ENCAISSE OR
ENCAISSE ARGKNT
CIRCULA- TION
(millions de francs)
Ces trois pays avaient donc, fin 1912, une réserve totale d'or de 7.505 millions de francs et une réserve argent de 867 millions. L'ensemble de la circulation des billets s 'élevant à 10.313 millions de francs, la proportion de l'encaisse métallique globale à la circulation fiduciaire s'élevait à 81 0/0 (contre 51 0/0 pour la Triple- Alliance) et celle entre la réserve or et l'émission à 73 0/0 (contre 42 0/0).
L'encaisse métallique or des Banques de France, d'Angleterre et de Eussie dépassait de 4.242 millions celle des Banques d'Allemagne, d'Autriche-Hongrie et d'Italie; et cependant, la circulation des billets n'était pour
(1) LEconomisie français 1913, tome II, page 517.
les premières que de 3.500 millions supérieure à celle des secondes. La situation monétaire paraissait donc plus forte pour l'ensemble du premier groupe que pour l'ensemble du second.
La Banque d'Etat de Russie, qui ne détenait, en juin 1911, qu'une somme globale de 3.396 millions d'or, avait en caisse, à la fin du second trimestre 1913, une réserve d'or de 3.764 millions de francs. Elle avait donc accaparé en deux ans 368 millions d'or. Ajoutons encore que la Banque d'Etat de Russie avait, à la même date, pour 512 millions de francs placés à l'étranger, qui, pour la plus grande partie, sinon pour la totalité, représentaient des créances d'or recouvrables, exigibles, et, par conséquent, des réserves d'or occultes. Il ne faut d'ailleurs pas confondre ces dépôts de la Banque de Russie à l'étranger, qui peuvent être assimilés à l'encaisse métallique or de l'institut émetteur, avec les réserves d'or russes à l'étranger, dont on a si souvent parlé l'année dernière et qui ont motivé en Russie certaines attaques contre le ministre des Finances. Ces réserves, qui s'élevaient, dit-on, à 430 millions de roubles au 1er janvier 1913, constituent simplement des disponibilités de trésorerie; elles sont dans la main du Gouvernement et lui permettent de liquider ses comptes avec ses créanciers étrangers et de parer à l'éventualité d'une mauvaise récolte en Russie.
La Banque de France, elle, vit presque sur ses réserves antérieures: elle détenait à la fin du second trimestre de 1913 3.317 millions d'or, contre 3.212 millions à la même date de 1911, ayant en ces deux années accru modestement son stock de 105 millions de francs.
Si nous additionnons maintenant les formidables chiffres des tableaux ci-dessus, nous trouvons, fin 1912, pour les six premières grandes banques d'émission européennes, une encaisse globale d'or de 10.768 millions de francs et une circulation fiduciaire totale de 18.120 millions. « A la fin du second trimestre de 1913, dit M. Paul
Leroy-Beaulieu (1), les encaisses de tous les instituts d'émission réunis s'élevaient à 29.092 millions de francs, dont 23 milliards 662 millions d'or. Si l'on réfléchit que la production totale de l'or depuis la découverte de l'Amérique ne paraît pas avoir dépassé 72 à 73 milliards, on voit que le 1/3 environ de l'or produit au cours des quatre siècles et plus écoulés depuis 1492 est enfoui dans les grandes institutions d'émission; il faut, pour bien apprécier cette proportion, se rendre compte qu'outre les pertes et l'usure des métaux précieux, une notable partie, peut-être 1/3 de la production annuelle, est employée pour les arts.
» A la fin du second trimestre de 1911, les encaisses d'or des différents instituts d'émission du globe n'atteignaient que 21.243 millions ; elles se sont donc accrues, en ces deux années, de 2.419 millions, ce qui équivaut à peu près à la pleine production de l'or d'une de ces années. Bien qu'ayant attiré et retenu un pareil surcroît d'or, les grands instituts d'émission du globe prétendent n'avoir pas assez d'or et relèvent à l'envi leur taux de l'escompte pour le jalousement conserver. »
Partout, en effet, c'est la chasse au métal jaune. En connexion avec la guerre des Balkans et les craintes de complications diplomatiques qui en résultaient, la fin de l'année 1912 et le début de 1913 ont vu se produire sur le marché anglais une vive concurrence entre les divers grands établissements d'émission européens. Mais ce n'était là qu'une accentuation d'un phénomène normal qui se produit même dans un état de choses ordinaire. Nous avons vu déjà que, durant ces deux dernières années, la Banque d'Allemagne avait réussi à augmenter sa réserve or de 346 millions de francs, la Banque de France et la Banque d'Etat de Eussie ensemble la leur de 473 millions.
(1) L'Economiste français 1913, t II, page 5 1 7 .
C'est, on effet, qu'au point de vue de la préparation financière de la guerre, l'existence d'une grosse réserve d'or dans les caisses des établissements émetteurs est d'une importance indiscutable. Ces réserves accumulées constituent d'abord, en quelque sorte, de véritables trésors de guerre; car, même dans les pays où l'institut d'émission n'est pas une banque d'Etat, mais un établissement privé, celui-ci ne refuserait pas en temps de guerre son concours au Gouvernement et lui prêterait son appui sous forme d'avances et d'escompte de bons du Trésor. Mais ce concours ne pourrait être efficace et cet appui véritablement puissant qu'autant que la Banque ne se verrait pas elle-même menacée dans son crédit. Or, on sait combien rapidement et avec quelle facilité se produisent les paniques clés l'annonce d'un conflit armé. Nous n'en voulons comme preuve que la constatation suivante, empruntée à une étude de M. Von Kurnatowski dans la Deutsche Rundschau de juin 1912: à la fin de décembre 1910, les caisses d'épargne de la ville de Berlin comptaient 360 millions de marks de dépôts, répartis entre 879.320 livrets; à la suite de l'incident d'Agadir et des événements de l'automne 1911, sous l'influence de la panique provoquée par les craintes d'une guerre imminente, ces dépôts furent réduits, fin 1911, à 442.795 marks, répartis sur 3.341 livrets.
Il faut donc, pour les banques d'émission, une situation aussi solide que possible dès le temps de paix, car la guerre les soumettra certainement à une rude épreuve. Elles auront un grand nombre de besoins à satisfaire à la fois et de divers côtés, et il n'y aura pas trop de toute leur résistance pour mener à bonne fin l'œuvre complexe qui leur a été confiée.
D'innombrables ouvrages, études et articles ont déjà été publiés, surtout en Allemagne, sur la si brûlante question de la préparation financière de la guerre, sur ce que nous appelons « la paix armée financière ». De nombreux
auteurs se sont livrés à de minutieuses comparaisons cle la puissance respective des grands Etats européens, au point cle vue financier, et notamment à d'intéressantes études sur da France et l'Allemagne. Nous citons en note les principales (1). Il nous paraît donc inutile d'insister ici sur ce sujet. Nous tenons, toutefois, à faire remarquer que la plupart des économistes qui se sont occupés de la force financière des Etats ont laissé échapper à leurs investigations une question, particulièrement intéressante cependant et d 'une importance capitale : celle des appuis financiers que chacun d'eux serait susceptible, en cas de guerre, de recevoir de l'étranger. Rares sont ceux qui ont su l'apercevoir.
(( Telle est la leçon qui se dégage des enseignements de l'histoire, dit M. Raphaël-Georges Lévy (1): jamais un peuple ne s'est abstenu de faire une guerre faute d'argent. Toujours il en a trouvé pour cet objet, soit à l'intérieur, en prélevant des impôts et en contractant des emprunts, soit à l'extérieur, en se faisant avancer par des puissances amies, ou simplement par des communautés riches, les sommes dont il avait besoin.
» Une fois les hostilités commencées, c'est la fortune des armes qui décide de celle des finances. Le crédit suit la
(1) Nogaro, Les embarras financiers et la réforme fiscale en Allemagne (Revue politique et parlementaire, 1914) ; Bernard Serrigny, Les Conséquences économiques et sociales de la prochaine guerre ; Dr Riesser, Finanzielle Kriegsbereitschaft und Kriegfuhrung ; Henke, Vierteljahrshefte fur Trùppenfiihrùng ùnd Heereskunde (1913, 2° cahier) ; Stroell, Jahrbùch fur Gesetzgebung, de Schmoller (1899) ; Jahrbùch fur Gesetzgebung, de Schmoller (1912, pages 557 et 1643, volume 36) (Der preùssischc Staatsschatz und der Reichskriegsschatz) Liebert, Die finanzielle Mobilmachûng (Bank-Archiv, mai 1905) ; Laband, Die rechtliche Stellung der Reichsbank im Kriegsfalle (Bank-Arch., oct 1905) ; Kurnatowski, Die finanzielle Kriegsrûstung (Deutsche Runds'chaù, juin 191/2).
(2) R.-G. Lévy, La Force financière des Etats, dans la Revue des Deux-Mondes, 1912, t. IX.
victoire, et le vainqueur n'éprouve aucune difficulté à émettre tous les emprunts qu'il veut...
)) Le mécanisme du crédit moderne, loin d'être favorable aux peuples riches, l'est plutôt à ceux qui ont moins de ressources et surtout moins d'épargnes accumulées, notamment sous la forme de capitaux précieux. La supériorité résultant de la possession d'un trésor de guerre constitué en lingots n'est plus aujourd'hui ce qu'elle était au temps de Périclès, alors que les boucliers d'or suspendus aux murs du Parthénon et les autres réserves amassées dans les temples semblaient aux Athéniens une des garanties de leur supériorité navale et, partant, de leur indépendance. Les 150 millions de francs enfermés dans la tour de Spandau, même les 3 ou 4 milliards d'or et d'argent qui reposent dans les caves de la rue de la Vrillère, ne sont qu'une faible partie de l'arsenal financier qui est à la portée des nations modernes. Il ne faut pas oublier, tout d'abord, que les espèces métalliques de la Banque de France servent de garantie à sa circulation et qu'elle ne pourrait en disposer pour un but autre que le remboursement de ses billets qu'en donnant à ceux-ci cours forcé, c'est-à-dire en prenant une mesure susceptible d'en ébranler le crédit. Il est certain qu'en cas de nécessité la Banque n'hésiterait pas à consentir au Trésor des avances, comme elle n'a pas manqué de le faire en 1870 et à d'autres époques; mais elle n'agirait ainsi que par devoir patriotique, en vue de circonstances exceptionnelles...
» En cas de guerre européenne, il paraît très probable que le marché américain s'ouvrira largement aux emprunts de l'un ou de plusieurs des belligérants. A l'inverse de ce qui se passait lorsque le Gouvernement de Washington, pendant la guerre de Sécession, émettait des obligations 6 0/0 or, qu'absorbèrent les portefeuilles français et anglais, ce seraient les banques de New-York qui souscriraient les emprunts européens, auxquels il faudrait
seulement attribuer un taux d'intérêt susceptible de tenter les capitalistes de Wall Street, habitués à des rendements plus élevés que les nôtres. Ne les a-t-on pas déjà vus intervenir, il y a peu d'années, lors des émissions japonaises qui se multiplièrent au cours de la guerre contre la Eussie?
» C 'est donc, en partie, dans le crédit dont jouira chaque belligérant que résidera sa force financière. Celle-ci ne vient pas de la thésaurisation quelque peu enfantine des pièces de vingt francs. Elle réside avant tout dans l'aptitude du pays à supporter les épreuves d'une campagne qui appellera aux armes la plupart de ses enfants valides. Comment se comporteront l'agriculture, l'industrie, le commerce, au cours de l'épreuve sévère qu'infligera une guerre mettant aux prises; des nations vivant sous le ré-, gime du service militaire obligatoire universel? Comment les rouages complexes, et multiples de la vie économique moderne fonctionneront-ils! La mer sera-t-elle fermée ou bien ouverte aux ravitaillements nécessaires? Mille problèmes se poseront alors, dont la solution résoudra cette mystérieuse inconnue qu'est la lutte future du xxe siècle. Une seule chose nous paraît certaine, c'est que les succès militaires pèseront, plus que jamais, d'un poids énorme dans la balance et exerceront une influence décisive, même sur le facteur économique. Le vainqueur aura à sa disposition des capitaux de plus d'une nation neutre ou sympathique, sans compter ceux qu'il arrachera à sa victime, tandis que le vaincu sera, réduit à ses propres ressources ou ne trouvera à emprunter au dehors qu'à des conditions onéreuses.
» C'est une des illusions les plus dangereuses auxquelles une nation puisse se laisser aller que de s'imaginer que quelques milliards de numéraire et de plus nombreux milliards de capitaux disponibles lui font un rempart inexpugnable contre les attaques possibles ou lui assurent la victoire, si elle prend l'offensive. C'est une erreur
funeste de répéter avec certains écrivains qu'une guerre moderne implique dë telles dépenses que l'Etat victorieux serait lui-même épuisé et ne pourrait tirer parti de ses succès...
» A côté de ces données matérielles du problème, il en est d'autres infiniment plus importantes à considérer: le facteur moral, l'organisation sociale d'un pays, le patriotisme et l'énergie de ses habitants, leur conscience des devoirs à remplir vis-à-vis de. la chose publique. Le peuple qui laisse s'affaiblir chez lui ces vertus primordiales, qui ne les cultive pas avec un soin jaloux dans l'âme de sa jeunesse, est exposé à tous les dangers en dépit de son or et de sa fortune. C'est une vérité que les bons Français ont l'impérieux devoir d'avoir toujours présente à l'esprit et à laquelle ils doivent conformer leur vie et subor donner leurs actes. C 'est donc la plus trompeuse des sécurités que celle qui se fonde sur des richesses accumulées.
» Contrairement à l 'opinion vulgaire qui s 'imagine que l'évolution moderne a grandi le rôle de ce facteur, l'orgar nisation actuelle du crédit diminue les avantages qui s'attachaient jadis à la détention matérielle des métaux précieux et des biens facilements réalisables qui peuvent, dans une certaine mesure, leur être assimilés. Nous avons essayé de démontrer que .ce crédit tant vanté est à la disposition des forts plus encore que des riches et qu'il a précisément pour effet de fournir les capitaux à ceux qui, n'en ayant peut-être pas de disponibles sur l'heure, ont - prouvé leur altitude à les conquérir. »
C'est pourquoi les préparatifs militaires sont encore ceux auxquels les (xouvernements européens accordent le plus leur sollicitude. Nous n'avons pas besoin, pour en donner une preuve, de rappeler à nouveau les chiffres annuels des dépenses navales de l'Angleterre, cités par M. Lloyd George, et que nous avons rapportés dans des pages antérieures. D 'après le budget de l 'Empire d 'Allemagne pour l'exercice 1912-13, le total des dépenses cou-
trôlables du département de la guerre s'élevait à 963.135.400 francs (770.508.335 marks), presque, un milliard; les crédits navals atteignaient la somme de 571.545.000 francs (457.236.316 marks), soit, en tout, l'énorme chiffre de 1.534 millions de francs rien que pour Une année (1).
Ce régime de paix armée, si déplorable au point de vue . économique et budgétaire, porte aussi gravement atteinte au crédit des grands Etats européens, comme il ressort de la comparaison des cours actuellement pratiqués sur les grands fonds d'Etat de l'Europe et de ceux du commencement de l'année 1903, par exemple (2) :
Cours de clôture des huits grands fonds d'Etat de l'Europe aux 2 janvier 1903 et 30 octobre 1913
Fonds d'Etat
2 janvier
30 octobre
Baisse du
capital
3 °/o or Russe 1891
3 % Belges
Consolidés 2 1/2 % Anglais
3 % Hollandais
(( Ainsi donc, pendant la période observée, dit M. Edmond Théry, l'auteur de l'article auquel nous empruntons ces observations, le crédit de la Belgique, de l'Angleterre et de la Hollande — pays prêteurs, qui n'ont eu ni conflit, ni tension des rapports politiques avec leurs voisins et dont la prospérité économique n'a jamais donné aucun signe de défaillance — a été plus lourdement atteint que le crédit de l'Autriche et de la Hongrie, qui sont restées plus d'une année en état de véritable mobilisation générale, au grand détriment de leurs finances publiques, ou
(1) Le Marché financier en 1911, par Raffalovich.
(2) L'Information du 14 novembre 1913.
que celui de la Russie, qui a subi une grande guerre extérieure et une demi-révolution.
» Mais ce qui est plus curieux encore, c'est- que les cours des fonds d'Etat de la Bulgarie, de la Grèce, de la Roumanie, de la Serbie et de la Turquie — pays emprunteurs par nécessité, qui viennent de supporter directement les terribles préjudices matériels d'une guerre sanglante — sont actuellement établis à peu près h leur niveau du commencement de 1903. »
Cours de Clôture des fonds d'Etat des cinq nations balkaniques aux 2 Janvier 1903 et 30 octobre 1913