LA GUERRE ET LE CRÉDIT
Comme nous venons de le voir, les belligérants ne sauraient compter exclusivement sur l'impôt pour faire vivre la guerre. L'emprunt s'impose à eux sous toutes ses formes, et notamment le recours au crédit public. La politique financière des Etats doit donc être de s'assurer dès le temps de paix la confiance des capitalistes, et surtout des petits épargnants, de façon à pouvoir dès l'ouverture des hostilités mettre largement à contribution les divers marchés financiers.
Les guerres futures coûteront très cher; une guerre entre l'Allemagne et la France demanderait, suivant M. Bernard Serrigny, une somme totale de 20 milliards de francs environ. Les belligérants pourront-ils se procurer, même par l'emprunt, des ressources aussi considérables ? M. Serrigny en doute (1) :
« Que le prélèvement de cette somme énorme sur les marchés du monde, écrit-il, soit une cause de désorganisation profonde pour la vie économique et le travail du genre humain, personne ne saurait en douter; mais peuton même prétendre effectuer semblable opération en un laps de temps aussi court que celui qui s'écoulera entre le commencement et la fin de la guerre de demain?
» Toutê réponse catégorique à cette question semble impossible à formuler, puisque la réalisation d'un pareil emprunt dépend de la masse des épargnes flottantes exis-
(1) Bernard Serrigny, Les conséquences économiques et sociales de la prochaine guerre, page 163.
tant à un instant précis sur la surface du globe, masse dont l'importance varie considérablement suivant la situation économique du moment et les appels au crédit effectués dans les années antérieures à la guerre. Aujourd'hui (en 1907), par exemple, au lendemain des énormes emprunts de la période 1902-06, toute opération d'aussi large envergure serait, sans aucun doute, vouée à un échec certain; demain, au contraire, grâce au retour de l'abondance monétaire, conséquence naturelle du dégonflement industriel, peut-être pourrait-on, sans témérité, envisager la conclusion d'un emprunt aussi considérable. Ici, tout est question d'espèce et de moment, et nul axiome mathématique ne saurait trouver place.
» En tous cas, deux faits dominent absolument la discussion: c'est d'abord que cette somme de 20 milliards dépasse sensiblement la valeur de l'épargne annuelle du monde, estimée par M. P. Leroy-Beaulieu à 11 milliards 450 millions seulement, — peut-être au grand maximum 14 milliards; — c'est qu'ensuite elle laisse loin derrière elle le chiffre annuel des émissions totales faites sur les marchés du globe pendant ces dernières années. Ces émissions se sont, en effet, élevées:
En 1903, à 9.566 millions;
En 1904, à 12.598 millions ;
En 1905, à 17.431 militions ;
En 1906, à 16.238 millions ; soit une moyenne de 14 milliards par an. Ne perdons point de vue, d'ailleurs, que ces années furent absolument exceptionnelles, si exceptionnelles même que la crise intense traversée aujourd'hui par l'industrie tire principalement son origine de cette débauche d'émission. Non seulement de pareils chiffres ne furent jamais atteints pendant le dernier quart du xixe siècle, mais la pensée même de prélever une somme aussi colossale sur l'épargne mondiale eût été traitée, hier encore, de pure folie !
» C'est donc seulement dans le cas, bien improbable,
où la situation économique serait particulièrement favorable que les belligérants pourront trouver, en principe, les 20 milliards nécessaires à une année de lutte, sous la condition expresse, toutefois, que la presque totalité des épargnes de la planète viennent affluer dans leurs caisses. Cette condition se trouvant difficilement réalisable, à cause des barrières que la politique élèvera aux frontières de certains Etats et du nombre de besoins qu-il conviendra de satisfaire à tout prix en d'autres points du globe, on est amené logiquement à conclure que les deux adversaires ne trouveront dans l'emprunt qu'une partie des capitaux nécessaires à la lutte. »
Le passage ci-dessus, extrait du livre si intéressant de M. Serrigny, pose bien dans toute sa clarté la difficulté du problème du recours au crédit public en temps de guerre. Certaines de ses considérations sont cependant discutables. Il nous paraît évident, tout d'abord, que la guerre ne peut durer qu'autant que chacun des belligérants peut en solder les frais d'une manière ou d'une autre: le jour, en effet, où l'un d'eux n'aurait plus d'argent et ne disposerait d'aucun moyen pour s'en procurer, il devrait nécessairement signer la paix. Il n'est donc point certain, a priori, que le coût des guerres doive s'enfler toujours davantage jusqu'à devenir monstrueux: tout est relatif et si les guerres contemporaines, malgré leur courte durée, absorbent peut-être plus de capitaux que les grandes orgies guerrières du dernier siècle, il ne faut pas oublier, d'autre part, que la prospérité publique s'est considérablement accrue pendant cette même période et que l'argent n'a plus aujourd'hui la valeur d'autrefois.
Mais en supposant que la note à payer dans une guerre entre l 'Allemagne et la France atteindrait vingt milliards, faut-il croire qu'elle serait au-dessus des forces financiè-res du monde entier et qu'elle ne pourrait pas être soldée? Point du tout ; tant que le crédit des belligérants ne sera pas ruiné, ils trouveront à emprunter, sinon en espèces, du moins en nature. Si les disponibilités mondiales ne sont
pas suffisantes pour couvrir les dépenses de guerre, on créera des bons de réquisition, des billets, du papier de toute sorte, et les prêts se feront en nature. Puis, tout sera liquidé à la paix. Une grande guerre, telle que la conçoit M. Serrigny, vivra en majeure partie de crédit, et si les disponibilités mondiales ont été épuisées, il en résultera seulement une longue, très longue liquidation. On donnera ainsi le temps à l'épargne de se reformer et de chasser peu à peu tous les papiers d'un caractère fiduciaire émis pour les besoins de la guerre.