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LES PREMIÈRES LEÇONS FINANCIÈRES DE LA GUERRE DES BALKANS

ï, Les particularités de ce conflit

La guerre des Alliés contre la Turquie est certainement une des plus intéressantes qui aient eu lieu au cours du xxe siècle. Riche d'enseignements divers par suite de ses particularités propres, elle est cependant plus curieuse qu'instructive et l'on aurait tort, à notre avis, de la considérer purement et simplement comme une réduction exacte d'un grand conflit européen et d'en inférer, par conséquent, des conclusions trop hâtives au sujet du problème de la guerre future. Certains auteurs cependant, dont M. Paul Leroy-Beaulieu, pensent pouvoir tirer de la guerre des Balkans certaines leçons pour l'avenir et quelques probabilités en faveur du choc éventuel en Europe des deux groupements politiques en présence : la Triple-Alliance, d'une part, et la Triple-Entente, d'autre part. Voici ce que dit à ce sujet, M. Paul Leroy-Beaulieu (1) :

« Une seconde leçon qui se dégage des guerres balkaniques, c'est l'énormité des effectifs relativement à la population qui peuvent être engagés et maintenus en lutte. Voici les quatre petits £>ays alliés contre la Turquie: le Monténégro comptait 250.000 âmes ; la Serbie, 2.911.000 ; la Bulgarie, 4.330.000; la Grèce, 2.63O.000>; tous réunis guère plus d'une dizaine de millions d'âmes. Eh bien, les trois principaux de ces petits pays ont eu des 300.000 et

(1) L'Economiste français du 23 août 1913.

400.000 hommes sous les armes, soit, mettons une proportion moyenne, environ 10 0/0 de la population.

» Si les choses se passaient de même pour une guerre dans l'Occident de l'Europe, la France aurait ainsi sous les armes 3 millions et demi d'hommes au moins, sinon 4 millions. On affectait jusqu'ici de considérer que (c'étaient là des chiffres théoriques et qui pratiquement ne seraient jamais atteints. Eh bien, on se trompait ; ces chiffres ne sont aucunement théoriques ; ils seraient atteints si une grande guerre nationale éclatait dans l'Occident de l'Europe. La France, tout aussi bien que les Bulgares, les Serbes et les Grecs, sans compter les Monténégrins, serait amenée, si une grande guerre éclatait d 'où dépendrait son existence, à mettre sous les armes 9 à 10 0/0 de sa population, soient trois millions et demi à quatre millions d'hommes.

» C'est toute la population valide, dira-t-on; comment le pays vivrait-il? Il trouverait bien le moyen de vivre: d'abord, une nation a toujours des réserves et, dans le cas de la France, d'énormes réserves de toute espèce. Ensuite, toute industrie, sauf les industries destinées aux armements et à la guerre, serait quasi-suspendue. On userait ses- vêtements et l'on n'en commanderait guère de nouveaux; on ne commanderait, à plus forte raison, aucun objet de luxe, aucune construction, aucune réparation qui n'aurait pas le caractère d'une immédiate urgence. Tous îes travaux ou à peu près tous seraient suspendus, sauf ceux de la guerre et en partie ceux de l'agriculture. Pour celle-ci, sans doute, il manquerait tous les hommes de vingt à quarante ans ; mais il resterait ceux au-dessus et au-dessous de ces âges, puis toutes les femmes dont un très grand nombre se livreraient alors à des tâches masculines. Ainsi, suspension de tous les travaux industriels, sauf pour la guerre ; poursuite, sans doute en partie restreinte, des travaux agricoles avec tous les adolescents, tous les vieillards non impotents et une grande partie des femmes.

» Voilà ce qui, à l'imitation de ce qui se passe dans la Péninsule 'balkanique, se passerait dans notre Occident de l'Europe si une grande guerre y éclatait.

» Il faut chasser les préjugés frivoles à ce sujet. Il nous souvient qu'il y a une douzaine ou une quinzaine d'années, un de ces philantropes naïfs qui ne peuvent jamais se résigner à la réalité, M. de Bloch, publia à Varsovie un immense ouvrage en plusieurs énormes volumes pour prouver qu'une grande guerre était désormais impossible, l'armement universel ne la comportant pas (1). Nous avions toujours considéré ces élucubrations de M. de Bloch comme des enfantillages. Depuis lors, la guerre des Boers dans l'Afrique du Sud, puis les deux guerres balkaniques ont donné le plus cruel démenti à cette puérile conception.

» L'armement universel deviendrait, en cas de grande guerre, une vivante réalité, aussi bien dans l'Occident que dans l'Orient de l'Europe.

» Un autre frivole préjugé, c'est qu'une grande guerre entre des nations de premier ordre serait nécessairement courte, comme la campagne de Bohême, en 1866, clans la guerre entre la Prusse et l'Autriche...

» A moins d'une défaillance imprévue, tout tend à prouver qu'une grande guerre entre nations européennes de premier ordre, luttant non plus pour la prépondérance, mais pour l'existence, serait fort longue. Bien ne démontre qu'elle ne durerait pas une année, sinon davantage...

» Mais comment pourrait-on soutenir une grande guerre prolongée? Avec quel argent pourrait-on y faire face? Nombre de calculateurs supputent que cela coûterait 10, 12 ou 15 milliards. L'exemple de la double guerre balkanique est, ici encore, très concluant. Nous avons toujours pensé et écrit^ à l 'encontre de l'opinion commune, et nous nous a'ppuyons dans cette pensée sur toute notre expé-

(1) Nous avons maintes fois déjà cité l'ouvrage, si érudit, de Jean de Bloch, intitulé : « La Guerre » (traduction française : « La Guerre future »). C'est une véritable petite encyclopédie.

rience financière, qu'une grande guerre peut se faire et se soutenir avec peu d'argent. Il faut beaucoup d'argent avant, pour la préparation ; beaucoup d'argent après, pour payer les frais accumulés; il faut relativement peu d'argent au cours de la guerre elle-même ; les événements sont tout à fait décisifs sur ce point. On vit sur les réquisitions dans le pays, soit le sien, soit l'autre, qui est le théâtre de la lutte; on prend tout l'or des banques; on émet des billets; on ajourne, moyennant une élévation de prix, le paiement des factures des fournisseurs ; puis, on place des bons du Trésor.

» Le temps n'est plus, comme dans les derniers jours de 1870, où le Gouvernement de la Défense nationale, n'ayant, il est vrai, aucune investiture légale, ce qui était une grave tare, avait de la peine, par l'emprunt Morgan, à se procurer 210 à 220 millions de francs au prix réel de 8 070 d'intérêt. Aujourd'hui, Serbes, Grecs, Turcs, Bulgares, nations dont certaines ont fait une faillite partielle il y a une quinzaine d'années, n'ont pas manqué de l'argent nécessaire pour dix mois de lutte. On émet des bons du Trésor (c'est la nouvelle formule) à un ou deux ans de date; on paie l'intérêt qui est nécessaire, 8 0/0, plus même si cela est indispensable, et l'on trouve en Europe, en Amérique, les fonds dont on ne peut se passer. On régularise cela par des emprunts à 6 0/0 à la paix. »

Dans l'étude des enseignements qui se dégagent de la guerre des Balkans, il ne faut pas négliger de tenir compte de certains facteurs dont l'influence a été décisive sur la politique financière des belligérants et qui ont donné à ce conflit les traits caractéristiques qui le rendent si intéressant. Or, nous croyons bien que la facilité avec laquelle les Alliés et la Turquie elle-même ont réussi à soutenir la lutte pécuniairement, tient davantage aux circonstances particulières de cette lutte qu'à une amélioration des méthodes financières suivies par les Gouvernements ; et cela, M. Leroy-Beaulieu paraît l'avoir oublié lorsqu'il écrivit

l'article dont nous rapportons ci-dessus quelques passages.

Comment ces peuples, dont nous avons montré l'étroitesse des ressources financières, auraient-ils pu faire face aux exigences d'une longue guerre contre la Turquie et au surcroît de dépenses d'une lutte intestine, sans qu'il en résultât d'autre conséquence qu'une augmentation de la dette publique de chacun d'eux et une légère élévation du taux du change sur l'étranger, si leur organisation économique avait été pareille à celle de la France, aussi compliquée, aussi vaste, et si le caractère principalement agricole de leur production ne leur avait permis de faire face à tous les besoins matériels de l'armée au moyen de réquisitions?

C 'est ce qu 'explique avec une rare compétence, dans un article que nous allons reproduire, un économiste distingué, M. Yacinthe Philouze, chargé par le Gouvernement français d'une mission d'études dans les Balkans au moment de la guerre (1).

(( Tous les milieux financiers européens, dit-il, tant à Londres, qu'à Paris et à Berlin, avaient escompté une lutte sanglante, mais brève. Pour eux, l'argent étant le nerf de la guerre, la guerre devait bientôt cesser, sinon faute de combattants, du moins faute de ressources.

» Eh bien, les milieux financiers européens se sont trompés, et grossièrement trompés. Pourquoi! Parce qu'ils avaient envisagé et pesé la situation économique des peuples balkaniques comme ils auraient jaugé celle des grandes nations européennes. L 'erreur initiale vient de ce qu'ils ont cru que l'économie nationale de ces civilisations nées d'hier était arrivée au même processus de développement que celle des grandes nations européennes. Or il n'en est rien. La Serbie, la Bulgarie, la Turquie n'en sont encore qu'au premier stade économique. Ce sont des peuples pasteurs et agriculteurs. Bien plus, ils sont loin en-

(1) Le Journal du 24 juillet 1913.

core de toucher au second stade de l'économie agricole: l'agriculture industrielle. Ils en sont à la phase presque primitive de l'agriculture familiale et le machinisme agricole commence seulement à faire son apparition. Leur vie industrielle est à peine éclose. Elle n'est qu'un rouage infime de leur économie nationale et encore ses premières manifestations ne sont-elles que des manifestations agricoles, si j'ose m 'exprimer ainsi. Les seules industries de quelque importance sont des industries de transformation de produits agricoles, notamment la minoterie. Or une mobilisation, même générale, n'entrave pas une pareille industrie. L'Etat se substitue pour la presque totalité de la production à la clientèle ordinaire, mais il ne la paralyse pas, au contraire, la farine étant la base essentielle de la nourriture des armées. Quant aux rares manufactures de textiles qui existaient, elles ont également travaillé pour l'armée. Donc, pas de crise industrielle grave et, partant, pas de cataclysmes financiers, pas de crise bancaire aiguë.

» En effet, une des lois essentielles qui régissent l'évolution des civilisations en marche vers l 'industrialisation, c'est la transformation des éléments primordiaux de la fortune nationale. Chez elles, à côté de la fortune foncière, se crée rapidement la fortune mobilière avec tous ses avantages, tous ses inconvénients aussi. L'activité industrielle entraîne un large développement de crédit. Elle nécessite, d'autre part, l 'incorporation de capitaux considérables sous forme d'actions ou d'obligations. Le marché de ^'escompte et la Bourse des valeurs mobilières, dont le plus ou moins de facilité de négociation constitue le plus grand coefficient de valorisation, deviennent rapidement des rouages essentiels de la vie nationale. Sont-ils enrayés brusquement! C'est une portion importante de la fortune nationale qui se trouve tout au moins frappée de stérilité momentanée et, pour peu que la crise se prolonge, anéantie pour partie. Et cela est si vrai que, durant la première phase du conflit balkanique, la Roumanie, dont le processus économique est infiniment plus développé que celui de

ses voisins, a failli enregistrer, du 15 novembre au 15 décembre, un véritable désastre financier, alors qu'elle n'était pas personnellement engagée. Il a fallu toute l'énergie et l'intelligence des directeurs et du gouverneur de la Banque nationale pour sauver de la faillite la plupart de ses banques locales.

» De ces: trop rapides constatations, une première loi se dégage donc nettement : c'est qu'en cas de conflit armé, ce n'est pas le pays le plus riche, financièrement parlant, qui offre le maximum de résistance, mais celui qui dispose des plus grandes ressources agricoles. Pour peu que ses approvisionnements militaires soient suffisants, en effet, pour faire face aux premières nécessités, il trouve en luimême des ressources assez importantes pour continuer la lutte et pour éviter pendant quelque temps l'exportation de ses réserves d'or et, partant, la crise la plus grave qu'il ait à redouter, car elle se traduit presque immédiatement après son apparition non seulement par des cataclysmes économiques, mais encore par des troubles intérieurs ; je veux parler de la crise monétaire.

» La défense de l 'encaisse, telle doit être la première préoccupation d'un Gouvernement en état de guerre. Or, cette défense est relativement facile tant que l'Etat n'est pas obligé de couvrir par des achats à l 'étranger son déficit alimentaire.

» C'est là uniquement qir'est le secret de l'étonnante résistance dont les peuples balkaniques ont fait preuve au cours de la guerre.

» Ils s 'y étaient de longue date préparés. Ils avaient accumulé de larges approvisionnements en vivres et en munitions. Ils ont choisi leur heure. La guerre a éclaté à unmoment où tous les greniers, tous les entrepôts de grains et de farine étaient pleins. L'interdiction de l'exportation a empêché toute fuite à l'extérieur. De plus, pour la Bulgarie, la guerre italo-turque, en entravant par suite de la fermeture des Dardanelles l'exportation du solde de la récolte de 1911, avait contribué à l'accroissement involon-

taire, mais combien précieux pour le Gouvernement, du stoo. de l 'avant-dernière récolte. Ajoutez à cela la quantité formidable d'approvisionnements prise dans les dépôts turcs abandonnés au cours d'une retraite précipitée et vous comprendrez comment elle a pu, pendant de longs mois, faire face à ses besoins extraordinaires sans un concours très large d'organismes financiers extérieurs.

» D'autre part, les banques d'émission de Serbie, de Grèce et de Bulgarie avaient, dès la fin du premier semestre de 1912, pris leurs précautions en vue d'un conflit qu'on savait certain. Elles avaient accaparé sur leurs marchés nationaux toutes les traites sur l'étranger, s 'assurant ainsi une réserve d'or extérieure importante, puisqu'elles payaient ces traites en billets argent du pays. Grâce à cette mesure habile, elles ont pu, sans compromettre gravement leur crédit, procéder à d'assez larges émissions de billets, atteindre presque leur limite d'émission et faire face pour le compte du Trésor à ses premiers paiements or à l'extérieur. C'est ainsi que la Banque nationale de Bulgarie a pu porter sa circulation fiduciaire de 123.463.000 francs au 31 mars 1912 à 171.954.000 francs, contre un accroissement d'encaisse métallique qui ressort ainsi: 76.264.000 francs au 31 mars 1913 contre 60.017.000 au 31 mars 1912. Ainsi se trouvent vérifiés les principes que Karl ïïellferich présentait au mois de septembre dernier (1912) au Congrès des banques allemandes, à savoir qu'en vue d'une mobilisation toute banque d'émission doit prendre comme base de sa politique l'accroissement méthodique de ses couvertures sur l'étranger.

» Mais les préparatif s des banques d'émission balkaniques, en vue de la guerre, ne s'étaient pas bornés à l'achat de remises sur l'étranger. Elles avaient sagement procédé à la revision de leurs réserves. Et ce n'est pas une des leçons les moins intéressantes qui se dégagent de la crise actuelle. En Serbie, la Banque nationale avait effectué d'importants dépôts d'or à l'étranger, notamment en France. En Bulgarie, les réserves de la Banque étaient,

jusqu'au milieu de 1912, employées en fonds d'Etat nationaux. Le directeur s'aperçut aux premiers symptômes avant-coureurs de la crise que c'était là une erreur grave, qu'en cas de conflit ces réserves ne lui seraient d'aucun secours pour accroître ses liquidités, et, en dépit des protestations de quelques hommes politiques, il n'hésita pas à vendre les fonds bulgares pour acheter de la Rente française et des Consolidés. Les résultats obtenus grâce à cette politique habile sont d'autant plus remarquables que la Banque nationale de Bulgarie, comme celles de Grèce et de Serbie d'ailleurs, est à la fois banque d'émission, caissière du Trésor, Banque hypothécaire et Caisse des dépôts et consignations...

» A ces causes profondes de la résistance dont a témoigné l'économie nationale des peuples des Balkans, s'ajoutent quelques causes secondaires qui ne sont point négligeables. Serbes, Bulgares; Turcs et Grecs n'ont pas de besoins. Ce sont de rudes peuples, des paysans, habitués à se contenter de peu.

» Economes, ils avaient constitué un petit bas de laine, le vrai bas de laine où dorment quelques écus ou quelques louis. Aussi la mobilisation ne les a pas surpris sans petites ressources personnelles. Leur simplicité leur a servi et a servi à leurs banques, car ils n'avaient point en dépôts ou en titres tout leur disponible. Et voilà pourquoi, au lendemain du décret de mobilisation, ni les banques, ni les caisses d'épargne n'ont été prises d'assaut.

» Au premier jour, on a constaté des retraits assez nombreux, mais dès le quatrième et le cinquième jour de la mobilisation, les retraits se sont arrêtés et l'on a assisté alors au phénomène le plus inattendu, c'est-à-dire à la reconstitution rapide des comptes de dépôts et à l'apport de fonds nouveaux aux banques, par petites sommes, mais dont le total a rendu aux organismes financiers le plus réel service. Comment expliquer ce phénomène? Là, il serait encore très dangereux de généraliser et de vouloir le considérer comme une loi devant régir la vie financière des

grandes nations européennes en cas de mobilisation. Ces dépôts effectués après la déclaration de guerre étaient au premier chef des dépôts de sécurité. L'incertitude du lendemain, les craintes d'une invasion possible, avaient incité la petite épargne à mettre à l'abri du pillage ses modestes réserves, et ce que le fils n'avait pas emporté avec lui, le père le mettait à l'abri dans les banques. Mais avec quoi alors vivait-il? Là encore nous retrouvons la raison primordiale de la situation que nous avons constatée. Il vivait, lui, la mère et les petits, sur le maigre produit de son champ familial. Chacun se serrait. On vivait chichement. Un peu de maïs était encore dans le grenier, parfois un peu de blé; la chèvre, quelques moutons ou quelques vaches et l'eau claire de la source, le Champagne de l'Orient, et cela suffisait pour donner à la Zadrouga serbe, comme à la famille bulgare, dont les membres n'étaient pas à la l'armée, les forces nécessaires pour ensemencer les champs que les fils étaient allés défendre, et peut-être agrandir là-bas, derrière le Rhodope, par delà le Vardar ! Et partout, sur les collines et dans les plaines, en Serbie, comme en Bulgarie, comme en Anatolie, le voyageur pouvait voir courbées sur les sillons, lumineuses sous les rayons ardents du soleil d'Orient, les cotes rouges, jaunes ou blanches des femmes, qu'aidait de-ci, de-là l'aïeul, à qui l'amour de la patrie avait rendu un dernier regain d'énergie et de forces. »

Nous avons tenu à citer en entier cet article de M. Philouze parce qu'il met particulièrement bien en relief les secrets motifs de la résistance balkanique: le caractère essentiellement agricole de la production et la ténacité atavique des nationaux. Ést-il donc étonnant, dans ces conditions, que les divers, belligérants aient pu faire face aux dépenses de deux longues luttes consécutives au moyen de ressources relativement restreintes et que la guerre n'ait eu sur leur économie nationale qu'une influence assez peu sensible? Mais peut-on espérer qu'il en serait de même dans l'hypothèse d'un grand conflit européen? Il est cer-

tainement permis d'en douter en raison des circonstances toutes différentes qui entreraient ici en jeu: complexité de l'organisation économique, développement du crédit public et privé, énormité des dépenses de guerre.

II. Des effets de l'état de guerre sur le rendement des impôts.

Quels sont les effets que peut produire l'état de guerre sur la collection des impôts ? C 'est là une question bien aride à examiner. Elle mérite cependant toute notre attention. Et parmi les nombreuses leçons qui se dégagent de l'étude des hostilités balkaniques, celle-ci n'est pas la moins intéressante. Elle est même d'une importance capitale pour la prépar ation de la mobilisation financière. Bien mieux, elle peut être une précieuse indication pour l'orientation générale de la politique financière des grands Etats européens. « C'est, en effet, dans l'étude d'un organisme en pleine crise, dit M. Yacinthe Philouze (1), qu'on saisit le mieux sa force de résistance, ses points forts et ses points faibles, les ressources qu'il peut offrir, les mécomptes que ses défauts réservent inévitablement. Or, à quelle crise plus grave un organisme financier, quel qu'il soit, saurait-il jamais être exposé qu'à cette crise aiguë que provoque la mobilisation générale d'une nation, c'est-à-dire la paralysie de toutes ses forces actives, l'arrêt de toute sa vie normale, et notamment de ses principaux éléments de production? A une époque comme la nôtre, où l'armée de métier est remplacée par la nation armée, la force de résistance de son organisme financier, l'abondance des ressources dont elle dispose sont des coefficients singulièrement actifs du succès définitif et total. » .

M. Philouze, qui s'est livré à un examen minutieux de chacun des budgets des nations mobilisées et à une analyse de chacun des éléments de ces budgets aux. diverses, phases

(1) Le Journal du 24 août 1913.

de la mobilisation et de la campagne, grâce aux documents qu'il a rapportés de son voyage dans les Balkans, arrive aux conclusions suivantes :

La première constatation qui s'impose, c'est qu'en temps cle guerre ce sont les impôts directs qui subissent les plus fortes moins-values En d'autres termes, (( l'impôt direct est, du jour de la mobilisation, très inférieur comme rendement à l'impôt indirect ». Les impôts indirects donnent beaucoup moins de déboires, et parmi eux les plus résistants sont ceux qui frappent les objets de consommation suivant une échelle qui correspond exactement à leur nécessité naturelle ou artificielle. Mais toutes les taxes qui atteignent directement ou indirectement la vie commerciale ou industrielle du pays, les échanges mobiliers ou immobiliers, sont profondément touchées et voient diminuer leur rendement dans d'énormes proportions, ainsi les droits des douanes, les patentes, les droits de mutation. Et c'est là chose logique. D'une part, en effet, la guerre suspend la vie économique de la nation; de l'autre,elle rend improductif et en même temps impoursuivable le contribuable. Par contre, elle ne diminue les facultés de consommation de la nation que faiblement. Elle ne les réduit guère que sur les objets ou les denrées qui ne sont pas de première nécessité. Enfin, si la mobilisation est suivie d'un moratorium, elle isole le pays. Elle ruine le crédit à l'étranger, réduit au minimum sa faculté d'achat au dehors et, partant, annihile ou presque les revenus fiscaux provenant de l'entrée des produits étrangers dans le pays.

La guerre déclarée, un Etat doit donc ne compter que fort peu sur des rentrées importantes du côté de ses impôts directs ainsi que du côté de ses douanes ou taxes diverses de mutation ou de transmission. D'où pour tout Etat sérieusement administré la nécessité de prévoir, de constituer d'importantes réserves intérieures et d'assurer son crédit extérieur par des couvertures suffisantes à l'étranger, clans les pays les moins susceptibles d'entrer en lutte avec lui.

Pour dégager la vérité de ces principes, nous allons examiner la trésorerie de deux- des principaux membres, de l'Alliance balkanique: la Serbie et la Bulgarie. Il est vraisemblable, en effet, que ce que nous allons dire au sujet de ces deux Etats est aussi fondé pour la Grèce et même pour la Turquie.

Au mois de mars 1913, après six mois et demi de mobilisation et de guerre, le total des rentrées effectuées en Serbie, tant sur les impôts indirects que sur les impôts directs, accusait une diminution de rendement de 25 millions 992.055 francs sur un total de prévisions s 'élevant à 130.764.712 francs. Si nous examinons l'état des recettes arrêté au 31 mars 1913, nous constatons! que ce déficit provient: 1° des ressources des chemins de fer et télégraphes, qui accusent sur les prévisions une moins-value de 10.346.166 dinars ; 2° des contributions directes, dont le rendement est déficitaire à concurrence de 6.086.365 dinars sur un total prévu de 30.613.000; 3° des taxes, qui accusent un fléchissement de 2.825.699 sur un total prévu de 8.402,300. Les autres moins-values sont moins intéressantes. Par contre, les monopoles, malgré l'état de guerre, ont enregistré un excédent de 2.531.120 francs. Nous verrons plus loin à quoi il est imputable, en même temps que nous étudierons les effets immédiats et directs de la mobilisation sur leur rendement.

Si nous comparons les recettes provenant des impôts directs en 1912 avec celles de 1911, nous constatons qu'elles ont fléchi en 1912 à 29.967.368 francs, contre 41.979.837 fr. en 1911. Parmi les impôts directs, ce sont l'impôt foncier sur ]a propriété non-bâti e et les diverses taxes sur le revenu et le travail des contribuables (l'impôt sur le revenu existe, en effet, en Serbie) qui ont enregistré les plus fortes dépressions. C'est ainsi que l'impôt foncier ne donna que 4.180.000 francs contre 5.305.940 en 1911,

L'impôt personnel sur le revenu tomba à 2.800.000 fr., contre 3.539.310 en 1911; l'impôt global sur le chiffre des affaires donna 345.000 francs, contre 539.317 en 1911; l'im-

pot sur le revenu des entreprises et du travail ne rendit que 925.000 dinars, contre 1.146.482 en 1911. Naturellement, le rendement des centimes additionnels, qui étaient énormes, décrut en proportion, aggravant ainsi considérablement la situation. Mais quel fut l'effet immédiat de la mobilisation sur le rendement des impôts directs ? Voici un tableau suggestif:

Septembre Octobre . .

Novembre Décembre .

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