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CHAPITRE VI 1 1 LA CUISE DE L'OR

Malgré toutes leurs précautions, d'ailleurs, les Etats engagés dans un conflit international, du moins dans un conflit sérieux, auront bien de la peine à éviter une débâcle monétaire et n'arriveront jamais à enrayer complètement la thésaurisation du métal. La simple éventualité même d'une guerre suffit pour inspirer assez de crainte aux épargnants et pour faire retirer de la circulation une notable partie de l'or qui s'y trouve. C'est ce qui s'est produit justement dans divers grands pays d'Europe à l'occasion du conflit balkanique, qui menaçait de s'étendre et de provoquer sur le continent une conflagration générale.

En ce qui concerne la France, M. Emile Berr publia, en son temps, dans le Figaro, l'interview suivante à ce sujet (1) :

(( Depuis trois semaines environ se produit chez nous un phénomène qui n'est pas nouveau, mais dont la réapparition jette toujours une certaine inquiétude dans les esprits. L'or se cache, l'or fait prime, et l'on s'en est demandé la raison.

» D'optimistes financiers ont répondu que cette raison, ou plutôt ces raisons, étaient purement économiques. On a parlé d'exportations d'or prochaines nécessitées par le règlement d'importants achats à l'étranger, ceux, par exemple, du coton que nous vend l'Egypte.

» M. Neymarck, que nous interrogions hier à ce sujet, nous a dit :

(1) Le Rentier du 7 octobre 1912.

)) Je ne crois pas du tout qu'il y ait ici des raisons économiques à invoquer. La récolte du coton en Egypte? Mais chaque année à la même époque nous voyons effectuer les paiements considérables qu'elle comporte et il ne s'en suit nécessairement ni une raréfaction, ni, par conséquent, un renchérissement de l'or. On oublie toujours que nous avons, au point de vue monétaire, la plus belle, la plus enviable situation qui soit au monde... Non, nous n'avons pas à redouter de manquer d'or parce qu'une récolte payable en or se prépare à l'étranger ou parce que, n'importe où, sévit une crise commerciale qui fera sortir un peu de numéraire de chez nous. Nous sommes trop riches pour avoir à nous occuper de ces accidents-là.

» Ce qui se passe depuis trois semaines est tout bonnement le recommencement de ce qui s 'est passé au mois de juin de l'an dernier au moment de l'affaire d'Agadir. C'est un mouvement de défiance absolument général et spontané, où la haute banque n'est pour rien. Eetenez ceci: ce ne sont pas les professionnels, ce ne sont pas les financiers qui drainent l'or et l'emprisonnent. C'est nous tous, bourgeois petits et gros, qui, en prudents époux et en bons pères de famille, envisageons depuis l'ouverture de la crise balkanique une conflagration possible. Je ne dis pas que nous y croyons, mais la prudence, en économie domestique aussi bien qu'en politique et art militaire, est de toujours agir comme si l'on jugeait imminents et inévitables les malheurs auxquels, dans le fond de son cœur, on croit le moins. Et alors, quel est le geste qui s'impose en pareil cas? C'est de garder un peu d'or dans sa caisse, de quoi, s'il se déclarait une guerre générale, assurer la vie des siens pendant deux ou trois mois. Les hommes de ma génération se rappellent 1870... et le numéraire introuvable dès le début de la guerre. Et, à tout hasard, on se prémunit contre l'insupportable gêne, bien plus grave encore qu'en 1870, que créerait une telle disette...

» Mais il n'y a dans ce qui se passe aucune influence d'en haut, ni rien de prémédité, ni d'organisé par qui que ce

soit. C 'est le « bas de laine » qui prend peur et se défend. Et si cette raréfaction de l'or s'est manifestée d'une façon si rapide, c'est justement que des milliers et des milliers de mains ont retenu cet or à la fois ».

En Allemagne, la crainte d'une extension des affaires balkaniques a produit le même resserrement monétaire, même un resserrement plus prononcé à cause des énormes besoins .d'or du pays. En effet, le développement extrêmement rapide de la vie économique allemande et du marché financier de Berlin, par l'extension considérable des exploitations et le vif accroissement des échanges internationaux qui en résultent, absorbe des sommes gigantesques et les moindres difficultés monétaires tendent toujours à se changer en débâcle. Déjà, en 1911, lors de l'affaire d'Agadir, le retrait d'importantes créances françaises avait provoqué en Allemagne une panique. L 'Empire fut obligé sans transition de combler d'une autre manière les lacunes produites par le retrait des capitaux français et la thésaurisation privée. Cela ne put naturellement se faire sans un renchérissement de l'argent et la gêne monétaire extraordinaire qui en résulta alors pour le marché allemand se maintint, bien qu'avec une une légère atténuation, durant tout le printemps de 1912. L'amélioration qui s'était produite en l 'été de la même année ne tarda pas à disparaître faisant place, en septembre, à une plus forte tension à la suite de la guerre des Balkans et de la crainte qu'il pouvait en résulter une grande guerre européenne. On constata ailors non seulement une forte réserve des détenteurs d'épargne, mais on remarqua encore que le public se mit à thésauriser les espèces dans une large mesure.

D'ailleurs, une fois la crainte passée, la thésaurisation cessa. C'est ce que montre bien le bulletin suivant de la Bourse de Berlin emprunté au journal L'Information, du 6 avril 1913 :

(( La situation politique internationale ne préoccupe plus outre mesure Popinion publique; on considère l'entente des puissances comme assez solide pour venir à bout des

marchandages des alliés balkaniques dans leur ensemble et dans la question de Sent a ri on particulier.

)) Mais si Ton ne craint plus, pour le moment du moins, que l'imbroglio balkanique puisse dégénérer en une guerre européenne, la crainte que nous avions eue à ce propos n'a pas disparu sans laisser de traces: nos nerfs sont affaiblis et facilement irritables; il nous manque encore le sentiment de sécurité, de confiance en les autres — et en nousmêmes. La Bourse reflète fidèlement cet état d'âme du public. Tout en faisant preuve de plus de calme et de plus d'optimisme, elle demeure hésitante. Le public brille encore par son absence; mais, s'il n'achète pas, il ne vend pas non plus. En tous cas, il y avait, cette semaine, de nouveaux progrès par rapport à la semaine dernière, laquelle marquait déjà une amélioration comparativement à la précédente.

» L'amélioration s'est notamment manifestée sur le marché monétaire. On ne peut naturellement pas encore parler d'aisance absolue. Celle-ci ne pourrait se produire qu'à la suite du retour des capitaux considérables qui s'étaient cachés lors des craintes de guerre et dont une partie avait même fui à l'étranger, pour se mettre à l'abri des surprises en Suisse, en Hollande ou ailleurs; ces capitaux ne sont certainement pas encore revenus en présence de cet autre danger que présente l'impôt d'un milliard, en une fois, pour les besoins militaires extraordinaires... Quoi qu 'il en soit, la fin de la gêne monétaire profite aux fonds d'Etat indigènes, qui ont sensiblement monté, grâce aussi à la cessation de l'irritante campagne anti-française qui avait servi à la propagande en faveur des nouvelles lois militaires. »

Ainsi donc la déclaration d'un conflit international, même la simple crainte qu'un pareil conflit n'éclate, suffit pour que le public thésaurise, du moins dans les pays particulièrement intéressés. Le seul remède à cette thésaurisation, si gênante pour le commerce et l'industrie, consiste à permettre aux banques d'émission de mettre en cirçulation

du petit papier, de faibles coupures, ainsi de 20, de 10 et de 5 francs. Ces billets finissent peu à peu par se substituer à l'or dans les mains des particuliers et par le chasser dans les caisses de l'institut d'émission. Là, il est à la disposition de ceux qui ne peuvent s 'en passer, ce qui permet d'effectuer sans aucune gêne les règlements internationaux.

La crise monétaire est, en général, plus grave, en temps de guerre, dans les pays qui ne sont pas monométallistesor, car, en vertu du principe que (( la mauvaise monnaie chasse la bonne », ce sont justement les pièces d'argent ou de bronze qui abondent au moment où l'on aurait le plus besoin de la monnaie internationale que constitue le métal jaune. C'est ce qui s'est produit en Turquie lors de la dernière guerre : il y a eu pléthore de métalliks. Les <( métalliks » sont, en Turquie, les pièces de bronze d'une piastre, de vingt, de dix ou de cinq paras. En réalité, un métallik, c'est un sou. La pléthore de ces pièces sur le marché occasionna une crise, si bien que le Gouvernement et la Cour martiale durent intervenir. Car le petit négoce refusait les métalliks par suite de la baisse de cette monnaie. La Cour martiale publia une proclamation dans les journaux, avec ordre aux agents de police de déférer devant la justice militaire ceux qui refuseraient les métalliks. Cette pléthore de sous fut causée par les changeurs et les banques qui ramassèrent à vil prix, à Salonique et dans tous les territoires occupés par les alliés balkaniques, la monnaie de billon qui n'y avait plus cours et la jetèrent sur le marché monétaire à Constantinople et en Asie-Mineure. Certaines provinces ottomanes en furent inondées: c'est ainsi qu'à Jérusalem on eut, durant une semaine, une véritable panique de" métalliks. Même les pièces turques en argent avaient perdu leur cours et l'on n'acceptait plus que des francs en argent. Beaucoup de boutiquiers fermèrent leurs magasins de peur d'être obligés par la police d'accepter les métalliks. Le cours de cette monnaie tomba brusquement, ce qui fit que personne ne voulut plus la recevoir.

DJwtres pays pourraient, en tempsi de guerre, se trouver dans nue semblable situation, notamment la France, s'il venait jamais à se produire chez nous nne sérieuse débâcle monétaire. En effet, les pièces de monnaie qui circulent en France ont deux valeurs : une valeur conventionnelle et nominale qui est inscrite sur la pièce elle-même, une valeur intrinsèque ou marchande qui résulte du cours du métal en lingots sur le marché. Ces deux valeurs.se confondent à peu près pour les monnaies d'or, Pour les pièces d'argent, il en est différemment. Ce qui fait qu'elles sont acceptées par le public pour leur valeur nominale, supérieure en fait à leur valeur réelle, c'est que la loi et les conventions en ordonnent ainsi. Si le créancier accepte de son débiteur pour une valeur de 5 francs le disque d'alliage qui n'en vaut pas la moitié, c'est qu'il est assuré, de par le concours que lui prêtera, sii besoin s'en fait sentir, l'autorité de l'Etat, qu'il la cédera au même prix. Mais ceci n'est possible que si la situation du pays où circulent les pièces d'argent assure à la balance des comptes un crédit et non un débit.

Malheureusement, cette confiance s'affaiblit et tend à disparaître lorsque des troubles intérieurs ou des complications extérieures font appréhender l'affaiblissement ou l'anéantissement de la puissance publique. Pièces d*argent ou de bronze tombent dans le discrédit et ne prêtent aux échanges qu'un concours très limité. Mais plus on les refuse, et plus elles abondent sur le marché monétaire. La perspective de conflits armés incite collectivités et particuliers à repousser les monnaies conventionnelles et à s 'approvisionner le plus possible de la monnaie qui, sur tous les marchés du monde, garde intacte sa valeur, c'està-dire de la monnaie d'or. C'est là le phénomène de thésaurisation.

Le grand réservoir d'or est, en général, dans chaque pays, la banque d'émission. Lorsque sévissent les crises monétaires, ces gigantesques réservoirs seraient vite taris

s 'ils ne fermaient . rapidement les écluses qni défendent la sortie du métal jaune. Les moyensi employés pour cela varient suivant les Etats1: le plus général consiste dans l'élévation du taux de l'escompte. La Banque de France jouit cependant de l'usage d'un autre procédé: elle a la faculté de rembourser indistinctement ses billets en or ou en pièces de 5 francs. Si elle veut garder son or, elle n'a donc qu'à payer en argent. Elle ne le fait d'ailleurs jamais qu'avec ménagement, de peur d'affoler l'opinion publique et de rendre encore plus active la thésaurisation.

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