VIII. Les finances de guerre du Royaume de Serbie
D'après le projet de budget pour l'exercice 1912, les dépenses ordinaires du Royaume de Serbie s'élevaient au total il 124 millions et les dépenses extraordinaires à 6 millions, soit ensemble 130 millions de dinars. Les ressources publiques destinées à les couvrir étaient les suivantes (1) :
Monopoles tabac, sel, pétrole, allumettes, (papier
Millions de dinars
Total des revenus affectés à l'Administration de la
Dette ;
Postes, télégraphes et téléphones
Monopoles non affectés à la Dette (alcool, impri-
més, poudre, dynamite)
Revenu des établissements publics
Ensemble
Comme on peut le voir, ces ressources n'étaient pas fictivement grossies sur le papier par le Gouvernement de Belgrade, bien au contraire, et l'on pouvait donc raisonnablement espérer que les recettes et les dépenses budgétaires s'équilibreraient sans effort, faisant même apparaître vraisemblablement un excédent du côté des recettes. Les revenus affectés à l'Administration des monopoles, en effet, n'étaient prévus que pour une somme de 54 millions de dinars, tandis qu 'en réalité ils avaient dépassé, en 1911, le total de 56 millions, et cependant, l'activité économique
(1) Revue des Deux-Mondes 1912, t. VI (article précité de M. R.-G. Lévy).
toujours croissante en Serbie permettait de croire, non à une diminution, mais, au contraire, à une plus-value des recettes des monopoles, des douanes et du timbre.
D'autre part, à la faveur d'une balance économique favorable, la Banque nationale avait réussi, depuis un an, à accroître son stock d'or de 27 à 41 millions de francs et elle avait profité du développement de la prospérité du pays pour augmenter le nombre de ses opérations productives.
En présence de telles marques d'un progrès économique incontestable, le Gouvernement de Belgrade s'était préoccupé depuis quelque temps de réduire le taux de ses emprunts et d 'effectuer la conversion en 4 0/0 des Rentes serbes 5 0/0 et 4 1/2 0/0 de 1902, 1906 et 1909. Les ressources ainsi dégagées devaient servir à la garantie et au service d'un nouvel emprunt de 40 millions environ destiné à l'amélioration des chemins de fer et à la construction du tronçon serbe de la ligne Danube-Adriatique (1).
En raison des incidents marocains d'octobre 1911 et du trouble qui en résulta dans la situation générale européenne, cette opération fut ajournée, mais non abandonnée, et des négociations eurent encore lieu à cet effet dans la suite avec certains groupes financiers du marché de Paris. Les complications diplomatiques entre^ la Turquie et les Alliés balkaniques firent naturellement remettre à plus tard la conversion des Rentes serbes.
Lorsqu 'éclatèrent les hostilités, la situation n'était pas aussi brillante en Serbie qu'au début de l'année. Les fonds serbes furent vivement atteints sur les marchés de l'étranger par l 'annonce de la rupture des relations avec la Turquie et une crise commerciale et bancaire se déclara dans le pays sous l'influence des inquiétudes de, politique extérieure. Le Gouvernement mit à la disposition de la Banque nationale une somme de 4 millions et demi de dinars,
(1) Le Rentier du 7 avril 1912.
afin de lui permettre de satisfaire aux besoins de crédit du inonde commercial (1).
En même temps, la SkoupclUina ou Chambre serbe votait rétablissement d'un moratorium de trois mois, prorogeant ainsi le délai de paiement de tous les effets, sauf ceux de l'Etat. La loi prévoyait même l'ajournement du paiement des loyers en faveur des familles dont le chef avait été appelé sous les drapeaux, et l'ajournement du paiement des primes d'assurances (2).
Dans la même séance, la Skoupchtina vota également des crédits militaires extraordinaires se montant à 44 millions 800.000 dinars. D'après les informations financières, les établissements de crédit chargés du service des emprunts serbes avaient déjà reçu les fonds nécessaires au service des coupons jusqu'au mois de mai 1913 (3). D'ailleurs, au même moment, le ministre des Finances de Serbie faisait des déclarations très optimistes sur la situation financière du pays, assurant que l'Etat avait assez d'argent à sa disposition pour poursuivre la guerre pendant six mois sans difficulté et que les coupons de la dette seraient payés ponctuellement, non seulement en 1912, mais aussi en 1913.
Malgré ces affirmations, pourtant autorisées, les fonds serbes subirent, au début, une baisse sensible, qui s'atténua, d'ailleurs, bientôt aux premières nouvelles des «succès balkaniques. Nous donnons ci-dessous les cours de la Rente serbe unifiée 4 0/0 1895 à certaines dates particulièrement remarquables, de façon à ce qu'on puisse les comparer entre eux (4) :
Serbe unifié 4 °i0 1895.
31 oct.
28 sept.
lor oct.
3 oct,.
10 oct.
31 oct.
12 de'c.
(1) Le Rentier du 17 octobre 1912.
(2) Le Temps du 15 octobre 1912.
(3) Le Rentier du 27 octobre 1912.
(4) Moniteur des Intérêts matériels, 15 décembre 1912.
En décembre, la Chambre serbe prorogea pour trois mois, c'est-à-dire jusqu'au 31 mars 1913, le moratorium qui expirait avec l'année 1912.
Quoique cela n'ait pas un bien grand intérêt, nous devons mentionner que la Banque nationale de Serbie fut chargée, au mois de décembre 1912, de l'émission d'une partie des billets de banque monténégrins de 10 couronnes, émis pour les besoins de la guerre. Ces billets eurent cours légal en Serbie, mais pour une valeur de 10 dinars seulement (1).
En janvier 1913, le Gouvernement de Belgrade négocia le placement de bons du Trésor 6 1/2 0/0. Au mois de mars, une opération semblable ne put être conclue avec une maison de banque de Genève qu'au taux de 7 1/2 0/0. L'emprunt, de 30 millions de dinars, était remboursable trois mois après la conclusion de la paix (2).
Les hostilités se poursuivant sans qu'on pût déterminer la date probable de leur cessation, le moratorium fut prolongé jusqu'au quarante-cinquième jour après le licenciement de l'armée ayant fait campagne (3).
Mais il fallait de nouvelles ressources pour couvrir les dépenses militaires. L'agio sur l'or, qui s'était maintenu jusque là à 4 0/0, était monté brusquement, au début de mars, à 6 et 7 0/0. La prolongation de l'état de guerre se traduisait par une tension croissante de la situation monétaire. Le napoléon d'or cota à ce moment jusqu'à 25 dinars 85, soit une prime pour l'or de 9,25 0/0'. Afin de couvrir les besoins urgents, la Banque nationale avait dû, en effet, augmenter progressivement la circulation des billets, dont le total atteignait, au commencement de mai, le total de 110 millions de dinars, contre 70 à 80 millions à l'ouverture des hostilités.
(1) Moniteur des Intérêts matériels, 27 décembre 1912.
(2) Le Rentier des 7 janvier et 17 mars 1913
(3) Le Rentier du 7 avril 1913.
(4) Le Rentier du 17 mai 1913.
Pour se procurer de nouveaux capitaux, le Gouvernement serbe essaya d'user d'un moyen que nous avons vu souvent employer en Turquie au cours de la g'uerre des Balkans : des banques françaises avaient créé en Serbie, au commencement de l'année 1912, la Banque franco-serbe, pour faire concurrence aux banques allemandes et autrichiennes. Cette banque ayant établi un grand projet de chemin de fer devant traverser le Royaume et les territoires qui lui seraient annexés à la conclusion de la paix, le Gouvernement de Belgrade mit comme prix à la concession le versement immédiat d 'un cautionnement de 30 millions de francs. Comme le disait à ce propos la Gazette de Francfort, ce cautionnement ne constituait à la vérité qu'un emprunt déguisé (1).
Sur ces entrefaites, le Syndicat de conversion serbe, constitué à Paris vers le commencement de 1912, fut dissous, plusieurs membres se refusant énergiquement à consentir cle nouvelles avances aussi longtemps que la situation financière du Royaume n'aurait pas été allégée (2).
Cette porte lui étant fermée, le Gouvernement de Belgrade entra en pourparlers avec un autre groupe français dirigé par la Société financière' d 'Orient, en vue d'un emprunt de' 200 millions de francs et d'une avance de 30 millions, à 5 0/0, gagé sur les excédents des monopoles, et devant servir pour les trois-quarts au remboursement des bons du Trésor en circulation et pour un quart aux besoins -de l'administration (4). Mais ces bruits restèrent sans confirmation.
Toujours est-il que l'agio sur l'or, qui était tombé de . 11 à 8 0/0, se releva rapidement à la suite des difficultés bulgaro-serbes et que le moratorium dut être prolongé jus-
(1) L'Information du 7 mars 1913.
(2) L'Information du 4 juin 1913.
(3) L'Information du 9 juin 1913.
(4; L'Information du 24 août 1913.
qu'an 1er novembre 1913. Voici comment fnt réglé le moratorium, d'après l'arrêté dn ministre de la Justice de Serbie en date du 5 août: l'époque du 17 septembre 1912, jour où le môratorium entra en vigueur, jusqu'au 28 octobre 1913, y compris la date d'expiration, fut considérée comme inexistante pour les obligations prévues par cette loi. Les échéances, interrompues le 17 septembre, devaient être reprises le 29 octobre 1913 ; conséquemment, les échéances devaient être reculées d'autant de jours après le 29 octobre qu'il y avait de jours écoulés à partir du 17 septembre 1912 jusqu'à l'échéance originale (1).
Au commencement de septembre 1913, le Gouvernement serbe conclut avec la Banque franco-serbe, réprésentant le consortium des principaux établissements financiers français, un accord en vue de l'émission sur le marché de Paris d'un emprunt de 125 millions de francs. Cet emprunt, qui devait être émis aux environs de 96 0/0 et au taux de 5 0/0, fut retardé devant les rumeurs belliqueuses émanant encore des pays balkaniques, tous les Etats de l'Europe, et la France en particulier, se refusant à délier les cordons de leur bourse, pour ne point offrir par là-même aux peuples de l'Orient une prime au désordre et à la méconnaissance de la volonté des grandes puissances.
Le 19 octobre/ler novembre 1913 fut signée à Belgrade la conclusion d'un emprunt de 250 millions de francs 5 0/0 au prix de 93 fr. 25. Sur ce total, 175 millions de francs seulement furent offerts en souscription publique au commencement de janvier 1914, le reste, soit 75 millions, ayant été antérieurement souscrit par un groupe de banquiers et d'établissements parisiens. En dehors de l'engagement direct de l'Etat serbe, ces obligations ont pour gage spécial :
1° Les recettes nettes de l'Administration autonome des Monopoles^ disponibles après le service des emprunts de .1895, de 1902, de 1906 et de 1909;
(1) Le Rentier du 7 septembre 1913.
2° Et, en première hypothéqué, les bénéfices nets du monopole de l'alcool géré par P Administration des Monopoles.
Ces obligations, remboursables en cinquante ans, furent émises à la fois à Paris, Genève et Belgrade (1).
Nous avons vu jusqu 'ici que les avances et emprunts obtenus par là Serbie durant les deux guerres balkaniques n 'avaient pas été nombreux, ni considérables. Comment ce pays a-t-il donc pu, dans ces conditions, faire face à ses dépenses militaires f Voici la réponse donnée à cette question par le ministre serbe de rAgricuture et du Commerce, M. Costa Stoyanovitch, lui-même (2) :
« La principale raison pour laquelle nous avons pu pendant si longtemps soutenir l'effort considérable que nous avons été obligés de fournir durant les deux guerres balkaniques, c'est que nous sommes un pays agricole. Dès le début de la guerre, nous avons fait cesser l'exportation et nous avons trouvé dans le pays toutes les denrées nécessaires: bétail, céréales, fourrages, pour subvenir à l'entretien de notre armée.
» De plus, nous avions assez de réserves financières — 40 millions de francs environ — pour pouvoir faire face aux dépenses pendant les trois ou quatre premiers mois de la guerre sans avoir besoin de nous adresser au marché financier étranger.
» Mais la guerre, en se prolongeant, a apporté quelques perturbations bien naturelles dans notre état économique et financier. Les impôts n'ont pas donné des recettes aussi fortes qu'en temps ordinaire. Le commerce a beaucoup souffert: il nous était absolument nécessaire d'arrêter l'exportation à l'étranger, car nous avions *plus de 500.000 hommes à nourrir à la frontière. Le paiement des quelques porcs que nous envoyons en Autriche est le seul argent que nous recevions de l'étranger.
(1) Le Rentier du 17 janvier 1914.
(2) La Dépêche de Toulouse du 31 juillet 1913.
» Comme conséquence de l 'arrêt de notre exportation, la quantité d'or qui se trouvait en Serbie a diminué et nous avons été obligés de contractèr deux ou trois petits emprunts pour pouvoir payer en or nos fournisseurs étrangers.
» Nous avons cependant sauvegardé jusqu'à ce jour l'encaisse métallique de la Banque nationale serbe et ce fonds de garantie en or nous a permis l'émission de billets de banque et de monnaie d'argent avec lesquels l'Etat a pu payer ses dettes à l'intérieur du pays.
» En règle générale, pendant toute la guerre contre la Turquie, nous n'avons jamais eu recours à la réquisition et nous avons payé presque tous nos achats au comptant. Ces temps derniers seulement, pour obtenir une petite prorogation de paiement, nous avons donné à nos fournisseurs des bons du Trésor remboursiables avec intérêt dans trois mois, »
Pour compléter ces renseignements, nous empruntons au journal Le Temps, du 17 juin 1913, les lignes suivantes d'un article intitulé: <( Choses vues en Serbie » (1) :
« En parcourant les campagnes serbes, on est frappé par deux faits particulièrement caractéristiques. C'est d'abord le grand vide des campagnes : on n'y voit plus que des femmes, quelques vieillards et des enfants. Une loi, qui n'a point connu d'exceptions, a convoqué sous les drapeaux tous les hommes valides jusqu'à quarante-cinq ans. C'est ensuite l'excellente culture des champs, leurs ensemencements réguliers et aussi cette bonne tenue de la petite maison paysanne toute entourée de rosiers et d'arbres fruitiers. Pourtant, depuis le 13 septembre, jour de la mobilisation, tous les hommes sont absents. Comment s'est accompli ce miracle ?
» La Serbie, dans sa tardive évolution, a su éviter la
(.1) Le Temps du 17 juin 1913 : Choses vues en Serbie, par H. de Mentardy.
crise de l'individualisme. Les mœurs et coutumes de la Zadrouya, c'est-à-dire de cette organisation collective de la famille et de la propriété terrienne, se sont prolongées. Elles se sont aussi transformées, donnant naissance à un millier de groupements de caisses agricoles, à 156 syndicats de 37.485 adhérents qui, la plupart pères de famille, entraînent dans cette même sphère d'action près du cinquième de toute la population.
» Outre la cohésion et l'esprit de hiérarchie, bien propres à opérer un bon recrutement d'armée, ces organisations ont permis de singulièrement atténuer la terrible crise agricole qui se préparait à la suite de la guerre.
» La Serbie, avec les 80 0/0 de sa population qui habite les champs et les 90.0/0 de ses propriétaires possesseurs de moins de 20 hectares de terrain, pouvait, au cours de la dernière guerre, marcher à la ruine. C'est alors qu'une circulaire émanant de Belgrade organisa, avec tout ce qui restait de forces au village, des sortes d'escadrons volants d'ouvriers et d'ouvrières volontaires et non rémunérés, qui, suivant un ordre de marche minutieusement réglé et observé, s 'en allaient de place en place et sous la conduite d'un chef labourer, ensemencer et sarcler les terres abandonnées. Ainsi en a-t-il été au début; ainsi en est-il encore. Et actuellement, on peut dire que, malgré les événements, 70 0/0 du territoire cultivable ont été ensemencés. »
D 'auprès les déclarations de M. Marinkovitch, député à la Skouptchina et premier délégué de la Serbie à la Conférence financière de Paris, l'encaisse du Trésor dépassait 40 millions au début de la guerre ; il restait également une quarantaine de millions disponibles sur le produit de l'emprunt de 1909. L'Etat disposait, en outre, de différentes réserves, comme le fonds de secours pour les invalides, le fonds des écoles, le fonds sanitaire, ce dernier représentant à lui seul une somme de 11 millions de francs. Enfin, pour faire face à ses dépenses militaires, le Gouvernement de Belgrade a émis pour environ 120 millions de francs de
bons de réquisition et a contracté à l'étranger des emprunts à court terme sous forme de bons du Trésor (1).
Quant à la Banque nationale serbe, pour augmenter son droit d'émission, proportionnel au capital versé, elle fit, le 2 juillet 1912 et le 2 janvier 1913, un appel de fonds de 65 et. 60 dinars par action. La forte demande de billets amena la Banque à user jusqu'au bout de son droit d'émission, et, cela n 'ayant pas été suffisant, elle demanda au ministre du Commerce (2) :
1° D'élever la limite d'émission (des billets-argent à une somme égale à «six fois le -capital versé;
2° Que, dans certains cas exceptionnels, le Gouvernement puisse autoriser la Banque à porter cette limite à une somme égale à dix fois ce capital versé.
Oes- propositions ne furent pas acceptées par la Skouptchina. Par contre, pour protéger sa réserve-or, dès le 27 juillet 1912, la Banque décida :
1° D'acquérir une certaine quantité d'or ;
2° De suspendre les avances en or ;
3° D'élever le taux d'intérêt pour l'or à 6 0/0 pour les banques et à 7 0/0 pour les particuliers.
De plus, elle décida de rembourser les billets-or 75 0/0 en or et 25 0/0 en argent.