LA T£RR£UR. — LES TRIBULATIONS DU PRINCE DE GONTI
(Octobre 1793 — AytU 1794).
Je montai chez Beaujolais, que je trouvai en larmes, et nous passâmes toute la journée à nous entretenir de celui dont nous ne pouvions imaginer que nous fussions séparés pour toujours. Le lendemain, nous nous occupâmes des moyens de sortir de l'affreux séjour où nous avions déjà passé près de cinq mois, c'est-à-dire que nous adressâmes des pétitions aux autorités compétentes. Nous pensions qu'on n'aurait aucune raison de retenir dans les cachots deux jeunes gens, âgés Tun de dix-huit ans, et Tautre de quatorze, qu'on ne pouvait accuser de rien, et qu'on nous donnerait au moins des logements plus sains, plus clairs et un peu plus de liberté. Nous étions dans l'erreur. La réponse à nos pétitions fut un arrêté portant défense de nous laisser sortir de la tour, même pour un moment, permettant seule-» ment de nous faire prendre l'air pendant le jour, sur le sommet de la tour, où on placerait une sentinelle qui en refermerait la porte une heure avant le coucher du soleil. Cette nouvelle rigueur, si contraire à ce dont nous nous flattions follement, nons plongea
dans la consternation, et nous causa en même temps un mélange de colère et d'indignation que nous ne pûmes cacher au porteur de cet ordre tyrannique ; mais après tout, nous fûmes forcés^ comme à Tordinaire, de prendre notre parti. Huit ou dix jours après le départ de mon père, nous reçûmes avec joie une lettre de lui, datée de Lyon ; elle était fort courte, et ne contenait que quelques détails assez satisfaisants sur sa santé, et Tétat dans lequel il se trouvait. Ce furent les dernières nouvelles que nous reçûmes de lui. On ne nous laissait pas alors lire les papiers publics, quoique nous les demandassions avec plus d'instances que jamais. Ces messieurs avaient cependant bien voulu nous faire passer presque toujours quelques-unes des lettres qu'on nous écrivait, et dans lesquelles on avait bien soin de ne rien mettre qui pût exciter le moindre soupçon. Les seules personnes qui nous écrivissent depuis notre emprisonnement étaient, d'une part, ma mère qui était restée à Vemon jusqu'à Taffreuse époque dont je vais parler et de l'autre M''* de B..., cette excellente amie de mon père, et la nôtre, qui ne cessa jamais de nous donner les preuves d'attachement les plus touchantes, et qui, pour nous procurer cette consolation, ne craignit jamais ie s'exposer, dans les temps les plus orageux,aux dangers qu'entraînait une correspondance avec des personnes aussi suspectes. Je ne dois pas oublier non plus de faire mention du bon Lebrun, qui avait été notre sous-gouverneur, et qui continua aussi à nous écrire de temps en temps, quoique sa position fût aussi très critique. Ce fut même par une lettre
de lui» du 8 novembre, et qui ne nous parvint que le 18, que nous commenQAmes à nous douter de Thorrible malheur que nous venions d'éprouver, et dont nous n'avions aucune connaissance. Je dis que nous ne fîmes que nous en douter, car quoique cette lettre contint quelques exhortations à la résignation, et à la soumission aux décrets de la Providence, qui n'étaient que trop intelligibles, on s'était plu à nous faire des contes si contraires à la vérité, que, malgré Tinquiétude que nous causa cette lettre, nous trouvâmes moyen de la commenter et de nous faire illusion sur le sens qu'elle aurait dû nous présenter. » « S'il était arrivé malheur à mon père, disions«nous, pourquoi ne nous le manderait-on pas plus positivement? Comment ne l'aurions-nous pas appris de quelqu'autre manière ? Non, non, le bon Lebrun ne nous exhorte à la résignation que parce qu'il sait que, surtout en l'absence de mon père, nous en avons besoin, dans la situation où nous sommes. »
Tout en disant cela, nous étions néanmoins horriblement agités, et nous nous cachions mutuellement nos craintes. Ne pouvant obtenir les papiers publics, malgré nos vives instances, nous accablions de questions l'officier de garde, et les sergents et les caporaux qui venaient nous voir de temps en temps ; aucun ne voulut se charger de nous découvrir la fatale vérité. Enfin, un garde de ville (que les municipaux et administrateurs avaient placé auprès de nous sous prétexte de veiller à ce que leurs arrêtés fussent exécutés, mais au fait pour nous espionner, et leur rendre compte de tout ce que nous faisions et disions) vint
nous déclarer un soir, d'un air sinistre, que ma tante avait obtenu la permission de venir passer une heure avec nous, le lendemain. Cette nouvelle mit le comble à notre inquiétude ; cependant nous parvînmes à nous abuser encore. « Ma tante, disions-nous, voit toujours en noir; elle s'est toujours figuré que mon père courait de grands dangers, elle vient sans doute, pour nous préparer à de mauvaises nouvelles qu'elle craint, mais qu'elle n'a certainement pas pu recevoir. » Le lendemain, jour affreux! il faisait si sombre dans notre cachot que nous fûmes obligés (ainsi que cela nous arrivait quelquefois) de garder de la lumière toute la journée. Vers midi ma tante arriva : ce Mes pauvres enfants, nous dit-elle après nous avoir regardés quelque temps avec Tair de la compassion, j'espère que vous êtes préparés à recevoir la pénible commission dont il faut que je m'acquitte envers vous ? — Non, ma tante, répondîmes-nous avec empressement, nous ne sommes préparés à rien, nous ne savons rien. — Il impossible que vous ne vous doutiez pas du terrible malheur que la religion seule peut vous aider à supporter courageusement ; il faut enfin cesser de vous abuser ; lisez d'abord cette lettre que votre mère vous écrit, et qu'on vient de me remettre pour vous. » La lettre ne contenait que ces mots en caractères très gros et très défigurés : « Vivez, malheureux enfants pour votre si malheureuse mère. j> Cette déchirante recommandation me bouleversa totalement. Je regardai Beaujolais, et à peine nos yeux se furent-ils rencontrés que les larmes en sortirent aussitôt, avec d'autant plus de
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violence qu'elles avaient été longtemps contraintes. Cependant, ne pouvant me livrer à l'affreuse idée de la perte que nous venions de faire : « Ma tante, m'écriai-je, de grAce expliquez-vous ; qu'est devenu mon père? Vous n'en avez plus, me répondît-elle» il a été condamné à mort et exécuté ! » Je n'eus que le temps de m'écrier : « Ah les exécrables montres ! » et je perdis aussitôt connaissance. Beaujolais ne tarda pas à s'évanouir aussi. En revenant à moi, je me trouvai tout en convulsions : on voulut me porter sur un lit, et ce lit était le même dans lequel mon malheureux père avait couché quatre mois ! Cette vue me fit une impression impossible à rendre : je criais, je harlais, je menaçais les assassins de mon père, je leur demandais la mort. Jamais état fut plus vio-^ lent et plus douloureux. Ma tante voulut nous faire des exhortations, mais j'étais si peu disposé à les recevoir qu'elle s'en alla.
Lorsque nous fûmes un peu plus tranquilles et qu'il nous fut possible de nous entretenir ensemble de notre malheur, je dis à Beaujolais que je ne doutais pas que les scélérats qui venaient d'assassiner mon père, ne crussent leur ouvrage incomplet, tant que ses enfants existeraient, et que certainement un crime de plus ne les arrêterait pas. J'ajoutai que, d'ailleurs, la mort était ce que nous devions désirer le plus, puisque nous ne pouvions plus espérer maintenant qu'on nous rendît notre liberté. Beaujolais m'assura qu'il pensait absolument de même ; et tous deux, nous affermissant dans l'idée que nos maux ne dureraient pas longtemps, nous parvînmes
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à les supporter avec plus de force et de calme* Quelquefois, lorsque nous nous sentions dominer par les idées noires, que nous ne pouTtons pas toujours vaincre avec autant de facilité, nous nous for* cions à prendre quelques verres de vin de plus qu'à Tordinaire, puis ensuite à fumer, ce qui nous procu* rait une espèce d engourdissement pendant lequel nous ne songions pas à Thorreur de notre situation, et cela était suivi d'un sommeil salutaire. Affreuse existence ! le sort des animaux excitait notre envie ! « Us sont exempts du tourmmit de la pensée, disionsnous, ils sont bien heureux ! » Plus d'une fois nous nous souhaitâmes, en nous couchant, de ne plus nous réveiller, et ce souhait était bien sincère. En effet, le moment du réveil était peut-être le plus affreux de la journée : la vue de notre cachot dans lequel le jour ne pénétrait à travers trois rangs de barreaux et un grillage, que pour mieux en découvrir l'horreur, faisait naître en nous toutes les cruelles idées qu'un sommeil bienfaisant avait éloignées pour quelque temps. L'espérance était presque entièrement bannie de nos cœurs; je dis presque^ parce que, grâce à la Providence divine, elle ne peut jamais l'être entièrement. Cependant, que pouvionsnous raisonnablement espérer ? L'arrêté par lequel le département et la municipalité, après avoir reçu toutes nos réclamations, nous condamnait à rester enfermés dans la tour, nous prouvait qu'on avait l'intention de nous y laisser très longtemps, ou au moins, jusqu'au moment où l'on jugerait bon de nous envoyer à la boucherie. D'un autre côté, les
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papiers publics qu'on nous laissait lire de temps en temps ne nous permettaient pas de conserver le moindre doute sur l'irrévocable proscription que les forcenés qui gouvernaient alors avaient jurée contre tous les nobles, et à plus forte raison contre notre famille et contre nous* La haine s'étendait même jusqu'aux enfants» qu'ils désignaient sous le nom de louveteaux^ et auxquels ils déclaraient qu'on ne ferait aucun quartier. Ainsi donc, nous ne pouvions pas même conserver Tespoir d'être épargnés en faveur de notre âge, ni par conséquent nous faire la moindre illusion sur le sort qui nous menaçait. Mais, comme je l'ai déjà dit, nous étions parvenus à Tenvisager avec un calme si parfait qu'il approchait beaucoup de l'insouciance. Aussi nous nous trouvions l'esprit assez libre pour pouvoir goûter la lecture, et nous y livrer pendant la plus grande partie du jour ; ce qui était pour nous une ressource incalculable, et dont nous aurions été privés, si nous n'avions pas réussi à éloigner les horribles idées que notre situation faisait naître naturellement. Nous étions, ainsi que je crois ravoir déjà dit, abonnés chez un libraire, dont on nous permettait de recevoir les livres, après qu'on leur avait fait subir l'examen par lequel passait tout ce qui devait nous être remis. Nous consacrions donc nos tristes journées à la lecture et à la très courte promenade qui nous était accordée sur une terrasse d'environ qtuUorze pieds carrés y au sommet de la tour. J'ai oublié de dire que, par uu article de l'arrêté qui nous confinait dans ce triste séjour, il nous était expressément défendu de voir qui que ce fût
au dehors, et it était enjoint à notre domestique de se constituer prisonnier dans la tour, s'il voulait continuer à nous servir, ou de sortir à l'instant du fort, s'il ne se souciait pas de souscrire à cette condition. Ce domestique était un Limousin, nommé Goste, qui nous apportait notre dtner de chez le traiteur, et nous l'avions pris à notre service depuis le départ de Gamache qui avait suivi mon père. Goste aimait l'argent, et une promesse de lui donner 30 francs (en assignats qui perdaient beaucoup), indépendamment des 45 francs que le département lui donnait pour nous servir, le détermina à accepter la condition, et à s'enfermer avec nous. J'étais étonné qu'on pût faire un pareil sacrifice pour de l'argent, et surtout pour si peu d'argent. Nous avons eu lieu de penser depuis qu'il espionnait, et rendait compte de ce que nous disions à messieurs du département et de la municipalité, et même nous le surprimes un jour, écoutant à la porte, ce qui nous détermina à le congédier, — mais ce ne fut que longtemps après, car il passa six mois entiers avec nous dans la bienheureuse tour. Assurément la vie qu'il y menait était aussi triste, aussi ennuyeuse qu'on peut se le figurer, car il ne savait ni lire ni écrire, et n'avait d'autre occupation, après celle de faire nos lits et de nous servir à table, ce qui n'était pas long, que de manger et boire, ce dont il s'acquittait fort bien. Il passait le reste du temps sur la terrasse, où il avait toujours une conversation établie avec la sentinelle, lorsqu'on voulait bien la lui accorder, ce qui arrivait ordinairement; il s'enivrait régulièrement
tous les soirs, et il avait en générai ce qu'on appelle le vin mauvais. Aussi, dès que Tivresse se manifestait, nous avions soin de l'envoyer coucher, ce quHl faisait en grognant beaucoup. Il couchait en bas, dans l'endroit oh j'avais été enfermé pendant trois mois avec Gamache ; car ces messieurs avaient bien voulu nous accorder, par leur arrêté, la jouissance des deux cachots de la tour, ainsi que du petit escalier qui menait de l'un à l'autre et aboutissait à la terrasse, dont la porte n'était ouverte que pendant le jour. On la fermait le soir au coucher du soleil, et on allait rouvrir le lendemain matin. On relevait de deux heures en deux heures la sentinelle qui était en haut, et bien souvent le caporal et les soldats entraient dans notre triste séjour pour y satisfaire leur curiosité en nous regardant. Ces importunités devenaient si fréquentes et si odieuses, que nous sollicitâmes et obtînmes la permission de fermer notre porte en dedans, avec un petit crochet que nous y fîmes placer. Cette précaution ne put nous débarrasser des rondes de jour de messieurs les officiers de garde ; quant à celles de nuit, nous nous dispensions d'aller leur ouvrir, et ils n'insistaient pas ordinairement. Il y en eut un cependant qui, venant nous rendre sa visite à minuit, s'obstina à frapper à la porte à coups redoublés. Je m'éveille fn sursaut et demande ce qu'on veut. On répond : « Ronde de nuit* — Citoyen, nous sommes couchés, et on veut bien ordinairement nous laisser dormir en repos. — Ouvrez la porte, il faut que j'entre. — Nous l'ouvrirons demain, mais à présent^ nous sommes
couchés, et nous vous prions de nous laisser dormir. — Si vous ne l'ouvrez pas sur-le^hamp, je m'en vais l'enfoncer, — Faites-la donc enfoncer, citoyen, car nous ne rouvrirons certainement pas maintenant. » «( Sur cela, il s'en alla en faisant mille menaces que sa fureur lui inspirait. Il revint à cinq heures du matin; mêmes menaces et mêmes réponses. Enfin il revint à neuf heures, pendant que nous étions à déjeuner ; son extrême malhonnêteté nous avait déterminés à ne pas lui ouvrir du tout, et à attendre jusqu'à midi qu'on vînt le relever, mais^ pour se procurer le plaisir qu'il poursuivait avec tant d'acharnement, il s'avisa d'un expédient : ce fut de contrefaire la voix du commandant du fort, qui était depuis très peu de temps en place, et qui, sans pouvoir changer notre position était venu nous voir, et nous avait témoigné beaucoup d'intérêt et de bons sentiments. Croyant que c'était lui qui venait nous rendre visite, nous nous empressâmes d'aller ouvrir, mais nous fûmes cruellement désappointés, en voyant entrer un homme qui nous était parfaitement inconnu, et qui se jeta sur nous le sabre à la main, avec toutes les démonstrations de la fureur, ce Je vous apprendrai, s'écriart-il, ce que c'est que de vouloir résister à un républicain ». Un sergent qui le suivait le retint en lui disant : «c Mon officier, laissez ces malheureux jeunes gens ; ce serait une lâcheté que de les attaquer dans l'état où ils sont. — Non, répondii-il, ce sont de f... aristocrates, et il n'y a rien qu'ils ne méritent. — Et bien ! misérable, lui criâmes-nous, exercez votre valeur sur deux prison-
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niers sans défense ; votre grand sabre et vos menaces ne nous intimident nullement. Sois tranquille, répliqua-t-il en m'adressant la parole et en me tutoyant révolutionnairement, la guillotine m'épargnera la peine de t'arranger comme tu le mérites ; rappelle-toi seulement le sort qu'ont éprouvé tes parents, et tremble, car ce sera le tien ! En attendant, le rapport que je vais faire au représentant du peuple pourra bien l'accélérer. Adieu. » Et il s'en alla. Quelques moments après, le commandant vint nous voir, et, sans que nous lui en parlassions, nous assura que pour prévenir le mauvais effet que pourrait produire le rapport de ce misérable, il allait en faire un dans lequel il raconterait la chose comme elle s'était passée, et demanderait que le lâche qui avait insulté de la sorte et de propos délibéré les prisonniers qui étaient sous sa garde, fût réprimandé comme il le méritait. Nous le priâmes de renoncer à ce projet, et de se contenter simplement du récit exact du fait, ce qu'il nous promit. Nous n'entendîmes plus parler de cette affaire, et nous ne revîmes jamais ce misérable. Nous apprîmes seulement par ceux de ses camarades qui furent de garde après lui qu'il avait été jadis ce qu'on nommait aboyeur à la porte des spectacles ; je leur dois môme la justice d'ajouter qu'ils nous en parlèrent avec le plus profond mépris, et nous assurèrent qu'ils étaient tous indignés de sa conduite à notre égard. Nous les remerciâmes de leur politesse, qui paraissait sincère, et qui, par conséquent nous faisait plaisir, et nous les assurâmes à notre tour, que Iqs insultes de cet aboyeur n'avaient prcwiuit sur
nous qu'une légère impression* Le département avait, depuis notre arrivée à Marseille et par ordre de la Convention^ payé tous les mémoires du traiteur qui nous fournissait à manger ; il s'avisa tout à coup de supprimer ce payement et de taxer notre nourriture à vingt-quatre francs en assignats, par jour, ce qui équivalait alors à huit francs en argent. Ces huit francs passaient par les mains du traiteur qui nous nourrissait fort mal» et qui en gardait la moitié. Nous fîmes à ce sujet de vives représeatationa à nos tuteurs^ et nous obtînmes enfin que Targoit nous serait remis au lien de l'être au traiteur, et que nous pourrions avoir un pot-au-feu dans notre tour, et faire faire la cuisine par notre domestique. Cet arrangement nous convenait d'autant mieux que nous n'avions pas un denier, et que toute modique qu'était la somme qu'on nous allouait pour trois personnes (nous deux et notre domestique), nous espérions économiser assez pour payer notre blanchissage et d'autres petites dépenses nécessaires. Le département nous avait aussi fourni à chacun une capote, une veste, un pantalon de molleton et de gros souliers ; ce costume était complété par un bonnet de poil, dont la fourrure avait appartenu aux animaux domestiques. Indépendamment de tout cela, les administrateurs avaient donné à chacun de nous une douzaine de chemises, dont la toile aurait été employée d'une manière beaucoup plus convenable, si on en avait fait des torchons dev cuisine. Équipés de la sorte, nous aurions eu grand tort de nous plaindre ; et d'ailleurs la plainte aurait été parfaitement inutile ; aussi
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n*en fimes-nous aucune. Cependant on nous avait laissé parvenir, je ne sais comment, une lettre de ma mère^ dans laquelle elle nous annonçait qu'elle nous envoyait une somme de douze mille francs, que le négociant Rabany était chargé de déposer entre les mains des autorités constituées (le département^ le district et la municipalité), pour qu'elles nous la fissent remettre partiellement, et de la manière qu'elles jugeraient convenable. Cette somme nous paraissait une ressource inépuisable ; mais nous doutions qu'elle pût arriver jusqu'à nous, et nos doutes n'étaient que trop fondés. Uessieurs du district reçurent la somme, et jugèrent convenable de la confisquer sans rien dire ; nous ne sûmes positi-» vement cette circonstance que longtemps après, car toutes nos demandes à ce sujet restèrent alors sans réponse.
Nous nous décidâmes enfin à prendre notre parti sur cela comme sur le reste; à mettre notre meux bonnet sur foreitle, comme disent les soldats, et à tftcher de supporter patiemment la cruelle vie à laquelle nous étions condamnés^ jusqu'à ce qu'on jugeât à propos de nous en débarrasser. Â l'exception de quelques épisodes, à peu près semblables à ceux que j'ai déjà racontés et de quelques redoublements ou relàchementa de sévérité, selon l'humeur de nos gariliensy nous n'éprouvâmes aucun changementdans notre situation pendant tout le temps de ce triste hiver, ni, par conséquent^ rien qui mérite place dans ce récit. Je crois seulement avoir oublié de dire qu'on nous permettait de lire les papiers publics, [dans les-
quels nous n'avions à apprendre que la mort de quelques personnes auxquelles nous portions intérêt ou affection, ou les nouvelles menaces et injures que les scélérats ne cessaient de vomir contre ceux qu'ils avaient proscrits. Nous n'ouvrions jamais ces horribles journaux sans une répugnance qui cédait cependant à l'intérêt extrême de savoir quels étaient ceux dont nous avions à pleurer la perte^ et si nos noms ne se trouvaient pas aussi sur la liste des proscriptions.
Vers le mois de mars 1794, nous apprîmes qui! venait d'arriver à Marseille un représentant du peuple muni des pouvoirs les plus étendus, et qui avait annoncé Tintention de réparer l'injustice de ses prédécesseurs. Ce représentant était Maignet, dont le nom est devenu depuis si fameux dans le Midi, par les cruautés atroces qu'il y a commises, mais qui alors n'était presque point connu. On espérait donc quelque soulagement de ce nouveau venu, car il faut toujours qu'on espère. Quant à nous, sans nous livrer h Fespérance, et malgré notre dégoût pour les pétitions, nous nous déterminâmes à en risquer une bien courte dans laquelle nous exposions au citoyen représentimt ce que le décret qui nous privait de notre liberté portait que nous serions détenus dans les forts et châteaux de Marseille, mais point du tout ensevelis dans un cachot, comme celui dans lequel nous gémissions depuis plus de neuf mois; que nous réclamions l'exécution de ce décret qu'on avait observé seulement à l'égard de M. le prince de Gonti et de notre tante, et qu'on avait outrepassé à notre égard d'une
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manière si cruelle et si injuste ». Cette pétition n'eut pas un sort plus heureux que les précédentes, et on ne daigna pas y faire la moindre réponse ; mais voici la manière dont on imagina d'y faite droit (selon l'expression ironique que Maignet employa). Ce fut le 3 avril, environ trois semaines après l'envoi de notre pétition, que nous ftimes réveillés à cinq heures du matin par les coups redoublés qu'on frappait à notre porte. (J'ai déjà dit que nous avions obtenu la permission de fermer la porte en dedans.) « Qui frappe, nous écriâmes-nous, et que nous veut-on? — C'est moi, répondit alors une voix que nous reconnûmes sans peine pour celle de M. le prince de Conti ; c'est moi, citoyens, on vient m'enfermer avec vous. » Je crus entendre m'emmener avec vous, et je ne doutai pas que ce ne fût pour nous conduire ensemble au tribunal révolutionnaire. J'allai ouvrir, et, malgré les sinistres idées dont j'étais rempli, j'eus réellement besoin de me faire violence pour contenir Textrème envie de rire qui s'empara de moi, contre mon gré, à l'étrange apparition qui frappa mes regards. Il me serait impossible de donner une idée de la figure de M. le prince de Conti; la tète couverte de papillotes, un petit chapeau à trois cornes hori« zontales par-dessus, joignant à ses grimaces ordinaires celles de la circonstance, et dardant sa canne en avant, et criant : « Quoi, malheureux, c'est ici, c'est ici? » 11 était suivi par son vieux et fidèle valet de chambre, Jacquelin, et par un garde de ville, dont l'air insolent justifiait le choix qu'on avait fait de lui pour cette mission. « Maintenant, dit ce dernier en s'adres-
sant à M. le prince de Gonti, il ne me reste plus ^'i faire venir ici votre lit et vos effets, et les ordres que l'ai reçus à votre égard seront alors entièrement exécutés. — On veut me faire mourir à petit feu, s'écria-t-il; eh bien, soyez tranquilles, cela ne sera pas losig. Je serai bientôt étouffé dans cet horrible lieu. Mais malheureux jeunes gens (continua-t-il en s^adressant à nous), comment avez-vous pu vivre ici pondant dix mois ? J> Nous ne répondîmes à cette question qu'en l'assurant sincèrement du regret que nous avions de le voir, à son âge, partager notre rigoureux sort. Il se mit à pleurer, et s'asseyant ensuite il resta quelque temps plongé dans une profonde méditation; puis, tout à coup : « Jacquelin, s'écria-t-il, quel quantième du mois est-ce aujourd'hui? — Monseigneur, c'est le 3 avril. — Vous ne savez ce que vous dites, car c'est le dix. — J'ai l'honneur d'assurer à Monseigneur que c'est le 3. — Je vous dis que c'est le 10. — Monseigneur, ce n'est que le 3. » Et chacun persistait dans son opinion. Cette dispute, qui, au reste ne se passait qu'entre les dents, aurait pu durer longtemps, si je n'y avais mis fin, en certifiant que l'almanach donnait gain de cause à Jacquelin^ et que c'était en effet le 3 avril. Nous ne pouvions pas revenir de l'étonnemtfdt que nous avait causé l'arrivée de notre malheureux parent; mais nous n'osions lui faire aucune question à cet égard de peur d'augmenter son chagrin. Le voyant plongé dans un accablement total et inquiétant, nous l'invitâmes à aller prendre l'air sur la terrasse au-dessus de la tour, où on nous permettait de passer quelques heures, en présence d'une
sentinelle; il y consentit et l'air parut effectivement lui faire du bien. Â peine fut-il un peu remis qu'il nous prit tous deux à part, et nous dit aussi bas qu'il put (ce qui ne Tétait guère, car sa voix gémissante perçait toujours malgré lui) : « Messieurs, je ne vous cache pas que nous sommes perdus, et je dois vous dire même que nous n'avons pas vingt-quatre heures à vivre ! On ne m'enferme ici avec vous que comme on enferme des bœufs et des moutons, lorsqu'on est au moment de les égorger; vous voyez ce vaisseau-là (continua-t-il en nous montrant avec sa canne un vaisseau dans le port), hé bien, ce sera le lieu de notre supplice ; c'est là que l'on va nous mettre pour nous noyer au moyen d'une soupape, aussitôt que nous serons sortis du port ; c'est comme je vous le dis, vous pouvez y compter. )> Ce discours nous fit craindre que notre vieux parent n'eût l'esprit tout à fait égaré ; car, quoique nous fussions bien persuadés que notre mort était résolue depuis longtemps, aurait-on confié à une des victimes quels étaient le lieu, l'époque et le genre de supplice qu'on leur réservait? Cela n'était assurément pas probable, et il nous parut beaucoup plus naturel de croire que ce terrible projet n'avait été enfanté que par les frayeurs de notre pauvre compagnon d'infortune. La suite prouva que nous avions raison.
Vers midi, on apporta les lits de M. le prince de Conti et de Jacquelin, ainsi qu'un grand fauteuil, et une commode remplie d'effets. Le prince adressant la parole au secrétaire du commandant du fort, qui accompagnait ces effets : « N'est-il pas affreux, ci-
toyen P..., de nous empiler ainsi dans cet abominable trou, comme desbètes qu'on va mener à la boucherie et de mettre le comble au malheur de ces jeunes gens, en leur envoyant un vieillard infirme, qui va être malgré lui leur fléau? » Le ton et les détails singuliers dont cette harangue fut accompagnée ne nous permirent pas de garder plus longtemps notre sérieux et nous éclatâmes avec d'autant plus de force que que nous avions mis plus d'application à nous contenir*. Le prince de Conti ne s'en déconcerta pas du tout, et continua à déclamer sur le même ton, jusqu'à ce que le citoyen P.,. Feût assuré, d'un air mielleux et hypocrite, qu'il était sincèrement touché de sa position, mais qu'il n'y pouvait malheureusement rien et que c'était au représentant qu'il devait s'adresser. Il ajouta qu'il était chargé de lui annoncer que son valet de chambre, Jacquelin, ne pourrait rester auprès de lui qu'en se constituant prisonnier, mais que son valet de chambre, Courvoisier, pourrait aller et venir pour les commissions, pourvu qu'il se soumit à subir, en entrant et en sortant, l'examen nécessaire. Jacquelin déclara qu'il n'abandonnerait jamais son maître. Celui-ci l'en remercia avec attendrissement; mais lui dit ensuite : <c Vous ne savez pas Jacquelin, jusqu'où va le sacrifice que vous me faites ; apprenez
* H. le prince de Conti nous plaçait à chaque instant malgré nous dans une étrange position. Son &ge, ses malheum, ses craintes excitaient l'intérêt. Mais son langage, ses doléances» la bizarre contraste que présentaient son costume, ses manières, 8»s habitudes avec l'état auquel nous étions réduits, provoquaient quelquefois la gaieté la plus involontaire ; on ne pouvait guère le voir ou l'entendre sons le plaindre et sans rire. [Note de Montpensier.)
que l'on commet un crime en témoignant de rattachement à un être proscrit comme moi, et vous êtes un homme perdu. — Hélas» Monseigneur, reprit Tautre pourquoi vous désespérez-vous ainsi ; votre position est affieuse, j'en conviens, mais permettez-moi de vous dire que vous en exagérez les dangers. » C'est ainsi que ce brave homme tâchait de rassurer son vieux maître, envers qui il observait toujours des formes aussi respectueuses, que si son sort et sa fortune n'eussent éprouvé aucun changement. Il n'en était pas de même de Gourvoisier, qui semblait avoir renoncé à toute espèce de bienséance dans son langage et ses manières. 11 rendit cependant quelques services assez importants à M. le prince de Conti; mais au bout de quelque temps, il l'abandonna et s'en retourna à Paris.
La première nuit que le pauvre prince de Conti passa dans notre triste séjour fut employée d'un bout à Tautre par un dialogue continuel entre lui et son valet de chambre, qui, cependant, s'endormait de temps en temps, et ne répondait qu'à demi après deux ou trois appels. Quant à nous deux. Beaujolais et moi, le bruit et la lumière nous empêchèrent de fermer Tœil, et nous ne perdions rien de leur conversation. Quelquefois nous entendions : « Jacquelinl ces messieurs dorment-ils? — Je le crois, Monseigneur. — Gomment peut-on dormir dans cet exécrable lieu? » 11 faisait sonner sa montre; puis, un moment après : « Jacquelin, j'entends du bruit; on vient sans doute nous égorger. Enfin, nous nous étions assoupiS; un peu avant le jour, lorsque nous fûmes
réveillés en sursaut par les cris de M. le prince de Gonti. a Messieurs, levez-vous, j'entends des gens armés qui montent le petit escalier, et Dieu sait ce qu'ils nous veulent! » Nous le rassurâmes bientôt en lui disant que c'était le caporal de garde, qui allait, selon Tusage, ouvrir la porte de la terrasse, une heure après le lever du soleil et y poser une sentinelle. Ses inquiétudes et ses alarmes étaient si fréquentes et si vives qu'il me paraissait impossible que sa tète y résistât longtemps, et qu'elle tardât à s'aliéner totalement. Cependant, il eut le bonheur de la conserver saine et sauve, de toutes manières, pendant les trois mois qui s'écoulèrent depuis ce moment jusqu'à la mort de Robespierre, qui n'eut lieu qu'à la fin de juillet de cette année 1 794 ; mais les sujets d'inquiétude ne devinrent pendant cet espace que plus fréquents et plus terribles. Il employa les premiers jours de sa réclusion dans la tour à écrire pétition sur pétition, et le tout en pure perle. Cette occupation avait cependant l'avantage d'employer une partie de la journée, et il en passait ordinairement le reste sur la terrasse ; le soir, il redescendait dans ce qu'il appelait avec raison son tombeau, et après le souper qui était son principal repas et qu'il allongeait le plus qu'il pouvait, il nous contait assez souvent des histoires de son jeune temps. Ensuite Jacquelin lui mettait ses papillotes, cérémonie qu'il ne manqua jamais d'observer |une seule fois, quoique le genre de sa nouvelle demeure semblât devoir l'en dispenser.
J'ai, je crois, oublié de dire que la manière dont le
représentant Maignet avait jugé à propos de faire droit à notre pétition, avait été de rendre un arrêté portant que tous les membres de la famille Bourbon détenus dans le fort Saint-Jean seraient enfermés ensemble dans la tour dudit fort, sans aucune distinction de traitement. Ce fut en vertu de cet arrêté qu'on y amena notre malheureux parent; et ma tante allait y être conduite aussi, lorsque ses pleurs lui firent d'abord obtenir un sursis à l'exécution de l'arrêté, à condition qu*elle ne sortirait plus pour se promener dans le fort, comme elle faisait auparavant. Revenons à ce qui se passait dans notre triste tour.
Ma tante ne devant plus y venir, M. le prince de Gonti s'établit avec Jacquelin dans le cachot d'en bas, et nous laissa l'entière jouissance de celui d'en haut. Nous étions cependant presque toujours ensemble, excepté la nuit et le temps qu'il employait à sa toi' lette, ce qui n'était jamais moins de deux ou trois heures. Un matin que Beaujolais et moi nous nous promenions sur la terrasse, nous vîmes pour la première fois passer sur le port la procession de la décade. Elle était formée par douze ou quinze polissons, vêtus en Romains, qui portaient des bustes de Brutus, Marat, et de Lepelletier, ainsi qu'une énorme montagne en plâtre. Tous les corps administratif suivaient pompeusement cette ridicule mascarade; ils étaient accompagnés d'une foule de badauds qui s'égosillaient & crier : VvHi la Republico et la Montagno. Pensant que cette nouveauté pourrait amuser un instant notre vieux compagnon d'infortune, nous descendteneB pour l'en avertir, et lui proposer de venir
voir cet étrange spectacle. Nous le trouvâmes en robe de chambre de damas cramoisi à grands ramages, un bonnet de nuit à rubans sur la tête, et paraissant fort alarmé de notre visite, quelque simple qu'en fût le motif, ce Que procession! que diable! nous demandat-il d'un air effrayé ; je ne me soucie pas de voir tout cela; mais, Messieurs, peut-on s'en dispenser ?» Nous rassurâmes que rien n'était plus facile, et que nous n'étions venus lui en faire part que parce que la chose nous avait paru assez curieuse pour qu'il fût bien aise de la voir. « Si cela est ainsi, nous dit-il, je vous suis bien obligé, et je vais monter avec vous sur la terrasse. « Il y vint en effet dans le costume que je viens de décrire, avec une grande lunette qu'il braquait sur le port, en criant : « Où sont-ils ? où sont-ils? » Cette figure était si parfaitement comique, que non seulement la sentinelle ne put pas y tenir, et éclata en le voyant, mais que l'envie de rire gagna tous les soldats qui étaient au pied de la tour, et ceux qui étaient au pont-levis. Heureusement le bonhomme étaient si occupé de la procession de la décade, qu'il ne remarqua pas Feffet que produisait sa robe de chambre, son bonnet de nuit, ses pantouffies et son air égaré. Au bout d'environ dix ou douze jours, Courvoisier, l'autre valet de chambre de M. le prince de Gonti, dont j'ai déjà parlé vint lui annoncer qu'à sa sollicitation, l'administration du département avait nommé des commissaires pour examiner notre prison, et pour nous transférer dans un endroit plus sain et plus habitable, s'ils la trouvaient aussi affreuse qu'il la leur avait décrite. « Je leur ai dit, ^jouta44l, qu'on
ne voyait goutte dans votre tour, et qu'il y régnait une telle humidité que vous étiez toujours obligés d'y faire du feu, malgré la fumée dont vous étiez étouffés ; ainsi, pour confirmer mon rapport, ayez soin demain, lorsqu'ils viendront, d'augmenter la fumée à tel point qu'ils en soient eux*mèmes suffoqués ! » Conformément à cet avisy nous ne manquâmes point, le lendemain, d'augmenter la dose de fumée par tous les moyens possibles. M. le prince de Conti criait : « Mes* sieurs. Messieurs, faites du feu partout ; enfumons* nous ! enfumons-nous ! » et nous y réussîmes si bien, que nous aurions été étouffés, si nous n'avions pris le parti d'aller respirer sur la terrasse jusqu*au moment de l'arrivée des commissaires. Ces messieurs firent leur entrée dans la tour vers midi. Us étaient accompagnés du commandant de la place, nommé Vouland, ancien militaire, qui, quoique Jacobin, avait conservé des manières honnêtes, et un extérieur tout différent de celui des citoyens commissaires. Quant à ces der^ niers, leur ton et leurs manières étaient parfaitement conformes à ce qu'on devait attendre d'eux. « Eh bien» dirent-ils en entrant, vous vous trouvez ben mal ici ?
— Citoyen, répondit M. le prince de Conti, jugez-en vous-même, cet affreux caveau doit-il être l'asile d'un malheureux vieillard qu'on ne peut accuser de rien ?
— Il nes^agit pas ici d'accusation; la Convention natio-* nale a ordonné ta détention, Conti, etceUe de ta famille^ comme mesure de sûreté générale ; elle a eu ses rai* sons pour le faire, et nous n'y pouvons rien. Quant à celui-ci, il n'est pas beau, mais il est sûr ; et il y ett a de bien plus mauvais encore, je t'en réponds. -^
Citoyens, tout ce que je puis vous dire, c'est qne si vous me condamnez à y rester, vous me condamnez à mort ; car je sens que je ne résisterai pas longtemps à l'horreur de ce séjour. — Eh ! s'écria Tun des commissaires, ce vieux pleureur peut-il attacher tant de prix à vivre encore quelques jours de plus ! Et s'il souffre, ne devrait-il pas se réjouir au contraire, de voir bientôt terminer ainsi toutes ses souffrances ! » Cet affreux propos, dont je ne perdis pas une syllabe, ne fut heureusement pas entendu de notre vieux parent, qui dans ce moment pleurait et gémissait. « Mais, reprit un de ces messieurs, ces deux jeunes gens ont bien vécu ici dix mois. — Oui, m'écriai-je, et de telle manière que je demanderais la mort plutôt que d'être condamné à y passer ici le même espace de temps ! Nous n'avons jamais cessé de réclamer contre l'injustice et la cruauté du traitement qu*on nous faisait essuyer. Nous imaginons que nos plaintes ne vous sont point parvenues, et nous nous réjouis* sons maintenant de pouvoir vous les adresser nousmêmes, espérant que vous nous délivrerez enfin de l'affreux séjour où nous languissons depuis si longtemps. — Nous verrons si ça se peut. T a effectivement ben de la fumée ici ; mais il ne tiendrait qu'à vous de n'en pas avoir ; vous n'avez qu'à ne pas faire de feu. — Eh mais ! citoyen, dit M. le prince de Gonti, considérez donc l'humidité de ces voûtes et de ces noires murailles, et l'air infect qui règne toujours ici ! j> Ils chuchotèrent quelques moments ensemble ; puis ils nous dirent : «c Si nous pouvons trouver un autre local aussi sûr que celui-ci, et où vous soyez
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mieux, nous vous transférerons ; en attendant tâchez de prendre patience. Bonjour citoyens. » Et ils s'en allèrent, «r Eh bien 1 me dit M. le prince de Conti, lorsqu'ils furent partis, croyez-vous que ces gens-là nous fassent sortir d'ici ? — Hélas, lui répondis-je, il m'est impossible de compter beaucoup sur leurs promesses, mais il ne faut désespérez de rien. » J'espérais bien peu moi-même, et j'avais tort. Il y avait dans, le fort, parmi les endroits habitables et décents, une suite de cinq ou six petites chambres qui ne recevaient le jour que d'un corridor percé de six grandes fenêtres.^ Ces chambres composaient avant la Révolution, l'appartement du major de la place, ou commandant en second du fort; et c'était là qu'on avait mis M. le prince de Conti et ma tante, à l'époque où Ton jugea convenable de nous enfermer dans la tour. On leur avait donné ensuite d'autres logements ; et on avait fini, en dernier lieu, parfaire partager à M. le prince de Conti notre triste domicile. Les commissaires allèrent examiner ces chambres, et après une mûre délibération ils décidèrent qu'en faisant murer trois fenè< très, griller les trois autres, murer une des issues du corridor, et établir à l'autre une grosse porte munie de trois verrous, d'une forte serrrure, et gardée par une sentinelle, Un! y aurait pas tHnconf)énient knoMS y transférer. Gourvoisier s'empressa de venir nous faire part de cette décision ; et quelque peu avantageuse qu'elle eût pu paraître à d'autres, nous en éprouvâmes, Beaujolais et moi, la joie la plus vive. Il fallait avoir réellement passé dix mois dans un lieu aussi obscur que celui où nous étions renfermés, et même
avoir presque désespéré d'en jamais sortir, pour se trouver heureux d'être transféré dans un logement muré, grillé, verrouillé, et rendu par les soins obligeants de messieurs les commissaires, aussi sombre et aussi désagréable que possible. M. le prince de Gonti, quoique d'abord assez satisfait, fut cependant loin de partager nos transports. « Ce logement, disait-il, était déjà sombre par lui-même ; mais grand Dieu, que sera-ce lorsqu'on aura muré trois fenêtres et grillé les trois autres ? — Mais, lui répondionsnous, songez donc au lieu où vous êtes, et estimes* vous heureux d'en sortir à quelque prix que ce soit« )» 11 convenait qu'il était difficile de ne pas gagner beaucoup au change, quel qu'il fût ; et nous formions ensemble des vœux ardents pour que l'opération du murage et du grillage de notre futur séjour fût promptement achevée. Nous examinions tous les jourl^ du haut de notre tour, les progrès que faisaient iel travaux; et, M. le prince de Gonti qui avait de l'argent, faisait souvent donner des pourboires aux ouvriers pour que la besogne allât plus vite. « N'est-il pas affreux, disait-il de payer pour accélérer la fabrication de sa propre cage, et de soupirer après le moment où elle sera pourvue d'assez de barreaux et de (;rilles pour qu'on veuille bien nous y mettre I » Enfin, au bout d'environ trois semaines, ce bienheureux moment arriva. Les commissaires qu'on avait instruits de l'exécution complète de leurs ordres, vinrent nous chercher pour nous mener dans notre nouvelle cage, et nous sortîmes, le 1*^ mai 1794, de l'horrible tour où nous étions entrés le 1^ juin 1793.