III. Les finances turques de la guerre à la Tripolitaine
Le 28 septembre 1911, le chargé d'affaires d'Italie à Constantinopie, M. G. de Martino, remettait à la Porte un ultimatum où étaient exposées les raisons pour lesquelles son Gouvernement, se voyant « forcé de songer à protéger sa dignité et ses intérêts », avait décidé de « procéder à l'occupation militaire de la Tripolitaine et de la Cyrénaïque ». La Porte répondit par une note remise le 29 à M. de San Giuliano par le chargé d 'affaires ottoman à Rome, demandant à ce que le Gouvernement royal « fît connaître
la nature des garanties demandées » pour assurer l'expansion de ses intérêts économiques. Pour toute réponse, le Gouvernement italien fit remettre par M. de Martino une déclaration de guerre formelle et les hostilités commencèrent aussitôt. Le 3 octobre, l'escadre italienne ouvrait le feu sur Tripoli, et le 5 octobre au matin, le drapeau italien était hissé sur la ville. La guerre se poursuivit ainsi pendant une année et ne se termina que lorsque les complications balkaniques permirent à la Turquie d'abandonner la Tripolitaine sans la réprobation de l'Islam. Les pourparlers de paix, commencés en France et continués à Oucliy, aboutirent après d'interminables discussions à la signature, le 18 octobre 1912, du traité de paix dit (( Traité de Lausanne » (1).
La guerre de Tripolitaine coûta peu à la Turquie, en argent comme en hommes. Elle se faisait, en effet, dans ses domaines. En outre, la solidarité islamique et l'esprit belliqueux des Bédouins, toujours prêts au pillage, suffirent pour përmettre l'enrôlement de nombreuses bandes arabes dans des cadres turcs, sous la direction de quelques chefs expérimentés qui tirèrent le meilleur parti d'une situation difficile (2).
Mais les dommages indirects furent très sensibles. L'expulsion des Italiens, qui étaient près de vingt mille en Turquie, presque tous ouvriers ou commerçants, provoqua une gêne dans le monde des affaires, tandis que l'activité des escadres italiennes, surtout dans l'Archipel, entravait les transactions par mer. Mais surtout la guerre empêcha la possibilité de tout emprunt, les Etats neutres refusant leur autorisation à l'admission d'un emprunt sur leurs marchés, et, bien que les finances ottomanes ne fussent pas en mauvaise posture, les embarras intérieurs et les menaces balkaniques firent bientôt sentir le besoin d'argent. Il
(1) Le Marché financier en 1912, par Raffalovich, page 683.
(2) La Grande Revue du 10 novembre 1912 : Le bilan de la guerre italo-turque, par Albert Dauzat
faut toutefois remarquer que l'indemnité de 50 millions résultant du traité de Lausanne fut très avantageuse pour la Turquie.
Il est très difficile de lire dans les comptabilités publiques de l 'Empire ottoman. D 'après les déclarations mêmes faites à la Chambre des députés par le ministre des Finances, M. Naïl bey, au commencement de décembre 1912, le budget de la guerre ne mérita jamais le nom de budget. « Depuis la proclamation de la Constitution, disait-il, il consiste en un véritable compte-courant ouvert au ministre de la Guerre et dont celui-ci dispose à sa guise. Il n'existe aucun moyen de contrôle, puisque Mahmoud Chevket pacha a déclaré lui-même qu'il ne tient pas de comptes réguliers. De tels procédés portent atteinte au crédit de l'Empire, accusé de ne pas savoir où vont la moitié des sommes portées à son budget » (1). Ces paroles sont d'autant plus graves qu'elles n'émanent pas d'un député critiquant le Cabinet, mais d'un membre même du Cabinet dénonçant avec énergie les procédés condamnables d'un de ses collègues.
Pour donner une autre preuve de l'incohérence qui régnait à ce moment dans les finances ottomanes, nous empruntons au Journal de la Chambre de commerce de Constantinople les renseignements suivants sur la formation de la dette flottante turque et les projets de règlement.
La dette flottante s 'est constituée par les emprunts arbitraires de l'Ancien Régime et par les procédés spéciaux de comptabilité de l'Etat à l'égard de ses fournisseurs et de ses fonctionnaires. Le Trésor s'appropriait sans scrupule les cautionnements des adjudicataires de fournitures ou de travaux publics, ou même de simples soumissionnaires.
C'est ainsi que fut créée la dette flottante. A la fin de 1912, elle comprenait (en piastres) :
(1) Le Marché financier en 1911, par RafTalovich.
Banque agricole
Arriérés de soldes aux troupes
Arriérés d'appointements aux fonctionnaires.
Airiérés d'appointements divers
Caisse d'épargne et de retraite civile
Caisse d'épargne et de retraite militaire
Fournisseurs du Séraskiérat . , ^
Fournisseurs divers
Rations militaires
Dettes diverses, loyers, ele • • . . . .
Constructions
Emprunts divers
Diverses dettes en suspens
Total
Avant l'ouverture des hostilités en Tripoli taine, le nouveau Béginie se proposait de régler cette dette de la manière suivante :
Vu le désordre d 'une comptabilité qui ne lui permettait pas de se rendre compte du montant total de la dette, le ministère avait invité les créanciers à présenter leurs titres : la loi du 26 juin 1909 les mettait en demeure de produire leurs demandes, avec pièces à l'appui, dans un délai de deux mois à dater de la promulgation de la loi. Le délai passé, les réclamations ne devaient plus être admises, sauf le cas d'excuse légitime. La vérification et l'admission définitive des créances devaient faire l'objet, ainsi que leur remboursement, d'une loi spéciale dont le projet avait été soumis au commencement de l'année 1911 au Parlement ottoman.
Malgré cet état chaotique des, finances turques, on peut dire, mais sans préciser les chiffres, que le Grouvernement de Constantinople fit face à la guerre contre l'Italie grâce à des avances qu'il obtint des banques contre remise de bons du Trésor affectés de garanties spéciales. Etant donné le système si défectueux de comptabilité employé par la Turquie, et qui consiste à payer tant qu'il y a de l'argent pour faire face aux besoins présents, quitte à recourir ensuite à toutes sortes d'expédients pour se procurer des ressources, il est impossible de dire si toutes ces avances consen-
ties par les banques furent exclusivement absorbées par le règlement des dépenses de guerre, mais, ce qu'il y a de certain, c'est qu'elles furent surtout provoquées par les hostilités de Tripolitaine.
Ne pouvant emprunter sur les marchés de Paris, Berlin et Londres, qui avaient momentanément fermé leurs 'portes aux deux belligérants dans un esprit d'impartiale neutralité, la Turquie ne pouvait songer qu'à deux moyens normaux pour se procurer des ressources : demander aux banques des avances à court terme en leur consentant des conditions tentantes; recourir aux impôts de guerre. L'Empire ottoman n'en était pas encore arrivé, en effet, au point de recourir d'une façon continue à de purs expédients, analogues à ceux dont il dut user dans la suite pour se défendre contre les Balkaniques.
Le ' Gouvernement turc utilisa les deux procédés dont nous parlons ci-dessus. Il se livra d'abord à de nombreuses et onéreuses émissions de bons du Trésor.. Favorisées un moment, dès le début de la guerre, par la concurrence que les banques se faisaient entre elles à leur sujet, ces émissions devinrent bientôt de plus en plus difficiles et coûteuses. Le Gouvernement n'hésita pas, d'ailleurs, à donner des garanties sérieuses et à consentir un intérêt élevé : une avance de 300.000 livres turques fut même gagée sur des valeurs et bijoux ayant appartenu au sultan Abd-ul- Hamid.
La plupart des avances qui eurent lieu furent consenties à la Turquie par le groupe financier français ayant à sa tête la Banque ottomane. Ces avances ne. furent jamais d'ailleurs considérables, leAGouvernement de Constantinople se contentant de négocier au jour le jour suivant ses besoins. Cependant, vers le commencement du mois de mai 1912, ce Gouvernement conclut avec le groupe ci-dessus désigné un contrat relatif à un emprunt 4 0/0 de 10 millions de livres turques, emprunt dont l'émission pouvait être différée jusqu'au mois d'avril 1913. Il était garanti par les 8 0/0 des droits de douane non encore affectés à d'autres
emprunts dans les cinq provinces de Beyrouth, Salonique, Trébyzonde, Smyrne, Ezeronne ou Alep. Il ne fut avancé immédiatement à la Turquie que 2,5 millions de livres turques pour la construction de chemins de fer. Le solde devait servir à couvrir les déficits budgétaires et les dépenses de la guerre de Libye. Bientôt après la conclusion du contrat, on apprit que le Gouvernement ottoman anticipait, pour combler ses déficits budgétaires, sur le montant de l'emprunt négocié avec la Banque ottomane.
En février 1912, le Gouvernement impérial chargea cette Banque de procéder à la conversion en 4 0/0 de l'emprunt 5 0/0 1886 et, en outre, d'obtenir le consentement des porteurs d'obligations 4 0/0 1890 afin de réduire de 1 0/0 à 1/2 0/0 l'amortissement stipulé. Ces opérations devaient procurer au Trésor une économie annuelle d'environ 1.500.000 Ltq.
Enfin, vers la fin des hostilités, en juillet 1912, le Gouvernement présenta au Parlement ottoman un projet de loi instituant dans l'Empire des impôts de guerre: surtaxe de 25 0/0 ajoutée aux impôts sur la propriété et les professions, impôt de 3 0/0 sur les traitements des fonctionnaires, impôt de 10 paras par kilog de sel, surtaxe sur l'alcool, impôt d'exemption militaire, tous impôts dont on attendait un produit global de 2 millions de, livres turques annuellement.