CHAPITRE VII LES TEMPÊTES DE BOURSES
Comme nous venons de le dire, le crédit est un organisme très délicat, très sensible, et il n'est par conséquent point étonnant qu'il y ait parfois quelques frottements dans les rouages, certaines perturbations dans le mécanisme. Ce sont ce que l'on appelle les crises de Bourse.
La déclaration d'une grande guerre, ou la déclaration d'une guerre peu importante en elle-même, mais susceptible d'amener des complications européennes, cause toujours une certaine dépression à la Bourse. Parfois même, l'effet est plus profond, mieux senti, et l'on assiste alors à ce que M. Neymarck appelle, d'un nom très expressif, une (( tempête de Bourse ».
Les professionnels du marché, spéculateurs, capitalistes, porteurs de titres, se rappelleront longtemps celles des 1er, 9, 10 et 12 octobre 1912, provoquées par la mobilisation balkanique contre la Turquie. Les ordres de vente affluaient de tous côtés sur le marché de Paris ; les cours s'effondraient sur toutes les valeurs sans qu'une demande de quelque importance pût absorber les offres. Et il en était cle même sur toutes les grandes places de l'Europe.
Du 30 septembre au 12 octobre, le 3 0/0 Russe, 1891, baissa de 9 f r. 75 ; le 4 0/0 serbe, 1895, cle 19 f r. 25 ; le 4 0/0 turc de 11 fr. 50; le 4 1/2 0/0 bulgare de 47 francs par obligation de 500 francs; le 4 0/Oliongrois et le 4 0/0 autrichien de 1 f r. 50 à 2 francs ; le 4 0/0 roumain de 5 francs ; les fonds anglais d'un point; le 3 0/0 allemand et prussien de 2 points; le 3 0/0 français de 2 fr. 40. Sur les titres divers, actions de sociétés de crédit, actions industrielles,
des différences de cours énormes eurent lieu. Nous relevons, au hasard de la cote, quelques titres :
La Banque de Paris et des Pays-Bas baissa de 165 fr. ; la Banque d'Algérie de 860 francs, la Compagnie Algérienne de 150 francs, le Crédit Lyonnais de 103 francs; la Banque de l'Union Parisienne de 220 francs, la Russo- Asiatique de 120 francs, l'Union à Moscou de 145 francs, la Banque Ottomane de 64 francs, le Rio-Tinto de 360 fr., le Naphte de Bakou de 365 francs, la Sosnowice de 400 fr., la Douetz de 285 francs, la Briansk de 122 francs, Moktael-Hadid de 530 francs, les Phosphates de Gafsa, les mines de Krivoï-Rog, les aciéries, mines et forges de Longwy, Micheville, Bruay, etc., ont suivi le mouvement sans autre raison que la baisse générale.
« Il nous faut remonter bien loin dans nos souvenirs déjà anciens, dit M. Neymarck, pour retrouver des Bourses semblables à celles des 9 et 12 octobre 1912. Nous n'en trouvons que deux: celle des 19 et 21 janvier 1882, au moment du krach de l'Union Générale; et celle, en sens contraire, du 5 juillet 1866 après Sadowa, quand, le matin, le Journal officiel annonçait que l'empereur d'Autriche cédait la Vénétie à Napoléon III qui la donnait à Victor- Emmanuel, et que la paix était conclue entre la Prusse et l'Autriche. A la Bourse du 5 juillet 1866, ce fut une explosion de hausse : le 4 juillet, la rente italienne clôturait à 42 francs ; elle ouvrait le lendemain à 70 francs. Quelques valeurs, notamment les Lombards, les Autrichiens, la Rente espagnole, le Nord de l'Espagne, la Compagnie Transatlantique, haussèrent de 70, 100 et 150 francs (1). ))
A une époque plus rapprochée de nous, en 1904, lors de la guerre russo- japonaise, la Bourse du 20 février 1904 fut lamentable. M. Rouvier, alors ministre des Finances, crut devoir intervenir et employer ce que M. Neymarck appelait alors des (( mesures de prophylaxie financière ».
Pourquoi les mouvements de hausse ou de baisse, de
(1) Le Rentier du 17 octobre|1912.
recul ou de reprise, presque instantanés d'une minute à l'autre, sont-ils aujourd'hui plus brusques, plus rapides qu 'autrefois ?
Il n'y avait jadis, avant 1870 et jusqu'au krach de 1882, qu'un groupe, nombreux sans doute, mais relativement limité, de spéculateurs, de professionnels, de public faisant des opérations de Bourse à terme, ayant des positions prises, à la hausse ou à la baisse, d'une certaine importance. Survenait-il un événement politique, commercial ou financier qui émotionnait le marché et influençait les cours? On (( liquidait » soit sur le marché, soit en dehors du marché, grâce à des concours pécuniaires qu'on trouvait toujours auprès de maisons qui se substituaient aux acheteurs défaillants, levaient les titres achetés à terme, ou bien, quand il s'agissait d'une spéculation à la baisse, fournissaient les titres aux vendeurs à découvert. La crise était ainsi terminée et le marché reprenait rapidement son assiette.
Il n'en est plus de même aujourd'hui. Depuis 1890, la fortune mobilière, rentes, actions et obligations françaises et étrangères, appartenant en propre aux capitalistes français, s'est considérablement accrue. Son morcellement est infini. Aujourd'hui, clans toutes les villes, les plus grandes comme les plus petites, dans tous les villages et les hameaux les plus reculés, il se trouve des détenteurs de titres mobiliers, des capitalistes et rentiers petits ou gros ayant des fonds à placer, des titres en portefeuille. De tout cela, il résulte que l'impressionnabilité du marché est devenue extrême. On ne peut empêcher que le même jour, à la même minute, une nouvelle, une information politique ou financière ne produise la même impression dans l'esprit de mille, dix mille, cent mille personnes et que chacune d'elles ne se dise: (( cette nouvelle fera hausser ou baisser ». C'est ainsi que de tous les points du pays affluent, le même jour, à la même heure, des milliers et des milliers d'ordres d'achat ou de vente qui viennent s'ajouter aux opérations habituelles des professionnels du marché. Dans ces moûve-
ments fiévreux, le nombre des ordres d'achat ou de vente dépasse le plus souvent le nombre et la quantité de valeurs à acheter ou à vendre : presque tous les ordres à exécuter sont conçus dans le même sens, acheter ou vendre, car ils ont été donnés sous l'impression d'une même nouvelle. C'est ainsi que se produisent, surtout à l'occasion des conflits internationaux, de violentes baisses ou de non moins violentes reprises de cours.
Ce qui paraît moins explicable, c'est la raison pour laquelle toutes les valeurs d'un même marché sont atteintes par une tempête de Bourse. Comment se fait-il, par exemple, qu'une guerre entre la Eussie et le Japon puisse affecter des valeurs françaises de charbonnages ou des valeurs de chemins de fer américains? La baisse produite ne tient nullement à une cause propre à ces valeurs; il n'y a donc là qu'un contre-coup.
Il faut bien, en effet, se rendre compte de ce phénomène : quand un ou deux compartiments très importants de la Bourse sont soudain et profondément atteints, les autres en éprouvent, passagèrement tout au moins, une secousse. Beaucoup de spéculateurs s 'engagent sur plusieurs valeurs à la fois, ou du moins, en dehors de leurs engagements sur une seule valeur, possèdent en portefeuille des titres divers. Quand la tourmente vient les surprendre, ils sont obligés d'effectuer des réalisations et ils commencent par tendre les titres qu'ils possèdent et qui ont le moins fléchi, ce qui cause à ceux-ci une faiblesse.
Il y a, en outre, une raison générale qui, en cas de grande guerre entre des puissances de premier ordre, fait subir le contre-coup de la baisse des titres des belligérants aux valeurs même que le conflit ne peut directement atteindre. Au point de vue financier, comme nous l'avons dit à maintes reprises, une grande guerre cause une forte demande de capitaux, qui vont être détruits sans compensation. Elle fait, en outre, apparaître pour un temps prochain des emprunts à des conditions avantageuses pour le souscripteur. Enfin, une grande guerre produit sur l'opinion publique,
même des pays neutres, un effet réfrigérant; elle rend plus enclin soit au pessimisme, soit du moins à la prudence et à la circonspection.
Nous citerons, en terminant, le mot d'un vieil économiste allemand, Mébénius : « La guerre est le temps de moisson des capitalistes » (1). Il serait plus juste de dire que c'est pour eux un temps de semences. Comme ils ne l'ont pas appelée de leurs vœux et que, d'autre part, ils en souffrent dans leurs épargnes anciennes, il est juste qu'ils y trouvent quelque compensation pour leurs épargnes actuelles.
On sait quelle influence a sur le marché des valeurs l'état du marché cle l'argent : suivant qu'il y a gêne ou abondance monétaire, la spéculation en Bourse est notablement ralentie ou, au contraire, favorisée. C'est pourquoi, en raison surtout de l'importance qu'a pour eux la ressource du marché intérieur, les belligérants doivent s'efforcer de ne rien faire qui puisse effrayer les bas de laine et provoquer, par suite, une fuite monétaire, une crise de l'or.
(J) L'Economiste français, 1904, tome I, page 237.