‹ Les finances de guerre au XXme siècleChapitre 51 sur 133 · DÉPENSES ORDINAIRES · texte numérisé non relu

DÉPENSES ORDINAIRES

EXCÉDENTS

DÉFICITS

. » Comme on le voit par le tableau ci-dessus, les dépenses ordinaires de l'Empire russe augmentèrent, dans la période de 1883 à 1903, de deux fois et demie, et les recettes

ordinaires triplèrent pendant le même temps. L'accroissement des dépenses, comme cela résulte de la comparaison des principaux chapitres de dépenses pendant les années 1886 et 1904, fut avant tout occasionné par le développement du réseau ferré de l'Etat et par les dépenses du monopole de la vente des spiritueux; ensuite, par les dépenses pour l'armée et la marine, et, en partie, par l'augmentation des dépenses pour l'administration générale » (1) .

Il faut remarquer, par contre, que les dépenses du service de la dette publique n 'augmentèrent que très peu durant cette même période, phénomène qui tient à ce que le taux de l'argent avait baissé, ce qui avait permis au ministre des Finances de réaliser certaines conversions avantageuses. En outre, la conversion méthodique des emprunts amortissables en rentes perpétuelles, d'après un plan déterminé d'avance, avait considérablement diminué la partie des dépenses annuelles- ppur le service delà dette employée à l'amortissement.

Il est difficile d'établir avec exactitude le montant de l'avoir productif de l'Etat formant la contre-partie de la dette publique et des recettes que donnait cet avoir en 1904. Etant donné la large participation de l'Etat en Russie aux entreprises industrielles et commerciales, et étant donné l'importance des biens domaniaux et des forêts domaniales, on doit se contenter de comparer au développement de la dette publique certaines parties seulement de cet avoir et de ses revenus, qui se trouvent en corrélation directe avec la dette publique.

M. Paul Leroy-Beaulieu publia, en 1904, dans la Neue Frète Presse de Vienne une étude sur les finances de la Russie. Il rappelait tout d'abord que, dans son « Traité de la science des finances », il indiquait une sorte de limite théorique au delà de laquelle la proportion de la dette

(1 ) Helfferich, Les finances des belligérants, pages 22 et suivantes.

devenait inquiétante: c'est lorsque le service annuel de la dette absorbait 35 à 40 0/0 des recettes budgétaires et, a fortiori, s'il dépassait cette proportion. Or, en 1903, c'est-à-dire avant la guerre; le budget global de l'Empire £ 'élevait à 2.057 millions de roubles, c'est-à-dire à 5 milliards et demi de francs. La dette publique russe n'exigeait annuellement, à cette date, qu'une somme de 289.300.000 roubles, soit 14 0/0 à peine du montant total du budget. On était donc encore loin de la limite dangereuse.

Ce qui avait surtout permis de consolider les finances publiques russes et ce qui nous autorise à dire aujourd'hui que celles-ci se présentaient sous un jour favorable à la veille des hostilités d'Extrême-Orient, c'est la réforme monétaire entreprise depuis déjà nombre d'années et qui commençait alors à faire sentir son heureuse influence sur l'économie générale du pays. L'objet de cette réforme était de remplacer une énorme circulation de papier-monnaie non remboursable (c'est-à-dire à cours forcé) par une circulation intérieure d'or reposant sur des assises solides. La réforme monétaire avait été, avec juste raison, considérée par les ministres des Finances russes, depuis M. Bunge, comme la condition nécessaire et préalable du rétablissement d'un ordre durable dans les finances et d'un raffermissement réel du crédit public de l'Empire. D'autre part, la réforme elle-même, c'est-à-dire le remplacement du papier-monnaie à cours forcé par des espèces en or, n'avait été possible que grâce à une politique financière sévère, conduite d'après un programme déterminé et longuement étudié.

Les raisons de cette réforme monétaire, quoique nombreuses, sont surtout d'ordre économique. La Russie avait besoin de la stabilité du change, que, seule, la monnaie d'or pouvait lui accorder. De perpétuelles oscillations, en effet, avaient auparavant lieu sur le cours du rouble, ce qui nuisait beaucoup au commerce russe d'exportation et

causait de graves perturbations dans le monde des affaires.

« La fixation du cours du rouble, dit M. Hefferïch, était indispensable pour rendre utilisable, dans des proportions importantes, lé capital des pays occidentaux plus avancés en vue de l 'ouverture et de l 'exploitation des grandes ressources naturelles du pays. Le capital venant se placer dans les pays étrangers ne redoute rien autant que Pincertitude des conditions monétaires... Effectivement, la fixation du cours du rouble eut pour conséquence, dans les années qui suivirent la réforme monétaire, d'attirer un afflux énorme de capitaux étrangers en Russie vers les entreprises industrielles et autres. Pour les finances de l'Etat, un point de vue analogue fut prédominant. L'Etat russe ne pouvait pas placer à l'étranger des emprunts libellés en roubles-papier, ou il ne pouvait le faire qu'à un taux d'intérêt qui couvrait en partie le risque du change pour le créancier étranger. C 'est pour cela que la Russie avait émis sur les places occidentales presque exclusivement des emprunts or, et ici, c'était l 'Etat qui avait à supporter le risque du change. Pour le service de ces emprunts l'Etat avait chaque année à tenir prêt unmontant fixe en or, alors que les recettes budgétaires avaient lieu en papiermonnaie... Ces inconvénients du papier-monnaie se faisaient surtout cruellement sentir dans les moments d'inquiétudes politiques, notamment dans l'éventualité d'une guerre, c'est-à-$ire lorsque la surcharge budgétaire résultant d!une baisse du change est la plus redoutée et la plus dangereuse. La forte baisse du rouble, en 1887, la dépréciation, considérable durant la guerre turco:russe (1876-78), avaient montré clairement les inconvénients du papiermonnaie au point de vue de la mobilisation financière : le maintien du service des anciens emprunts est rendu plus difficile et le crédit de l'Etat mis en question au moment où celui-ci se voit obligé de faire appel au marché des capitaux sur une plus grande échelle. »

M. Schultze Gavernitz a donc raison de considérer la

réforme monétaire russe comme le côté politico-financier de la politique mondiale de l'Empire des Czars,

Le problème de la réforme avait été, pour l'Etat, de rembourser à la Banque l'énorme emprunt sans intérêt qu'il avait contracté sous forme d'émission de billets de crédit. Ce remboursement mit la Banque en mesure de reprendre et de maintenir l'échange des billets émis par elle contre de l'or. La dette sans intérêt de l'Etat à la Banque avait atteint parfois plus d'un milliard de roubles. De 1882 à 1902, elle avait été graduellement remboursée, en partie en billets de crédit, dont la rentrée diminua l'émission, de la Banque, en partie en or, qui remplaça la monnaie de papier dans la circulation et renforça aussi le fonds d'échange de la Banque. A côté de cela, l'Etat s'était constitué un crédit considérable en compte-courant à la Banque, en versant à celle-ci de l'or.

En connexion avec la réforme monétaire, la Banque de . Russie s'était vu imposer un statut par lequel son droit d'émettre des billets de crédit était limité dans l'intérêt de la conservation de l'étalon d'or. Tant que le montant de ces billets ne dépassait pas 600 millions de roubles, la couverture en or ne devait pas être moindre de la moitié du montant des billets émis. Au-dessus de 600 millions, les billets mis en circulation devaient être couverts en or, rouble pour rouble. Cette prescrition est d'une grande importance si l'on veut se rendre compte a priori de l'appui financier que la Banque de Russie pouvait donner à l'Etat, dans ces conditions, pour les besoins de la guerre. Etant donné les paiements que l'Empire devait faire à l'étranger, ainsi que pour pouvoir agir le cas échéant sur le change, la Banque de Russie tenait une partie de la couverture en traites d'or sur l'étranger dans son portefeuille ainsi qu'en espèces d'or chez des banquiers étrangers.

En 1903, la circulation des billets de crédit émis par la Banque de Russie avait été, en moyenne, de 580 millions de roubles. Le stock métallique s'était élevé, d'autre part, à 80<3.500.000 roubles, dont 724.300.000 roubles en or et

79.200.000 en monnaie d'argent. Il faut y ajouter 79 millions 400.000 R. de traites d'or sur l'étranger et de dispo-„ nibilités auprès de banques étrangères. Cela représentait donc une couverture métallique de 883 millions de roubles, qui dépassait de 52 0/0 le montant des billets mis en circulation. L 'importance absolue du stock d 'or de la Banque de Russie, en 1903, y compris les traites et l'or à l'étranger (803.700.000 R. = 1.736.000.000 M. = 2.168.000.000 F.) n'était dépassée à cette époque que par le stock d'or de la Banque de France, qui était de plus de 2 milliards et demi de francs. La Banque d'Angleterre ne pouvait montrer au même moment qu'une encaisse or de 703 millions de marks == 885 millions de francs, et la Banque d'Allemagne voyait son stock d'or se chiffrer par 650 millions de marks == 820 millions de francs. Il est vrai que les engagements à échéance quotidienne de la Banque de Russie, qu'on pouvait opposer, en dehors des billets, au stock d'or, étaient considérables. Ces engagements s'élevaient, envers les institutions publiques seules, à 519.300.000 R. et la totalité des engagements à échéance quotidienne à 633 millions 300.000 R. Malgré cela, la couverture des billets de banque et des obligations à échéance quotidienne était, en 1903, de 73 0/0, c'est-à-dire identique à celle de la Banque de France, tandis qu'elle n'était que de 43,5 0/0 en Angleterre et de 52,3 0/0 pour la Banque d'Empire d'Allemagne. Nulle part les résultats de la politique financière de la Russie pendant les vingt années précédentes ne ressortaient avec autant de netteté que dans les bases larges et solides de la circulation monétaire au début de l'année de guerre 1904.

Nous donnons ci-dessous, en millions de roubles, un tableau résumant les principaux éléments de la circulation monétaire de l'Empire depuis 1897, c'est-à-dire depuis l'Oukase impérial (du 3/15 janvier 1897) qui a introduit en Russie l'étalon d'or, jusqu'au début de 1904 (1) :

(1) Le Marché financier, année 1903-04, page 632.

OR

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