqu'alors on m'avait permis de manger seul, et au moment où cela me convenait; mais que, si on voulait me retirer cette permission, je devais me soumettre à cette nouvelle gène, et que bien certainement leur présence ne me ferait pas perdre une seule bouchée de mon repas. Effectivement, je me mis à souper, et j'affectai de manger de bon appétit. Mon sang-froid les contraria ; et, pour parvenir à m'impatienter, un d'eux me dit : « N'étais-tu pas avec le traître Dumouriezî — Gomme vous n'avez aucun droit de m'interroger, vous trouverez bon que je ne vous fasse aucune réponse. — Oh ! va, s'écria-t-il avec fureur, je sais bien qui tu es, je sais que tu es un traître, tonnerre de Dieu ! nous te tenons, etc., etc. » Quelques-uns de ses camarades ne lui laissèrent pas le temps d'achever ce discours, et l'emmenèrent en blâmant son emportement. Telles étaient les scènes qui, plus ou moins fortes, se renouvelaient à chaque instant.

Cependant, une quinzaine de jours après mon entrée dans la tour, j'appris une nouvelle qui me donna beaucoup d'espoir ; mais cet espoir ne fut malheureusement pas de longue durée. Un officier de la garde nationale, bavard, mais bien intentionné, ayant été chargé par les administrateurs du soin d'escorter mon déjeuner, et d'ouvrir ma porte (car on n'en fermait plus qu'une qui avait trois énormes verrous, et, certes, c'était assez), après m'avoir fait une mine très

gracieuse, trouva le moyen de rester seul un moment avec moi et Gamache^ et de me dire à la hâte : « Soyez tranquille, vos maux ne dureront pas longtemps, car nous n'obéissons plus aux décrets de la Convention. » Cette nouvelle me causa autant d'étonnement que de joie ; je voulus lui demander quelque explication sur une chose si incompréhensible pour moi, car je n'avais aucune idée des événements du 31 mai, ni par conséquent du parti que venaient de prendre les villes de Marseille, de Toulon, Lyon, Nîmes et Bordeaux^ mais il s'en alla bien vite en me faisant signe qu'il lui était impossible de m'en dire davantage. « Mais si vous n'obéissez plus aux décrets de la Convention, disais-je en moi-même, pourquoi donc nous retenez-vous ici? Pourquoi faites- vous encore plus contre nous, que ce qu'elle a ordonné dans son décret à notre sujet, puisqu'elle n'y parle que d'un fort, et que vous nous retenez au cachot ?» Je résolus de leur faire cette simple question; mais j'attendis pour cela que l'officier fût relevé, afin qu'on ne lui reprochât par sa confidence. J'attendis aussi le tour de quelque administrateur qui eût un peu meilleure mine que les autres, c'est-à-dire qui eût l'air mieux intentionné (et la nécessité me rendait assez bon physionomiste] ; enfin, au bout de quelques jours, je crus pouvoir hasarder ma demande, en commençant cependant par tâter le terrain : « Citoyen, lui dis- je, vous conviendrez que ce lieu-ci n'est guère fait pour un homme qu'on ne peut accuser de rien : permettezmoi de vous demander si la Convention a rendu quelque nouveau décret à notre égard î — Non,

citoyen, d'ailleurs nous ne reconnaissons plus son autorité. — mais pourquoi donc vous retenez-vous en prison ? — Vous y êtes par un décret du 8 avril, et ce n'est qu'aux décrets postérieurs au 31 mai que nous avons résolu de ne plus obéir. — Mais ce décret du 8 avril porte seulement que nous serons détenus dans les châteaux de Marseille; il n'y est nullement question de cachot. — Pardonnez-moi ; quelques jours après le 8 avril, la Convention rendit un autre décret, qui ordonnait que vous fussiez mis au secret, chacun séparément, et sans qu'on vous laissât la moindre communication avec qui que ce fût. — Mais au moins, convenez que ce décret pourrait être exécuté d'une manière plus humaine. — Je conviens que votre situation est cruelle; mais malheureusement je n'y puis rien ; faites une pétition aux corps administratifs. — Ah! plus de pétition ! j'en ai fait mille, et une seule aurait suffi, si l'on avait eu l'intention de me rendre justice. — Faites-en encore une, ne vous lassez pas, vous n'avez rien de mieux à faire dans ce triste séjour, et ce n'est qu'à force de demander qu'on obtient. Les corps administratifs sont maintenant renouvelés, et mieux composés qu'auparavant; j'appuierai votre demande de tout mon pouvoir, mais je vous préviens que ce pouvoir est bien peu de chose, car la voix des honnêtes gens est toujours étouffée par celle des intrigants. 11 faut que je vous laisse maintenant, et je suis bien sûr qu'on me fera des reproches d'avoir causé si longtemps avec vous; au surplus, je n'ai fait que mon devoir, et je ne crains ni leurs reproches ni leurs dénonciations. Adieu, citoyen; ne vous livrez

RÉCIT DU DUC DE MONTPF.MSIER 137

pas au désespoir, et comptez sur mon sincère désir de vous être utile. » J'y comptai, ainsi que sur la nullité de ses efforts, et je ne me trompais point. Mais au moins de semblables propos mettaient un peu de baumedans le sang, aussi avions-nous rarement cette jouissance. « Ah ! le brave homme, disait Gamache; le bon saint homme! si tous étaient comme lui, vous ne resteriez pas longtemps ici, c'est bien sûr ! Je voudrais bien au moins qu'il fût toujours de garde, au lieu de ses vilains geôliers, dont on ne peut tirer une parole, et qui ne vous regardent qu*en fronçant le sourcil. » C'était, comme disait Gamache, un bon saint homme; mais de même que tant d'autres gens bien intentionnés, se mourant toujours de peur d'être dénoncés, et souvent cette peur fait commettre autant de cruautésque la scélératesse ! D'ailleurs, quoique àlu vérité les sections de Marseille se fussent prononcées contre la Convention, elles étaient menées par ce qu'on appelait alors le parti Brissotin, et il y avait parmi . les chefs de ce parti, des hommes qui ne valaient guère mieux que les Jacobins, et qui auraient probablement déployé la même scélératesse, s'ils avaient été aussi puissants; telle est au moins mon opinion; mais ce qu'il y a de bien certain, c'est qu'ils nous tinrent au cachot comme l'avaient fait les Jacobins et nous traitèrent en tout point, avec la même cruauté et la même injustice.

SURCROIT DE RIGUEURS. — SÉPARATION. — LE DUC D'ORLÉANS QUITTE MARSEILLE.

Juin-octobre 1793.

Ce que j'avais prévu à Tégard de Tinutilité d'une nouvelle pétition ne se vérifia que trop. On ne daigna pas s*en occuper le moins du monde» et môme mon sort, au lieu de s'adoucir ne fit qu'empirer. Ce fut à peu près vers ce temps que nous éprouvâmes un surcroit de rigueur» qui» indépendamment de la gène extrême qull nous occasionna» était très propre à augmenter les tourments de Tesprit. Nous vîmes paraître un jour» à une autre heure que celle à laquelle on nous apportait ordinairement nos repas, deux administrateurs en écharpe» dont la mine n'annonçait rien de bon ; ils déclarèrent d'un ton sinistre» qu'ils étaient chargés d'une mission assez désagréable, mais que leur devoir les obligeait à remplir. Ce début n'était pas du tout rassurant, d'autant plus que je connaissais l'un d'eux pour un Jacobin forcené, ce II faut» ajoutèrent-ils» que nous vous ôtions tous les couteaux» rasoirs» ciseaux» canifs et pointes de quelque espèce que ce soit, dont vous pourriez être munis. — Mais, citoyens, leur dis-je, de pareilles

précautions ne se prennent jamais qu'envers des gens dont on fait le procès, et encore quand on peut craindre de leur part des tentatives sur leur existence. Suis-je donc dans ce cas? — Si Ton faisait votre procès, vous en seriez instruit, et quant au reste, nous ne pouvons rien vous dire, nous ne connaissons que nos ordres. — Exécutez-les donc, je n^ai pas la folle prétention de m y opposer le moins du monde ; mais, dites-moi, comment pourrais-je me raser, couper ma viande, etc., etc.? — Tout ce que nous allons prendre maintenant sera déposé dans une cassette dont vous aurez la clef, et que les administrateurs de garde auront entre les mains ; ils vous la remettront quand vous en aurez besoin, mais vous ne pourrez en faire usage que devant témoins. » Je dis à Gamache, qui était déjà devenu d'une pâleur mortelle, de donner mes rasoirs, couteaux, etc., etc., à ces deux citoyens. Il s'acquitta de la commission avec peu d*empressement et beaucoup de soupirs; après quoi ces messieurs me dirent qu'il serait nécessaire pour la forme qu'ils fouillassent partout euxmêmes, et jusque dans mes poches. L'idée de cette insulte me révolta. — Eh ! quoi, leur dis-je, ma parole de ne rien garder ne vous suffit pas î — Oui, répondit l'un d'eux, si vous voulez nous la donner. » Je le fis et ils s'en allèrent. Je m'attendais à une scène de lamentations de la part du bon Gamache, et je ne me trompais pas ; elle fut même du genre le plus tragique, et en effet, la chose n'était ni gaie ni de bon augure. Mais c'est en pareil cas qu'on doit se préserver de l'abattement, si l'on ne veut pas

souffrir mille fois davantage : Dieu, merci, j'ai toujours eu assez de force pour cela et la perspective de la mort n'a jamais troublé mon repos. Le pauvre Gamache aurait peut-être été de même à ma place, mais l'impression qu'on éprouve lorsqu'on est soimême menacé d'un danger est bien différente de celle que cause le danger d'un être auquel on s'intéresse vivement. Dans ce dernier cas, on a 1^ cœur d'autant plus déchiré qu'on veut cacher son inquiétude à celui qui en est l'objet, et cela seul est vraiment un martyre. Après la sortie des administrateurs, nous fûmes pendant quelque temps sans proférer une seule parole ; je regardai Gamache, et je vis son visage se décomposer de plus en plus. « Gamache, lui dis-je alors, tu es sûrement malade î jamais je ne t'ai vu si pâle. — En effet, je ne me sens pas trop bien ; mais je m'en vais tâcher de respirer l'air, et je serai bientôt mieux. » En disant cela, il alla s'établir devant le soupirail, la tête contre les barreaux, de manière qu'il me tournait le dos ; mais un moment après, je m'aperçus au mouvement de ses épaules qu'il pleurait à chaudes larmes. « Pourquoi donc pleures-tu ? — • Je ne pleure pas, me répondit-il en sanglotant. » Si j'avais été moins ému moi-même, cette réponse m'aurait fait rire. « Je vois que tu pleures, lui dis-je, mon bon Gamache, et tu as tort de vouloir me cacher un chagrin qui ne me prouve |ue ton attachement. — Hélas, me répondit-il, ce û'est pas l'inquiétude qui me fait pleurer! car enfin qu'oserait-on vous faire ? Mais de vous voir traiter comme un criminel, ah ! c'est trop fort ! » Et il se

mit à fondre en larmes. <( Mais pourquoi te désespérer, lorsque tu me vois tranquille ? Sois sûr, que ce misérable enlèvement de choses qui me sont journellement nécessaires, n'est qu'un nouveau tourment inventé tout à l'heure par ces messieurs, et il ne faut pas se désoler. » Mon discours eut tout Teffet que je pouvais désirer. Mon fidèle compagnon se remit bientôt; il essuya ses larmes; et selon notre coutume, dès qu'on nous eut apporté de la lumière, nous commençâmes notre partie de piquet. Elle fut interrompue par la visite journalière des administrateurs et de Tofficier de garde, qui examinèrent tous les barreaux de nos grilles l'un après l'autre, en les faisant sonner avec leurs cannes, pour voir s'il n'y en avait pas de limés. Je ne pus m'empêcher de lever les épaules, en voyant cette opération, et sans leur dire un seul mot, je continuai ma partie. Ce redoublement de précautions me faisait croire qu'ils avaient nécessairement de très mauvaises intentions à mon égard ; car on ne traite pas de la sorte un homme qu'on veut seulement priver de la liberté ; et ils n'avaient jamais rien fait de tout cela, depuis trois mois que nous étions en prison. Au surplus, j'étais déjà résigné à tout ; mais une chose qu'on m'assura être de pur hasard me fit quelques jours après une impression très forte, et que je n'oublierai jamais. Un matin, tandis que je me livrais à des réflexions assez noires, j'entendis ouvrir un des verrous de ma porte; ce n'était pas l'heure ordinaire des visites, et cette circonstance suffit, quand on est en prison, pour exciter un désir très vif de savoir ce dont il s'agit. Ma curio-

site fut bientôt tristement satisfaite. La porte s'ouvre, et je vois un prêtre en longue soutane, qui dit à ceux qui lui avaient ouvert : « Vous pouvez refermer; je resterai ici quelque temps. » J'avoue que je ne doutai pas que ce ne fût un prêtre qu'on m'envoyait pour me préparer à mes derniers moments ; et cela y ressemblait assez. « Que ma visite ne vous fasse pas de peine, me dit le prêtre en s'avançant ; je ne viens que pour tâcher de vous consoler en causant avec vous. Je suis curé de Saint-Laurenl, j'ai la confiance de votre tante, et c'est à sa recommandation que je suis veAu vous voir. » Il me dit de plus qu'il était autorisé à visiter toutes les prisons, et me répéta qu'il espérait que sa visite ne me déplairait pas. Je l'assurai que comme simple visite, elle me faisait grand plaisir ; mais je lui avouai que la vue de sa soutane était un peu inquiétante pour quelqu'un qu'on tenait au cachot, et envers lequel on usait de toutes sortes de rigueurs. Il me certifia que, loin d'avoir l'intention de m'entretenir d'idées tristes, le seul but de sa démarche était de me distraire et de me consoler. En effet, pour ne me laisser aucun doute à ce sujet, il me tint plusieurs propos dont la gaîté m'étonna ; ce n'était pas de la gaîté que je lui demandais ; mais je tâchai de savoir de lui la cause du redoublement de rigueur que je venais d'essuyer. Il me protesta qu'il ne savait rien du tout à cet égard, m'exhorta à la patience, me parla ensuite de choses assez indifférentes, et au bout d'une demiheure me quitta. Je ne le revis que deux ans après, il venait de Rome, où il avait rétracté son serment

de prêtre constitutionnel, et obtenu le pardon du pape. Il renouvela sa rétractation à Marseille, à cette même époque, c'est-à-dire en 1796.

Mon père, ayant vainement sollicité la permission de prendre Tair, ne fût-ce qu'à la porte de la tour, la demanda pour Beaujolais, dont la santé commençait à se ressentir de cette étroite réclusion, et dont l'âge ôtait tout prétexte à un refus. En effet, il l'obtint, à condition qu'un des administrateurs ne perdrait pas Beaujolais de vue. On venait le chercher dans la journée, on lui laissait prendre Tair deux ou trois leures, et on le ramenait ensuite dans leur cachot, demanda plusieurs fois, avec instances, qu'on lui scordât la permission de venir me voir ; mais elle d fut toujours refusée. Gomme il était enfermé i-dessus de moi, il fallait pour sortir qu'il passât »vant ma porte, et jamais il ne manquait de me îer: <c Bonjour, Montpensier; comment te portesî » On ne peut pas se faire une idée de Fimpression [ue me causait sa voix, et de la peine que j'éprouvais quand je passais un jour sans Tentendre ; car, [uelquefois on lui défendait même de m'adresser ce »eu de mots ; on le pressait toujours tellement, qull ivait à peine le temps d'entendre ma réponse. Un ^jour, cependant, ayant obtenu de ne rentrer qu'au moment où l'on m'apportait le dîner, il se glissa à la suite du porteur de panier, et, malgré les administrateurs qui voulaient le retenir, s*élança dans ma prison et vint m'embrasser. Il y avait six semaines que je ne l'avais vu, et six cruelles semaines. Ce moment fut bien doux, mais bien court... On vint

aussitôt me l'arracher, en le menaçant de ne plus le faire sortir, si pareille chose recommençait. Conçoit-on une barbarie pareille ! Car quel motif ou quel prétexte raisonnable pouvaient-ils avoir pour empêcher deux frères dont Tun était âgé de treize ans et demi, et Tautre de dix-huit, de jouir de la consola^ tion de rester un moment ensemble devant témoins ? On ne me permettait jamais non plus, lorsqu'on ouvrait la porte, de m'en approcher pour respirer l'air qui venait par le vilain petit escalier. Un matin seulement, après m'avoir apporté mon déjeuner, on me permit de rester un instant sur le pas de la porte. J'entendis avec émotion la voix de mon père ; car c'était la première fois depuis bien longtemps. Il n'était séparé de l'escalier que par une grille ; mais il avait une sentinelle qui pouvait voir à travers tout ce qu'il faisait et lui adresser la parole quand cela lui convenait ; de plus, les officiers de garde et les administrateurs y faisaient venir leurs amis, pour satisfaire leur curiosité ; et l'avantage d'avoir un peu plus d'air me paraissait trop payé à ce prix. On m'avait offert aussi une grille, à la place de ma grosse porte à verrous ; mais je l'avais refusée ; et je ne concevais pas comment mon malheureux père pouvait préférer tous les désagréments dont je viens de parler, à celui d'avoir la porte à verrous. Cela ne lui faisait rien; il tenait même à voir du monde, quel qu'il fut, et à pouvoir adresser de temps en temps la parole à quelqu'un. Cette fois-là, j'entendis qu'il demandait à la sentinelle quelle heure il était; je m'empressai de lui crier : « Il est neuf heures...

RÉGIT DU DUC OÇ HONTPENSIER 145

Bonjour, mon père, comment vous trouvez-vous? — Âh ! Montpensier^ me répondit-il aussitôt, que je suis aise d'entendre ta voix! Ma santé n'est pas trop bonne, mon pauvre enfant ; mais si je te voyais, cela me ferait du bien. » Puis j'entendis qu'il demandait la permission de me voir un instant ; mais on la lui refusa, et on ferma sur-le-champ la porte.

Ce qu'on m'avait annoncé en ôtant mes rasoirs, couteaux, etc., etc., fut exécuté de point en point. Quand j'avais besoin de me raser (ce qui m'arrivait beaucoup moins souvent qu'à Gamache, car je n'avais alors que très peu de barbe], je priais l'administrateur de me faire apporter la cassette où étaient mes rasoirs, et deux gardes nationaux restaient toujours à côté de nous pendant que nous en faisions usage. L'attention avec laquelle ils fixaient Gamache pendant qu'il se rasait, m^amusàit souvent; quand il était en belle humeur, il leur demandait s'ils croyaient qu'il eût bien envie de se couper le cou, et leur assurait que si personne ne le désirait plus que lui, il le garderait encore longtemps sur les épaules ; mais qu'il était réellement honteux de les voir ainsi se fatiguer pour sa toilette. Je profitais toujours de l'arrivée de la cassette pour tailler des plumes et des crayons ; car j'essayais de dessiner dans les moments où j'avais assez de jour; mais cela m'était bien difficile et souvent impossible. Pour que je passe me servir d'un couteau à dîner, il fallait aussi que deux gardes nationaux y fussent présents, et cela m'était odieux, car alors, nous ne pouvions rien dire, et c'est ordinairement pendant le repas qu'il est le plus

agréable de causer. Aussi, pour le souper^ je me faisait couper en petits morceaux la viande rôtie qu'on m'apportait, afin de n'avoir pas besoin de couteaux et de pouvoir dispenser ces messieurs d'assister à ce repas ^ Cependant, lorsque par hasard ceux qu'on chargeait de ce soin se trouvaient être polis et bien intentionnés, c'était beaucoup moins désagréable, et même cela procurait l'avantage d'apprendre quelque chose de ce qui se passait au dehors, car on nous laissait à cet égard dans une ignorance parfaite. Mais comme on leur donnait toujours la consigne de ne rien dire, il fallait qu'ils eussent bien envie de parler, pour oser l'enfreindre, et surtout qu'ils fussent réciproquement bien sûrs l'un de l'autre, ce qui n'était pas fréquent. Cependant cela arriva quelquefois et ce fut de cette manière que j'appris la formation d'une armée de seize mille Marseillais pour s'opposer aux troupes de la Convention, qui arrivaient sous le commandement de Carteaux. Ils se promettaient des merveilles de cette armée qui ne put pas même défendre les passages inexpugnables contre une poignée d'hommes (Carteaux n'avait que trois mille hommes) ; ils m'assurèrent qu'aussitôt qu'on se serait débarrassé de l'inquiétude que causaient encore les Jacobins, et F armée des brigands qu'on allait écraser^ on s'empresserait de nous rendre notre liberté. Je les remerciai de leurs bonnes nouvelles ; mais je n'y

* Un toir que nous arions oublié de prendre cette précaution, nous fûmes obligés de déchirer aTcc nos dents et nos fourcbettei un morceau de bœuf qu'on nous avait apporté pour souper. (NoU de Montpenêi$r,)

croyais point du tout; et d'ailleurs, je n^ voyais rien qui pût annoncer quelques dispositions à améliorer notre sort. Les précautions allaient toujours en augmentant, tout ce qu'on nous apportait était examiné de la manière la plus scrupuleuse : on coupait toujours le pain en quatre, pour voir si on n'avait pas glissé quelque billet dedans ; les volailles aussi étaient ouvertes en deux et inspectées rigoureusement ; enfin» tout, jusqu'aux fruits, était soumis à cette ridicule cérémonie. Comme cette opération se faisait ordinairement avec le même couteau, elle donnait à tout ce qu'on mangeait Fapparence la plus »ile et la plus dégoûtante. Après avoir souffert longtemps de ce nouveau tourment sans me plaindre, je perdis une fois patience : T homme chargé de porter le dîner le mettait sur la table, lorsque l'administrateur présent à cette opération aperçut une volaille qu'on avait oublié de couper en deux ; il se précipite aussitôt vers moi, avec un air d'importance et de soupçon, et me déclare qu'avant de manger cette volaille, il faut que je la coupe devant lui* « Je compte la couper pour en manger, lui répondis*je en m'efforçant d'être maître de moi ; mais, si vous voulez vous procurer cette satisfaction à vous-même, vous en êtes bien le maître. — Citoyen, c'est au nom de la loi que je parle, et vous devez vous y soumettre ! — Citoyen, la loi n'ordonne pas toutes les vexations dont on nous accable ; mais je sais très bien que je dois m'y soumettre puisque je suis au cachot, et que vous en avez la clef. — C'est une vérité qu'il n'est nullement nécessaire de me démontrer. » Je dis à Gamache de

couper le poulet, et Tadministrateur s'en alla en grognant. Après une quantité de « Mon Dieu Seigneur, les vilaines gens ! ... » Gamache m'exhortait à modérer mon impatience devant des personnages aussi redoutables ; mais c'était souvent plus fort que moi. Ces deux premiers mois de la tour furent certainement le temps le plus affreux de ma captivité, car, quoique j'aie éprouvé dans la suite des chagrins plus violents que ceux que j'éprouvais alors, je n'ai jamais eu à souffrir, depuis cette époque, une suite aussi complète, aussi accablante de tourments et de vexations : je dis deux mois, quoique j'en aie passé trois dans ce cachot, sans mettre une seule fois le pied sur le seuil de la porte; mais c'est qu'au bout de ces deux premiers mois, ou plutôt quelques jours après leur expiration, je commençai à goûter une consolation qui contribua infiniment à adoucir mon sort. Au moment où je m'y attendais le moins je vis ouvrir ma porte, et paraître Beaujolais, auquel un homme qui le suivait demanda à quelle heure il voulait qu'on vint le reprendre : <c Dans deux heures si vous le voulez bien, répondit-il ; » et l'homme s'en alla, en refermant la porte sur lui. Aussitôt je me jetai à son cou ; et ma joie de le revoir, et de me trouver seul avec lui, fut pendant quelques instants si vive qu'il m'était impossible de proférer une seule parole. A la fin, je lui demandai à quelle heureuse circonstance, je devais ce plaisir inattendu, ce Je n'en sai» rien moi-même, me dit-il ; je crois que c'est seulement un heureux hasard. Celui qui vient de me faire entrer ici n'est qu'un secrétaire du département

HÉGIT DU DUC DE HONTPENSIER 149

que les administrateurs ont envoyé pour me faire prendre Tair. En descendant Fescalier, je lui ai demandé si je ne pouvais pas te voir, et à mon grand étonnement, il m'a ouvert la porte, mais ce qui y a mis le comble, c'est lorsqu'il m'a demandé combien de temps je voulais rester ici. Cependant je me suis bien gardé de le lui témoigner, de peur qu'il ne se ravisât^ et maintenant la seule peur que j'aie, c'est que les administrateurs ne le grondent et ne me renvoient chercher. Mais, en attendant, jouissons du plaisir d'être ensemble, et disons-nous bien vite tout ce que nous avons à nous dire.

Je m'empressai de lui demander des nouvelles de mon père dont il me semblait que cette étroite réclusion devait horriblement affecter l'esprit et la santé. Il me dit qu'effectivement sa santé avait un peu souffert, mais qu'elle était assez bonne maintenant, et que, quant à son humeur, elle était toujours, à l'exception de quelques petits moments d'impatience et de chagrin, aussi gaie et aussi aimable qu'à l'ordinaire. Il me donna ensuite sur la situation de Marseille, sur celle de l'armée de Carteaux et des Marseillais, beaucoup de détails intéressants qu'il avait recueillis dans la conversation des administrateurs et des gardes nationaux, lorsque ces derniers ne se méfiaient pas de lui. Puis, nous nous contâmes réciproquement les mille et une persécutions que nous avions éprouvées, depuis que nous ne nous étions vus ; enfin, nous conclûmes qu'elles devaient être bien près de leur terme, et que le bonheur si inattendu dont nous jouissions en était un présage

ISO RÉGIT DU DUC DE MONTFENSIER

presque certain. Ce qui augmentait notre joie, c'était de voir que les administrateurs ne renvoyaient pas chercher Beaujolais ; et ne pouvant ignorer le lieu où il était, il fallait nécessairement qu'ils consentis* sent à ce que nous fussions ensemble. Au bout de ces deux heures qui s'écoulèrent avec une rapidité extrême, on vint, comme on était convenu, reprendre Beaujolais, et nous nous séparâmes avec Tespoir de nous revoir le lendemain. Cet espoir ne fut pas trompé, et nous eûmes cette consolation pendant les trois semaines suivantes, excepté lorsqu'il se trouvait un administrateur de mauvaise humeur qui refusait ce que les autres avaient accordé. Enfin, après ces trois semaines, c'est-à-dire le 25 août, jour de Saint- Louis, Garteaux fit son entrée à Marseille, et notre sort fut soumis à une espèce de gouvernement militaire dont nous nous trouvâmes beaucoup mieux que de celui des municipaux S et des administrateurs. Deux jours avant cet événement, nous entendîmes une forte canonnade qui paraissait avoir lieu dans la ville, et qui dura assez longtemps. Nous distinguâmes même le bruit de plusieurs bombes ; mais ces deux jours-là, on ne permit pas à Beaujolais de venir me voir, et on gardait un tel silence, lorsqu'on m'apportait à manger, qu'il était impossible de savoir

* En général, nous avons presque toujours eu infiniment plus à nous louer des militaires que des officiers civils. Ces derniers ne pouvaient jamais assouvir leur rage contre ceux qu*ils considéraient comme leurs ennemis, et ils saisissaient avec empressement toutes les occasions de déployer leur autorité en tourmentant leurs prisonniers, tandis que les autres, accoutumés à un plus noble genre de victoire, semblaient même, en pareil cas, ne s'acquitter qu'avec répugnance du devoir qui leur était imposé. {Noie de Mtmtpensier.)

la cause précise de ce tapage. Je savais que Garteaux n'était pas loin, et je me figurais que c'était lui, contre lequel les Marseillais faisaient un dernier effort ; mais je sus depuis que c'était la section n® 11 qui, s'étant déclarée pour Garteaux, deux jours avant son arrivée, se battit pendant quelque temps contre les autres, et fut ensuite se joindre à Tannée conventionnelle qui, comme je l'ai déjà dit, fit son entrée à Marseille le 25 août. La veille au soir, nous éprouvâmes une inquiétude assez vive en voyant se passer l'heure h laquelle on entrait ordinairement le soir dans nos cachots. Plusieurs heures s'écoulèrent : nous craignions qu'on ne nous eût abandonnés et que nous ne fussions destinés à mourir de faim. Le corps de garde de la tour était très près de ma porte, et toujours rempli de gardes nationaux qui faisaient continuellement un train effroyable, ce qui n'était pas un de mes moindres tourments ; car leurs chants étourdissants m'empêchaient souvent de fermer l'œil pendant des nuits entières. Mais ce soir-là, on n'entendait plus rien, et il paraissait que tous ces messieurs avaient déserté le poste. Nous frappions à coups redoublés, Gamache et moi ; mon père et Beaujolais, aussi inquiets, criaient de leur côté. J'essayai de leur demander, au travers de ma porte, si c'était la même cause qui leur faisait faire tout ce bruit ; ils m'entendirent, et me répondirent que leur sentinelle les avait abandonnés. Gomme mon cachot était plus près du corps de garde, ils me demandèrent si je n'entendais rien ; mais, au bout de quelque temps, je distinguai plusieurs voix, dont le bruit augmentant

k chaque instant, indiquait leur approche ; nous renouvelâmes nos cris, et on nous annonça qu'on arrivait, ce qui nous tranquillisa beaucoup. En effet, nos portes s'ouvrirent peu de temps après, et nous vîmes avec joie paraître nos gardiens. Nous nous permîmes quelques questions sur ce long retard, mais on ne satisjBt point notre curiosité.

Le lendemain matin, jour de l'arrivée de Carteaux, ce fut un caporal de garde nationale qui vint tout seul ouvrir, ma porte pour faire entrer mon déjeuner. Je vis par là que tout était en désordre, et je voulus au moins en profiter pour aller voir mon père, que je n'avais pas aperçu depuis trois mois, quoique si près de lui pendant tout ce temps. Je m'élançai donc hors de mon affreux tombeau, malgré le caporal qui mourait de peur, et disait toujours : « Mais citoyen, citoyen, cela ne se peut pas. » Je l'assurai que cela se pouvait, et je le lui prouvai en montant quatre à quatre le vilain petit escalier qui conduisait à la prison de mon père et de Beaujolais. Leur grille était ouverte parce qu'on venait de leur apportera déjeuner. Je me précipitai dans les bras de mon père et ce fut un plaisir bien vif. Je voulais déjeuner avec eux; mais le caporal m'ayant prié en tremblant de n'en rien faire, et m'ayant assuré que, si Ton nous trouvait ensemble, il était perdu, je consentis à me séparer d'eux, et à retourner dans ma triste demeure.

Vers midi, les troupes de Carteaux vinrent prendre possession du fort ; c'était un détachement du régi' ment de Bourgogne. L'officier qui le commandait se fit conduire dans tous les postes et prisons, par un

officier de garde nationale qui avait une peur effroyable, car il craignait, avec raison, qu'on ne le traitât en rebelle. Ils vinrent tous deux à la tour, Tofficier du régiment de Bourgogne avait de très bonnes manières, et Tair fort honnête ; je lui demandai quels étaient ses ordres à notre égard, et il me répondit qu'il n'en avait d'autres que de faire suivre provisoirement les anciennes consignes ; mais que, si nous avions des réclamations à adresser au général Carteaux ou aux représentants du peuple, il s'en chargerait avec plaisir. Il ajouta qu'il désirait personnellement pouvoir adoucir notre sort, mais que nous devions bien penser que cela ne dépendait nullement de lui, et qu'un militaire ne connaissait que les ordres de ses supérieurs. En disant cela, il se retira, quelque temps après, on m'apporta mon dîner ; ce fut un sergent qui ouvrit la porte : « Diable, dit-il en entrant, c'est ben noir ici ! Bonjour, citoyen ! Cest votre père et votre frère qui sont là-haut, n'estce pas? — Oui. — Ça vous ferait-il ben plaisir d'aller dîner avec eux? — Oh! beaucoup, et je vous en aurais une grande obligation. — Eh ben, montez ; j'ai fermé la grille d'en bas. Si Tofficier ou quelque autre vient, vous redescendrez ben vite dans votre prison, et on ne s'apercevra de rien ; car je ne demanderais pas mieux que de vous mettre dehors, mais je ne me soucierais pas qu'on me mît dedans à votre place. » J'étais déjà en haut lorsque ce brave homme achevait son discours. Mon père et Beaujolais ne furent point étonnés de mon arrivée ; car c'étaient eux qui avaient obtenu cette grâce du sergent, mais

ils en témoignèrent une joie extrême. Nous remerciâmes tous de bon cœur celui qui nous avait procuré cette jouissance ; il était réellement un très bon homme, mais bizarre à Texcès : « C'est bon, nous dit-il, je suis content si vous Tètes! mais chut! (en mettant un doigt sur sa bouche) et ne vous vantez pas d'avoir été ensemble, car je serais perdu si on le savait. » Nous dînâmes beaucoup plus gaiement que nous ne l'avions fait depuis longtemps, et après dîner nous eûmes la permission de rester quelque temps ensemble. Vers l'entrée de la nuit, le sergent me fit redescendre, ainsi que mon fidèle Gamache et Ton nous enferma dans notre trou. Le soir, ce fut encore lui qui vint nous ouvrir pour faire entrer le souper. J'espérais qu'il m'accorderait la même faveur que le matin, et je la lui demandai ; mais il me la refusa. Il était ivre selon sa coutume journalière. <c Non, me dit-il, ça gâterait tout, si vous alliez làhaut ce soir : soupez ici tranquillement. » Ce qui me parut le plus clair dans cette injonction, c'est que le bonhomme était beaucoup plus traitable à jeun que dans le vin. Le lendemain matin, il ne me fit pas la moindre difficulté pour me laisser monter chez mon père, et même il m'y laissa toute la matinée, ce qui fut pour moi un plaisir sensible ; il vint seulement me renfermer un moment avant qu'on ne le relevât ; et le sergent son successeur, étant aussi un fort bon homme, nous accorda la même faveur, de la meilleure grâce du monde, et sans y mettre la restriction du souper; nous eûmes la consolation de pouvoir causer ensemble à notre aise et sans témoins, ce qui

ne nous était pas arrivé depuis bien longtemps ; puis nous jouâmes à toutes sortes de jeux de cartes, aux dames, aux échecs. Enfin indépendamment du plaisir que nous procurait cet adoucissement par luimême, Tespoir, quoique assez peu fondé, que c'était un pas vers notre liberté, nous mettait du baume dans le sang. Nous avions été si mal, si horriblement traités dans ces derniers temps, qu'il suffisait à ceux qui étaient alors chargés de nous garder, d'être animés de quelques sentiments d'humanité, pour pouvoir, sans se compromettre, rendre notre sort infiniment plus doux; aussi, leur dois-je la justice de dire qu'ils firent pour cela tout ce qui était en eux ; quand je dis ils, c'est-à-dire presque tous les sergents qui vinrent commander le poste de la tour, et dont, par conséquent, nous dépendions immédiatement. Les officiers étaient en général moins bons : cependant quelques-uns se conduisaient parfaitement à notre égard. Beaujolais eut la permission de se promener dans le fort, à toute heure et tant qu'il lui plaisait ; mon fidèle Gamache obtint aussi cette faveur. Ces deux demi-libertés nous firent d'autant plus de plaisir, qu'ils s'informaient de tout ce qui se passait au dehors et venaient nous le raconter ; mais, malgré toutes les réclamations que nous faisions, nous étions toujours, mon père et moi, privés du plaisir de prendre Tair, et nous en avions, comme on peut le croire, un besoin extrême ; mon père souffrait encore plus que moi. Enfin, au bout de quelques jours, nous vîmes une après-dlnée l'officier de garde entrer dans notre prison, en nous disant : « Venez, citoyens, venez

respirer Tair ; il est trop cruel de vous étouffer de la sorte! Je le prends sur moi ; on m'en punira si on le juge à propos »^ Nous le suivîmes avec un empressement facile à imaginer, et en l'assurant de notre reconnaissance. On n'a pas l'idée de IVtourdissement qu'on éprouve en voyant le grand jour, après en avoir été longtemps privé, et en respirant Tair pur. Je fus d'abord ébloui, au point de ne pouvoir marcher pendant quelques moments; puis, après cet étourdissement, je me trouvai dans une espèce d'ivresse qui me faisait chanceler, et j'éprouvais en même temps un bourdonnement dans les oreilles qui m'empêchait entièrement d'entendre ce qu'on me disait. Enfin, ce ne fut qu'au bout de plus d'un quart d'heure que je fus en état de jouir réellement du bien qu'on m'accordait. Nous avions pour promenade une petite terrasse adjacente à la tour où nous nous trouvions ; on nous permit d'y rester une heure et demie ; et comme la nuit approchait, on nous fit rentrer dans nos cachots. Le lendemain et les jours suivants, on continua de nous accorder la même permission. Quelques officiers, cependant, soit par méchanceté, soit par crainte de se compromettre, nous la refusèrent ; mais c'était assez rare ; et souvent même dans ce cas au moyen de quelques bouteilles de vin ou de quelques pipes de bon tabac, on obtenait des sergents qu'ils prissent sur eux de nous faire sortir un moment sur la terrasse. Enfin, comme je l'ai déjà dit, le régime militaire nous convenait infiniment mieux que

* Ce brave homme se nommait Gottin ; il était lieutenant dans un bataillon de la Côte d'Or (Dijon). (Note de Montpensier.)

le régime municipal; mais cette funeste engeance, quoique subordonnée aux militaires (la ville était en état de siège), trouva encore moyen de nous persécuter. Un jour, que nous étions tranquillement à dîner ensemble, deux de ces messieurs» décorés de leurs écharpes, entrèrent dans notre prison, et d'un ton insolent, nous déclarèrent ainsi leurs volontés suprêmes : « Citoyens, la municipalité et les administrateurs du département et du district, n*ayant été instruits que ce matin de votre réunion, nous ont députés aussitôt vers vous, pour vous séparer. En conséquence, il faut que le fils aîné descende surle-champ dans sa prison, où il continuera d'être enfermé comme auparavant, sans avoir de communication avec qui que ce soit. » Cette déclaration pénétra le fils aîné de chagrin et de colère. « Au moins, leur dis-je, vous voudrez bien permettre que j'achève ici mon dîner; il doit vous être assez indifférent qu'on m'ensevelisse une demi-heure plus tôt ou plus tard dans mon cachot. » Mon père était vivement affecté. <c Mais ne sentez-vous pas, leur disait-il, la dureté, l'injustice d'un pareil traitement, et surtout son peu d'utilité? — Nous savons que cela est triste, mais nous ne connaissons que nos ordres. » Enfin, ils nous permirent d'achever notre dîner ; mais ils ordonnèrent au sergent de m'enfermer aussitôt après dans mon cachot, et s'en allèrent. Nous étions plongés dans la consternation et dans le plus morne silence> lorsque le sergent, après avoir reconduit ces messieurs hors de la tour, remonta vers nous et s'assit à quelque distance de la table. C'était par bonheur

un excellent homme, que l'état où il nous voyait avait touché jusqu'à Tâme. «c Consolez-vous, nous dit-il, quand toutes les municipalités de la terre me donneraient de semblables ordres, je me garderais bien de les exécuter. Soyez tranquilles, vous resterez ensemble à moins que mon officier ne vienne luimême vous séparer; mais je ne le crois pas, car c'est un brave homme. Ce soir, lorsqu'il commencera à faire nuit, je viendrai vous prendre pour vous mener sur la petite terrasse, et vous pourrez y prendre Tair à votre aise. De plus, je ne ferai aucune mention à ceux qui viendront me relever des ordres de ces gens-là et vous continuerez à jouir des mêmes consolations. » Ce discours si inattendu nous causa non seulement une joie inexprimable, mais un attendrissement extrême. Nous cherchions en vain les termes pour exprimer notre reconnaissance à cet être généreux que nous n'avions jamais vu jusqu'à ce moment, et auquel nous avions une si grande obligation ; mais il vit combien nous y étions sensibles et ce fut sa seule récompense, car il ne voulut jamais recevoir la moindre bagatelle.

Tout ce qu'il avait annoncé se réalisa; nous restâmes ensemble, et nous eûmes presque tous les soirs la permission de respirer l'air plus ou moins longtemps, sur la petite terrasse. Lorsque quelque administrateur ou officier général venait visiter la tour (ce qui était assez rare), le sergent accourait surle-champ, nous enfermait séparément sous tous les verrous et grilles de nos cachots, et aussitôt qu'ils étaient sortis, il venait nous ouvrir, et nous laissait

communiquer ensemble comme auparavant. Un jour que j'avais été enfermé de la sorte^ j'entendis à travers ma porte, un de ces messieurs qui disait, en montant Tescalier : « C'est le ci-devant duc d'Orléans qui est en haut, et son fils aîné en bas; mais ils n'y resteront pas longtemps, car il faut que leurs tètes pètent. » Quoique ce propos n'ait pas été le seul de ce genre que j'aie entendu, il me fit alors une impression d'autant plus forte, que par un effet du besoin qu'on a toujours de se livrer à l'espérance, nous regardions comme un très heureux présage les adoucissements que nous ne devions qu'à l'humanité des sergents.

Nous passâmes de la sorte le mois de septembre, et une partie du mois suivant. Ce fut dans la matinée du 15 octobre que, causant avec mon père, nous vîmes arriver précipitamment Beaujolais avec un air d^inquiétude qu'il voulait en vain déguiser. Mon père lui demanda ce qu'il y avait de nouveau, «c II est, répondit-il, question de vous dans les papiers. — Si ce n'est que cela, mon cher enfant, cela n'est pas nouveau, car on me fait cet honneur-là assez souvent, mais je serai bien aise de lire ce papier, si tu peux me le procurer. — C'est chez ma tante que je l'ai vu, et elle ne voulait pas même que je vous en parlasse ; mais je sais que vous aimez mieux être instruit de tout. — Tu as très fort raison ; mais dismoi, est-ce à la Convention qu'il a été question de moi? — Oui, papa, et il a été décidé que vous seriez jugé. — Tant mieux, tant mieux, mon fils ; il faudra que tout ceci finisse bientôt d'une manière ou d'une

autre; et de quoî.peuvent-ils m'accuser? Embrassezmoi, mes enfants, je suis enchanté! » J'étais loin de partager sa joie, mais en même temps sa parfaite sécurité, et le penchant qu'on a toujours à se flatter de ce qu'on désire, m'empêchèrent d'éprouver cette inquiétude aussi vive que je l'eusse ressentie, si j'avais appris cette fatale nouvelle en son absence. Il se fit apporter le papier public, et y lut son décret d'accusation, joint à plusieurs autres. « Il n'est, me dit-il, motivé sur rien, il a été sollicité par de grands scélérats; mais n'importe, ils auront beau faire, je les défie de rien trouver contre moi. » C'était ainsi que cette espèce d'optimisme si précieux, qui dominait son caractère, lui cachait lé danger affreux auquel il était exposé. « Allons, mes amis, continua-t-il? ne vous attristez pas de ce que je regarde comme une bonne nouvelle; et mettons-nous à jouer. » Nous le fîmes, et il joua d'aussi bon cœur et tout aussi gaiement que si il n'avait rien appris du tout. Il me dit ensuite qu'on me ferait venir à Paris avec lui, pour y subir un jugement. Je le pensais de même; mais je n'en augurais pas, à beaucoup près, aussi bien. Quelques jours après, nous eûmes la visite de trois commissaires qui arrivaient de Paris pour chercher leur victime ; ils nous parlèrent du ton le : plus poli, et même le plus mielleux (je n'ai jamais su quel avait été leur motif en. cela)^ nous engagèrent à n'avoir pas la moindre inquiétude, et nous assurèrent que c'était moins un jugement . qu'un' éclaircissement qu'on désirait. Ils dirent aussi, en réponse aune question de mon père, qu'ils n'avaient aucun ordre à mon

BflELOaUE ET CACHET OE PH ILI PPE-EGAI

(iJcd»illoni de ses troU Dis et àe M"'" m Gksus (Mus.^f Cioiaiflltl.)

BiCTT DU DUC DE MONTPENSIER 161

^ard ; et que quant à son départ, il devait se tenir tout prêt, parce qu'ils viendraient le chercher sous très peu de jours. En effet, le 23 octobre, à cinq heures du mâtin, je fus révdllé par mon malheureux père qui entra dans mon cachot avec les scélérats qui allaient le faire égCHrger. Il m'emhrassa tendrement. « Je viens, mon cher Montpensier, me dit-il, pour te dire adieu, car je vais partir. » J'étais si saisi qu'il me fut impossible de proférer une seule parole. Je le serrai contre mon cœur, en versant un torrent de larmes. « Je voulais, ajouta-t-il, partir sans te dire adieu, car c'est toujours un moment pénible, mais je n'ai pu résister à l'envie de te voir encore avant mon départ. Adieu, mon enfant, console-toi, console ton frère, et pensez tous deux au bonheur que nous éprouverons en nous revoyant ! » Hélas ! ce bonheur ne nous était pas destiné! Malheureux et excellent père ! Quiconque a pu vous voir de près, et vous bien connaître, sera forcé de convenir (s'il n'est un insigne calomniateur) que vous n'aviez dans le cœur ni la moindre ambition, ni aucun désir de vengeance ; que vous possédiez les qualités les plus aimables et les plus solides, mais que vous manquiez peut-être de cette fermeté qui fait qu'on n'agit que d'après sa propre impulsion ; que d'ailleurs, vous accordiez votre confiance avec trop de facilité, et que les scélérats avaient trouvé le moyen de s'en emparer pour vous perdre, et vous sacrifier à leurs atroces projets. Celui qui tiendra ce langage ne fera que vous rendit la justice la plus sévère, mais vos ennemis écraseront sa voix, et malheureusement ils n'en ont que

162 aÉGIT DU DUC DB M0NTPEN8IER

trop de moyens. Eh bien! qu'ils consomment leur ouvrage ! Qu'ils achèvent de déchirer la mémoire de cet être infortuné et sacrifié! Mais puisse-t-il au moins être connu un jour! Puisse le monde savoir ce que je sais et puissé-je exister encore à cette époque. Revenons à mon triste sujet.

Page 1