‹ Les finances de guerre au XXme siècleChapitre 128 sur 133 · DIFFÉRENCE EN · texte numérisé non relu

DIFFÉRENCE EN

5 0 o Bulgare 1896

Hellénique 1887 . . .

4 °/o Roumain 1898 ....

4 °/0 Turc unifié

Ce phénomène si surprenant a, à vrai dire, des causes complexes; mais il s'explique principalement par deux motifs, qui concourent au relèvement général du taux de l'intérêt, et qui tiennent tous deux aux dépenses militaires colossales faites pour la guerre ou en vue de sa préparation.

C'est, d'abord, la liste toujours croissante et plus importante des émissions de valeurs mobilières sur les marchés financiers de tous les pays; c'est, ensuite, l'aggravation générale de la fiscalité pour faire face aux nécessités budgétaires en progression constante.

L'augmentation de la charge de l'impôt incite les capitalistes et rentiers à exiger de leurs débiteurs un intérêt plus élevé, du moins pour les nouveaux placements, et cette tendance a sa répercussion naturelle sur les cours des valeurs déjà cotées. L'accroissement du nombre des émissions provoque, d'autre part, entre les divers titres

offerts^ une concurrence d'autant plus vive que le nominal de ces émissions dépasse souvent le montant total de l'épargne annuelle qui se forme et suffit plus qu'à absorber l'ensemble des capitaux disponibles existant à un moment donné. Or la plus' grosse partie de ces émissions est constituée par des fonds publics, par des emprunts d'Etats, et est destinée à couvrir les déficits budgétaires provoqués par la fièvre des armements. Sous l'influence de cette concurrence toujours plus vive de la part des fonds d'Etat, comme le disait M. Lloyd George à la Chambre des Communes le 15 août 1913, le commerce et l'industrie ne trouvent que difficilement les capitaux qui leur font besoin et sont obligés de les payer plus cher.

Tels sont dans leur ensemble les effets du régime actuel de paix armée sur les finances et le crédit publics. En présence de pareilles constatations, on en vient à se demander parfois si la continuation de ce régime n'est pas plus .désastreuse pour l'économie nationale des grandes nations européennes que la déclaration d'un conflit armé, qui, détruisant pour quelque temps l'équilibre politique aujourd'hui établi, mettrait, momentanément du moins, un frein aux dépensés militaires!

(( Qu'est-ce que l'Europe, qu'est-ce que le monde a gagné à ces agitations, à ces craintes, à ces menaces perpétuelles de guerre entre les grandes puissances? demande M. Neymarck (1). En quoi, depuis ce que l'on a appelé le (( coup d'Agadir », depuis 1905, l'Allemagne, l'Autriche-Hongrie, l'Italie, c'est-à-dire la Triple-Alliance, sontelles plus heureuses! Eien, absolument rien. Les dettes publiques ont-elles diminué? Non: elles ont augmenté et augmentent encore. Les rentes des pays allemands, prussiens, autrichiens, hongrois ont-elles haussé? Non: depuis Agadir, les fonds 3 0/0 allemand et prussien ont baissé

(l) Le Rentier des 27 mai, 7 et 17 juin 1913.

de 16 points; la rente autrichienne 4 0/0 or a baissé de 13 francs, la rente hongroise 4 0/0 or de 12 francs... La situation des banques d'émission s'est-elle améliorée? La situation monétaire et fiduciaire est-elle meilleure aujourd 'Irai qu 'en 1905 f Non : le taux d 'escompte était, en avril 1905, de 3 0/0 en Allemagne, 3 1/2 0/0 en Autriche-Hongrie, 5 0/0 en Italie. Il est aujourd'hui de 6 0/0 dans ces trois pays ; la circulation fiduciaire a augmenté de 505 millions en Allemagne, de 712 millions en Autriche-Hongrie, de 686 millions en Italie. Porteurs de rentes, contribuables, commerçants et industriels ont subi la répercussion de ces faits dans tous les pays, aussi bien les pays neutres que ceux de la Triple-Alliance et de la Triple-Entente. Qu'ont-ils gagné? Impôts et emprunts; inquiétudes partout. »

Et pourtant, aucun Etat n'a jamais été aussi fort ni aussi préparé à la guerre qu'aujourd'hui. En outre, la politique d'équilibre, suivie actuellement en Europe, semble donner aux grandes nations l'assurance qu'elles ne seront pas abandonnées dans la guerre future en cas de défaites et gue les autres puissances interviendront pour leur conserver autant que possible l'intégrité de leur territoire. Tous les Etats luttent de nos jours, en effet, pour le maintien de l'équilibre. Celui-ci est-il rompïi au profit d'une puissance ou d'un groupement de pufssances, les autres nations ou les autres groupements intéressés à son maintien se livrent aussitôt, pour le rétablir, à un renforcement de leurs armements. Nous avons vu, d'ailleurs, se produire ce phénomène dès les premiers résultats de la guerre des Balkans, lorsque les victoires des Alliés eurent donné au slavisme un regain d'activité et menacé le pangermanisme et l'équilibre de l'Europe centrale. Mais alors, comme le dit M. Norman Angell, la (Surenchère des armements aboutit purement à une impasse, et l'on s "explique parfaitement l'opinion de ceux qui espèrent résoudre le problème par un recours au désarmement général,

ou, du moins, à une limitation des armements après entente. A quoi sert, en effet, l'augmentation continuelle des dépenses militaires *si, aux efforFs de chacune des parties, les autres répondent par un effort semblable ! « Le résultat le plus clair, dit encore M. Angell (1), est qu'à la fin d'une période donnée la position relative des parties est exactement ce qu'elle était à l'origine, et leurs énormes sacrifices respectifs ont été faits en pure perte. »

Pourquoi donc les grands Etats européens persistentils dans cette voie, si désastreuse à tous les points de vue et qui, cependant, ne mène à rien? Pourquoi ne s'entendent-ils pas pour réaliser un équilibre artificiel et instituer un régime de paix aussi peu armé que possible!

C'est que, malgré tout, les appétits de conquête, les rêves de domination ne sont pas éteints chez tous les peuples. Certains possèdent encore le secret espoir de s'agrandir aux dépens de leurs voisins et de profiter un jour de la victoire qu'ils auront su habilement se préparer. Leur politique, au fond, est encore aujourd'hui à la fois offensive et défensive, et tous leurs armements ont pour but d'assurer leur sécurité personnelle et de leur permettre, au besoin, d'attenter à celle d 'autrui.

Il ne faut pas oublier, en effet, que, de nos jours, les intérêts économiques gouvernent les questions politiques. Au point de vue moral, la guerre est une chose horrible ; personne ne le conteste. Mais il reste la question de savoir si, au point de vue purement national, ce n'est pas un moyen avantageux et propice d'extension économique et de colonisation des pays vaincus.

A l'heure actuelle, tous les peuples sont à la recherche de débouchés pour les produits de leur industrie, quelquefois même pour leurs excédents de population. Ils sont donc portés de plus en plus à s'étendre au dehors et à

(1) Norman Angel, La grande illusion, page 45.

surveiller de très près les pays dans lesquels ils ont d'importants intérêts. En outre, les grands Etats de l'Europe possèdent, du moins certains, plus de capitaux qu'ils n'en ont besoin pour satisfaire à toutes les demandes intérieures. Leur épargne s'en va donc à l'étranger financer des entreprises de toute sorte et prêter aux autres Etats un appui précieux. Mais tous ces intérêts finissent par se mêler, les champs d'action n'étant pas distincts, et il en résulte presque inévitablement des heurts, des froissements, qui dégénèrent souvent en complications extérieures et parfois même en conflit armé. C'est pourquoi la puissance militaire apparaît de plus en plus, de nos jours, comme le substratum essentiel cle la puissance économique et financière.

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