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ET LES EMPRUNTS DES BELLIGÉRANTS

La guerre n'exerce pas 'seulement une influence sur le marché monétaire intérieur; elle atteint aussi, et profondément, le marché international. Sans compter les hypothèses spéciales dans lesquelles le conflit provoque une crainte de conflaigration générale et, par là même, un phénomène de thésaurisation privée quasi-mondial, toutes les guerres entraînent plus ou moins avec elles un resserrement monétaire dans tous les pays. Tout d'abord, en effet, une guerre, même lointaine, cause toujours dans l'esprit des capitalistes, de ceux qui détiennent l'épargne à court terme, un certain sentiment de prudence, de défiance même. En outre, les grands emprunts émis par les Etats belligérants prélèvent la plus grosse partie' des disponibilités mondiales, qui se trouvent ainsi réduites et presque insuffisantes pour leur destination normale. Enfin, la terminaison d'une grande guerre est le plus souvent le commencement d'une ère de reprise industrielle et commerciale et, par conséquent, de fiévreuse activité financière. Les emprunts de toute sorte abondent ; les escomptes, les avances sur titres, les reports deviennent plus fréquents; l'argent seul se fait rare, ou plutôt devient insuffisant pour faire face à toutes les demandes.

Parfois même, d'autres facteurs interviennent pour accroître encore la tension monétaire dans un pays donné: ce peut être, cl 'abord, la situation exceptionnelle qu'occupe un certain marché, tel le marché de Londres, sur lequel

affluent toutes les demandes d'or importantes d'Angleterre et cle l'étranger. Ce peut être aussi un facteur politique: Je retrait des capitaux étrangers placés à court terme, comme cela a eu lieu en Allemagne et en Autriche durant le conflit balkanique.

Cette guerre est, d'ailleurs, très intéressante à étudier au point de vue de sa répercussion sur le marché monétaire international. Nous lisons dans L'Information du 17 juin 1913 : (( Voici bientôt deux ans que les sujets d'anxiété se succèdent avec une rapidité déconcertante. L'été et l'automne de 1911 ont été remplis par le débat franco-allemand au sujet du Marc. A peine s'apaisait-il que l'Italie menait la campagne de Tripolitaine. Lorsque, l'année suivante, les esprits commençaient à se rasséréner, la guerre balkanique, les mobilisations austro-russes et, en dernier lieu, les querelles entre alliés au sujet du partage des dépouilles ottomanes, ont entretenu sur les marchés financiers une défiance qui n'était que trop explicable. Une tension monétaire marquée résulte des énormes dépenses de la guerre elle-même et des préparatifs qui en sont la conséquence; car aujourd'hui, loin de désarmer au lendemain de la paix, on n'a plus qu'une préoccupation: être encore beaucoup plus fort qu'on ne l'était auparavant.

» Il est naturel que dans, cette atmosphère constamment orageuse les capitalistes- aient été peu enclins à prendre des engagements. Il faut même les en louer. Mais leur abstention, surtout en 1913, ne s'est pas seulement appliquée aux opérations à terme. Ils ont de plus en plus hésité à faire de leurs épargnes l'emploi accoutumé: ils ont thésaurisé. M. Pallain, dans son dernier rapport aux actionnaires de la Banque de France, déclarait que l'encaisse de notre grand institut d'émission avait été diminuée par le fait de nombreux particuliers qui avaient enfermé chez eux, en prévision d'événements graves, des monnaies d'argent, et surtout d'or. De là, un double inconvénient:

c'étaient autant de millions soustraits à la circulation, dont l'absence se faisait sentir sur le taux du loyer de l'argent; en outre, les détenteurs de ce capital monnayé ne l'employant pas à des achats de valeurs, contribuaient indirectement à La baisse, ou tout au moins à la faiblesse des cours.

)) Cet ensemble de circonstances explique l'aspect actuel du marché de Paris, qui souffre peut-être d'une maladie de langueur, mais non d'une de ces affections graves qui mettent en péril la santé du patient. Plusieurs souscriptions ouvertes récemment y "ont eu un grand succès... ».

Les besoins d'argent du marché parisien à cette époque provenaient principalement des bons du Trésor et des notes, qui avaient été mis en pension auprès des grandes banques de la place et qu'on renouvelait de trois mois en trois mois depuis déjà assez longtemps. Par suite de l'incertitude générale de la situation, en effet, les banques procédèrent à des restrictions notables de crédit, ce qui fit que la plus grande partie des pensions ne purent être renouvelées. Les; propriétaires de ces valeurs1 furent donc gênés et durent user de l'argent au jour le jour. Ainsi plusieurs millions de notes du chemin de fer New-York Central et Hudson-River furent placées à Paris pendant le mois de mai 1913 par les soins de la maison Morgan Harjes et Cie. Mais les pensions ne furent pas renouvelées en août.

En Allemagne, la tension monétaire due à la crise balkanique fut plus violente encore, Les exigences des émissions nouvelles pesèrent lourdement sur le marché. En décembre 1912, époque peu propice pour les opérations de ce genre, l'Autriche et la Hongrie placèrent des bons du Trésor aux banques allemandes. En janvier 1913, de nouvelles demandes d'argent, non seulement par des Etats, mais aussi par des villes, se produisirent sur le marché allemand. Tout cela créa dans ce pays un grand besoin cl 'or : du métal fut acheté en Amérique, à Londres, au

Brésil, pour le compte de la Reichsbank et des banques allemandes. L'importation dç l'or en Allemagne s'éleva ainsi en mai 1913 à 25.295.000 marks contre 9.171.000 en mai 1912, en augmentation de 16.124.000 marks. L'exportation, s'éleva le même mois à 3.1847000 marks contre 4.628.000 marks en 1912, en diminution de 1.444.000 marks. L'excédent des entrées sur les sorties fut donc pour ce mois de 22.110.000 marks contre 4.543.000 en 1912.

D'ailleurs, l'importation totale pendant les cinq premiers mois de 1913, comparativement à celle de la même période de 1912, fut de 110.466.000 marks contre 67.156.000 marks, et l'exportation totale de 31.524.000 marks contre 48.690.000 marks. L'excédent total desi entrées sur les sorties fût ainsi clans ces cinq mois de 78.942.000 marks contre 18.466.000 marks en 1912.

On voit donc par là le drainage de l'or qu'il y eut à cette époque; il n'était, à vrai dire, que la conséquence pure et simple des complications extérieures et des demandes générales de capitaux qui en résultaient. La France elle-même dut se procurer de l'or en Amérique: au mois de mai 1913, 35 millions de dollars d'or avaient déjà été expédiés de New-York, depuis le commencement de l'année, à destination de Paris. Au mois de juillet de la même année, les expéditions atteignaient 41.500.000 dollars: le record établi en 1904, lors du versement de l'indemnité du Canal de Panama, était donc battu de 200.000 dollars.

Par suite, d 'ailleurs, de la solidarité des marchés monétaires, aucun de ceux-ci ne peut être épargné par une crise de l'or, par une panique de l'épargne à court terme. C'est ainsi qu'en 1913, la demande allemande pour l'or se fit sentir vivement à Londres. La Reichsbank y concurrença fortement la Banque d'Angleterre jusque sur le marché libre. Nous avons, d'ailleurs, vu ci-dessus que le marché américain lui-même ne fut pas épargné, les places européennes se faisant expédier autant de métal jaune que le leur permettait l'état cle leur balance commerciale.

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Pour mieux faire apparaître cette solidarité des divers marchés monétaires, nous allons reproduire ici une coupure du journal V Information sur la situation monétaire au 2S juin 1913:

« La Banque d'Angleterre maintient son escompte à 4 1;2 (1), et l'escompte en banque est de 4 1/4. Ces taux exceptionnels régnent depuis le commencement de Pété, ce qui inclique la condition anormale des marchés monétaires mondiaux. Ce n'est pas que la demande d'or anglais soit forte, mais on craint à Londres une fuite de Por sur le Continent. La réserve de la Banque d'Angleterre, qui est de près de 29.000.000 de livres sterling, et son encaisse or de 38.000.000 de livrés, suffiraient certainement à abaisser le loyer de l'argent, si ce n'étaient les autres marchés qui souffrent de l'état anormal des centres continentaux et du désir des banquiers du Continent de fortifier leurs positions. Les banquiers allemands passent pour avoir beaucoup emprunté à Londres afin d'acheter de Por anglais sur le marché libre et de consolider la situation de la Eeichsbank. Presque tout Por reçu cette semaine du Transvaal a été dirigé sur l'Allemagne, sauf le stock exigé par les Indes et par le commerce.

» Tout ceci fait pressentir que les banquiers, tant d'Angleterre que des autres pays, se hâtent de prendre leurs précautions et de parer aux demandes) qu'ils auront à satisfaire en automne. Personne ne les en blâmera. Il est, au contraire, très naturel, vu la condition anormale du marché, de se préparer pour la rentrée. Il ne faudrait pas cependant que l'on exagérât la prudence. Trois causes ont amené cet état critique: l'activité du commerce mondial, les retraits de capitaux faits par la France en Autriche et en Allemagne, et la méfiance éveillée sur le continent par la guerre balkanique. Les besoins du commerce ont exigé d'énormes capitaux de placement et de roulement et, d'au-

(1) Elle la élevé à 5 0/0, au mois d'octobre 1913.

tre part, les troubles politiques ont poussé les porteurs continentaux à retirer leurs fonds et à faire des réserves en espèces ».

Ainsi donc, les guerres se répercutent sur le marché monétaire international, et cela pour deux causes principales : en premier lieu, les emprunts des belligérants réduisent la masse des disponibilités mondiales; ensuite, un conflit, même lointain, provoque toujours une certaine thésaurisation, soit que l'épargne devienne défiante, soit qu'elle attende l'occasion d'un placement avantageux.

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