IV. Les leçons de la guerre italo-turque
Nous avons vu, en étudiant la politique financière suivie par l'Italie, que le Gouvernement avait pu supporter les dépenses militaires et politiques de la guerre au moyen des seules ressources du Trésor. Ces ressources avaient été grossies graduellement le long des bonnes années financières, de sorte qu'à l'ouverture des hostilités la situation était presque brillante.
Toutefois, la conquête de la Tripolitaine ne fut pas sans peser sur les finances publiques de la Péninsule et sans
avoir son contre-coup sur les rouages mêmes de la production italienne. De la guerre, en effet, sous l'aspect économique, il résulta une lourde charge pour les finances de l'Etat, un ralentissement dans le mouvement des affaires, une dépression sur le marché monétaire et dans le cours des valeurs, un changement dans le mouvement bancaire, une diminution dans l'activité de quelques industries et de quelques branches du commerce, en dernier lieu un chômage assez important pour la classe ouvrière, surtout pour le personnel industriel non qualifié (unskilled labor) et pour les ouvriers du bâtiment. Il est à remarquer aussi qu'il se produisit un ralentissement bien caractérisé dans l'afflux des dépôts dans les caisses d'épargne ordinaires et postales, ainsi que dans les Banques, non seulement par suite de la stagnation des affaires, mais aussi du drainage de la nouvelle épargne opéré par l'Etat au moyen de ses émissions de bons du Trésor.
Il ne faudrait cependant point s'exagérer ce mouvement de tassement et de légère dépression économique dû à l'état d'hostilité en Tripolitaine et aux conséquences de la conquête. Une meilleure tendance se fit jour dès la signature de la paix et l 'on put même remarquer un mouvement de reprise, contrarié toutefois par la gravité des affaires d'Orient et par la cherté de l'argent sur tous les marchés.
D'après le Populo Romano, voici le résumé de la situation du Trésor italien avant et pendant la guerre, en arrivant jusqu'au 31 juillet 1912 (1) :
Avant la Guerre
Résidus actifs
1er juillet 1911 31 août 1911
Lire
Pendant la Guerre
31 décembre 1911
Lire
30 avril 1912
30 juin 1912
31 juillet 1912
(1) Le Rentier du 17 septembre 1912. Moniteur des intérêts matériels du 11 octobre 1912.
Ce petit tableau exige peu de commentaires : si, en décembre 1911, la situation du Trésor fut un peu déprimée et ses disponibilités réduites, on voit que, dès le mois d'avril 1912, un mouvement de relèvement très important s'était déjà produit et que, malgré les énormes dépenses nécessitées par la guerre depuis dix mois, elle était même devenue meilleure qu'elle n'était le 1er juillet 1911.
Ces résultats méritent d'être connus: ils montrent qu'après avoir fait face aux dépenses d'une guerre longue, difficile et coûteuse, les finances italiennes se comportaient brillamment, ce qui était tout à l'honneur du Gouvernement et de ceux qui avaient eu la lourde charge d'administrer les deniers publics.
Les renseignements suivants, d'ordre économique, contenus dans l'exposé des motifs du décret ordonnant la dissolution du Parlement italien, viennent encore confirmer cette première impression:
Durant l'exercice 1911-12, les recettes de l'Etat augmentèrent de 49 millions de lire, et, en 1912-13, de 156 millions L. ; ainsi, en deux exercices, il y eut une augmentation de recettes de 205 millions L.
Le produit des chemins de fer exploités par l 'Etat augmenta de 35 millions en 1911-12 et de 26 millions L. en 1912-13, soit de 61 millions pour les deux exercices.
Le produit des postes, télégraphes et téléphones, de l'exercice 1910-11 à l'exercice 1912-13, présenta une augmentation de 20 millions.
Du 30 juin 1911 au 30 juin 1913, les réserves métalliques des établissements d'émission augmentèrent de 167 millions de lire, s 'élevant de 1.356 à 1.523 millions.
Les dépôts de l'épargne aux caisses postales augmentèrent de 99 millions en 1911, de 75 millions en 1912 et de 45 millions durant le premier semestre de 1913.
Les dépôts aux caisses d'épargne ordinaires, qui, au 31 décembre 1910, étaient de 2.648 millions, atteignirent, au 31 décembre 1911, 2.558 millions et, au 31 décembre 1912,
2.596 millions, soit une augmentation de 128 millions en deux ans.
L'importation de la houille, qui était en 19l0 de 9 millions 336.752 tones, s'éleva en 1912 à 10.057.228 tonnes, soit une augmentation de 718.000 tonnes, quoique dans l'intervalle les établissements hydro-électriques se fussent considérablement accrus.
Le commerce d'importation qui, en 1911, atteignait 3.245 millions, s'éleva à 3.301 millions en 1912, soit une augmentation de 56 millions, tandis que le commerce d'exportation passait de 2.079 à 2.393 millions, soit un accroissement de 314 millions; et dans le premier semestre de 1913, la valeur des importations, comme celle des exportations, dépassa de plusieurs millions celles du semestre correspondant des années précédentes.
Ainsi que l'attestent ces chiffres, l'expédition de Libye n 'avait donc nullement enrayé le développement économique du pays (1).
On sait que le traité de Lausanne stipulait une indemnité à verser par l'Italie tant au profit de l'administration de la Dette publique ottomane qu 'à celui du Gouvernement impérial. Il fut décidé après coup que le paiement des 50 millions de lire représentant le produit de la capitalisation de cette indemnité serait fait à raison de 35 millions de lire en livres sterling à Londres et de 15 millions de lire en francs à Paris. Suivant Vlkdam, ces versements furent effectués le 5 avril 1913. Un consortium ayant à sa tête le Banque d'Italie prit ferme au pair les 400 millions, de bons du Trésor italiens 4 0/0 émis dans ce but et aussi pour la reconstitution du matériel militaire et naval.
Enfin, nous devons dire, en terminant, un mot des dépenses qui restent à faire pour l'organisation économique de la Tripolitaine et qui seront à la charge des finances italiennes, la nouvelle colonie ne pouvant évidemment, de
(l)Le Rentier du 7 octobre 1913; L'Information du 11 octobre 1913.
longtemps encore, suffire à ses propres besoins. Nous empruntons, d'ailleurs, la plupart de ces renseignements à l'ouvrage si documenté de M. Raffalovich : « Le marché financier en 1912 ».
L'avenir de la nouvelle possession italienne est un gros problème qui exigerait une étude spéciale. Nous ne voulons ici qu'en tracer brièvement les grandes 'lignes pour montrer que, quelque élevées que soient les dépenses de la guerre elle-même, en matière d'expédition coloniale, les dépenses postérieures d'organisation sont bien plus élevées encore et présentent même un grave danger pour l'avenir de la Métropole, grevant ses budgets, lassant sescontribuables, éparpillant ses ressources.
(( La domination ottomane, qui succédait à une longue occupation arabe, dit M. Dauzat (1), avait laissé ce pays (la Tripolitaine), autrefois prospère, dans un complet abandon. Le désert a peu à peu refoulé les oliveraies de l'époque romaine. Pas de voies de communication, ni de chemins de fer, ni de routes; quelques rares écoles, uniquement destinées à l'enseignement du Coran; les ^procédés agricoles en usage sont des plus primitifs, et l'Arabe s'occupe uniquement de récolter ce qui est indispensable pour sa subsistance.
» Tout est à faire, mais aussi il ne sera pas difficile de faire mieux. Un parallèle s'impose avec le Maroc. Ici comme là, la conquête, l'occupation effective, est loin d'être terminée, bien que la coopération des délégués ottomans la facilite singulièrement en Libye, car la Turquie avait en Tripolitaine un pouvoir autrement effectif que les Sultans dans le Maroc. Par contre, le Maroc est beaucoup plus fertile et d'une mise en valeur plus facile, susceptible d'un rendement immédiat. Il est plus aisé de laisser avancer le désert que de le faire reculer: des correspondants italiens ont déjà remarqué qu'au cours de la guerre
(1) La Grande Revue du 10 novembre 1912 ; L'organisation de la Tripolitaine, par Albert Dauzat.
des portions d'oasis abandonnées par les habitants avaient été rapidement envahies par les sables-.Il faudra de grands agriculteurs avec de gros capitaux. Quant au commerce, il se développera, mais lentement aussi. C'est une œuvre ce longue haleine, de patience, de persévérance.
» Il est remarquable que les intérêts italiens ont été créés à peu près de toutes pièces par la volonté tenace des hommes politiques et des hommes d'affaires, En 1904, une statistique récemment donnée par le professeur F. Virgilii accusait 636 Italiens en Tripolitaine (contre 80.000 en Tunisie). Sept ans après, au moment de la déclaration de guerre, la situation avait bien changé et la pénétration italienne était déjà très importante.
» Un vaste programme de travaux publics va être soumis aux Chambres à la suite d'une enquête effectuée au cours de la guerre. Des travaux de première urgence ont déjà été faits dans les ports. Le problème scolaire a attiré l'attention dès le début. En février 1912, des écoles italoarabes furent instituées dans les localités occupées par les troupes italiennes... »
Le ministre des Affaires étrangères d'Italie, M. Bertoliiii, fit, à la fin de 1912, un séjour de près de trois semaines en Tripolitaine et en Cyrénaïque. Sa tournée lui permit de se rendre compte des problèmes à résoudre dans la nouvelle colonie. La question de l'eau, si importante pour le pays, est théoriquement résolue avec l'aide des pompes mécaniques; en ce qui concerne les irrigations, ce n'est qu'avec le temps qu'on obtiendra une solution. Quant aux chemins de fer, M. Bertolini a assuré qu'il n'y avait aucune difficulté technique à les construire dans l'intérieur de -La Libye, mais qu'il fallait s'étendre graduellement, en ayant pour base de début Tripoli. Les réseaux devant relier d'un coté la Tripolitaine à la Tunisie et de l'autre la Cyrénaïque à l'Egypte devront faire l'objet d'études ultérieures. En Cyrénaïque, la colonisation est moins avancée * qu'en Tripolitaine où le commerce a repris après la guerre.
Poursuivant son programme d'occupation, l'Italie a
réussi, dans le courant de 1913, à pousser jusqu'à Orfella, centre distant de Tripoli d'environ 180 kilomètres. En même temps qu'elle étend son rayon d'occupation, l'Italie s'occupe des problèmes économiques: électricité, eau, ports, chemins de fer. Mais tout cela ne pourra se faire qu'à la longue et qu'avec de l'argent, beaucoup d'argent!
Si la Tripolitaine doit encore coûter de gros sacrifices à la Métropole, elle a surtout, pour nos voisins, une importance politique exceptionnelle. Elle constitue, en effet, pour eux une base navale excellente pour surveiller, et sauvegarder au besoin, leurs intérêts dans le bassin oriental de la Méditerranée.