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CHAPITRE V

GUERRE RALKÀNIQUE

I. La situation financière de la Turquie à l'ouverture des hostilités

Les documents statistiques relatifs à la Turquie manquent de précision et ne présentant aucune garantie, en dehors de celles que l 'Administration de la Dette ottomane et celles des différentes compagnies de chemins de fer peuvent donner. Sous cette réserve, nous allons aborder l'histoire des finances turques avant la -guerre. Cette étude aura pour nous un double intérêt: d'une part, elle nous renseignera sur les ressources propres de l'Empire et sur les moyens qu'il avait à sa disposition pour faire face à ses dépenses militaires; en second lieu, elle nous éclairera sur ce qu'était alors le crédit de la Turquie, c'est-à-dire la possibilité pour elle de s 'adresser avec succès aux banques et au public, de procéder à des emprunts.

« La guerre de Crimée marque pour ce pays, comme ] 'écrit M. Raphaël- Greorge s Lévy (1), le commencement de l'ère des emprunts extérieurs. En 1854, les revenus de l'Empire étaient évalués à 751 millions de piastres (environ 170 millions de francs) et ne pouvaient suffire aux dépenses de la campagne. Aussi ses alliées, l'Angleterre en 1854, l'Angleterre et la France en 1855, lui ouvrirentelles leurs marchés pour l'émission de deux emprunts, gagés par le tribut d'Egypte. A ces ressources, le Sultan en ajouta d'autres par la création de toutes sortes de pa-

(1) Revue des Deux-Mondes, 45 février 1910 : Les finances ottomanes, par R -G. Lévy.

piers intérieurs, sans compter les bons de diverse nature au moyen desquels il payait ses fournisseurs. En 1856, le 18 février, dans son rescrit connu sous le nom de « Hatti- Humayoun », il déclara vouloir substituer la perception directe de l'impôt au régime des affermages, concéder aux étrangers le droit de propriété immobilière, créer des routes et des canaux, fonder des banques, réformer le système monétaire et financier. Mais bien peu de ces promesses furent tenues. Aussi les dettes ne cessent-elles d'augmenter; le change empire chaque jour ; la livre turque d'or vaut 188 piastres en papier, au lieu de 110. Par un « Jiatt » du 19 octobre 1859, le Sultan ordonne de rechercher les causes de cette situation et charge une commission composée du marquis de Plœuc pour la France, de MM. Falconnet pour l'Angleterre, Lackenbacher pour l'Autriche, d'examiner les finances et de proposer des réformes. En juin 1860, il la transforme en Conseil supérieur des finances et lui adjoint des Turcs. Les travaux du Conseil accus erit une dette flottante dépassant 350 millions de francs ; mais, comme il n'existe aucun moyen de la rembourser, on l'augmente en remettant en circulation une partie du papier monnaie précédemment retiré. En 1862, on réussit à conclure avec la Banque ottomane et la maison Devaux et Cie un emprunt de 8 millions de livres turques 6 0/0 émis à 68: le produit de l'opération sert de nouveau à effectuer le retrait d'une quantité importante de papier-monnaie. La Banque impériale ottomane, réorganisée en 1863 et dotée alors de son privilège d'émission, débute par l'émission d'un emprunt de 200 millions de francs, suivi d'un autre de 150 millions en 1865. Cette même année voit éclore la dette générale 5 0/0 au capital d'un milliard de francs, dont la création eut pour prétexte la conversion des emprunts antérieurs. En 1868, 300.000 bons de 500 francs 6 0/0 remboursables en cinq ans ; en 1869, un emprunt 6 0/0 de plus d'un demi-milliard de francs; en 1870, une première tranche de lots turcs, de 300 millions, destinée à la construction des chemins de fer, sont offerts au public.

» En même temps se fondent des banques, telles que h Société austro-ottomane, la Société austro-turque de cré dit, dont les actions se négocient avec des primes énormes et qui aident le Gouvernement à continuer la série de ses emprunts, qui se succèdent avec une rapidité vertigineuse :

11 millions de livres sterling de bons du Trésor 9 0/0 émis à Londres en 1872, un demi-milliard de francs de rente 5 0/0, les délégations des divers ministères, qui perdent jusqu 'à 50 pour cent de leur valeur nominale et continuent à grossir la dette flottante.

En 1873, le Crédit mobilier français essaie de placer 694 millions d'un emprunt 6 0/0, mais le quart à peine en est souscrit : le krach formidable de Vienne, qui avait dans les dernières années été la place d'élection des fonds turcs, porte un coup sensible au marché de ces valeurs. La Banque impériale ottomane prend alors une part de plus en plus active aux affaires de l 'Etat et lui vient en aide par des avances qui s'élèvent à un moment à près de 100 millions de francs. Mais l'énormité du fardeau des dettes de toute sorte pesait de plus en plus sur la Porte, qui finit par s 'écrouler sous le faix : le 7 octobre 1875, elle annonça que, durant cinq années, elle ne paierait en espèces que la moitié des coupons, l'autre moitié en titres rapportant euxmêmes 5 0/0 d'intérêt ; le capital de la dette dépassait alors 5 milliards; le service annuel exigeait 318 millions de francs, dont 280 pour la dette extérieure » (1) .

Les porteurs naturellement protestèrent, organisant des groupement de défense. Mais bientôt, survint la grande guerre contre la Eussie, qui se termina par le traité de San-Stéphano, et, malgré les déclarations échangées au Congrès de Berlin, ce fut seulement en 1881 qu'une commission,-comprenant cinq délégués des porteurs étrangers et six représentants du Gouvernement ottoman, se réunit à Constantinople pour rechercher les bases d'un arrangev ment. Des délibérations de cette Commission sortit le Dé-

(1) Voir aussi Morawilz, Histoire des finances de la Turquie.

crét du 28 Mouhqrrem 1299 (20 décembre 1881), qui est aujourd'hui la charte des anciens créanciers de la Turquie. Au prix d'une réduction considérable du capital nominal, de l'intérêt et du taux de remboursement de leurs titres, ils obtenaient l'affectation spéciale au service de la dette d'un certain nombre de revenus énumérés dans le décret et la création d'une administration autonome, dirigée par un conseil de délégués des porteurs étrangers, chargée de la perception et de l'encaissement des revenus concédés et de toutes les opérations relatives à l'amortissement des titres ainsi qu'au paiement des coupons (1).

Les revenus concédés étaient le monopole du sel, le monopole des tabacs, les pêcheries, la dîme de la soie, la dîme du tabac, l'impôt des spiritueux, l'impôt du timbre, une redevance fixe provenant du monopole du « tumbeki » (tabac que l'on fume dans le narghilé), enfin la redevance de la Roumélie orientale et l'excédent des revenus de l'île de Chypre. Le produit de ces revenus a suivi une marche constamment croissante depuis 1882 ; la moyenne annuelle, qui était de 50 millions de francs dans la première période quinquennale 1882-1887, est montée à 69 millions dans la période 1902-07, avec une plus-value de 39 0/0 en vingtsept ans.

Cette amélioration ne profitait qu'indirectement, il y a encore quelques années, au Gouvernement ottoman, parce que tous les excédents disponibles étaient consacrés à des amortissements extraordinaires, mais en 1903, lorsqu'on procéda à l'unification des anciennes séries de la dette, il fut convenu que les excédents disponibles des revenus seraient attribués pour 75 0/0 au Trésor et pour le surplus, soit 25 0/0, au Conseil de la Dette, qui les appliquerait à des amortissements supplémentaires, de sorte que le Gou-

(1) La politique budgétaire en Europe : Conférence de M. Charles Laurent sur La Réforme financière en Turquie.

vernement est aujourd'hui tout à fait intéressé à l'extension des revenus affectés.

En juillet 1908, au moment de la Bévolution jeune turque, ia situation financière de l 'Empire était vraiment des plus lamentables. Tout d'abord, pas de budget: un état des prévisions de dépenses était bien chaque année soumis à l'approbation dii souverain, mais il avait à peine la valeur d'une indication; on y ajoutait en cours d'exercice toutes les dépenses que pouvaient réclamer les nécessités plus ou moins justifiées des services, ou même les caprices du souverain. Quant aux recettes, les évaluations, établies sans règle ni méthode, n'avaient d'ordinaire que des rapports très lointains avec les constatations réelles, et surtout avec les recouvrements. Une bonne partie de ces recettes, d'ailleurs, ne venaient pas jusqu'aux caisses du Trésor. Chaque ministère, chaque service avait les siennes, qu'il effectuait lui-même et qu'il appliquait directement à ses propres dépenses. A la Guerre, c'était notamment la taxe militaire des Musulmans ; car il y avait alors deux taxes militaires de remplacement : l'une payée obligatoirement par les non-Musulmans, qui légalement ne faisaient pas de service, l'autre payée par les Musulmans qui voulaient ise dispenser du service militaire. C 'était une recette d'environ 11 millions par an, qui n'était pas négligeable. A la Grande Maîtrise de l'Artillerie, les recettes provenaient de la vente des poudres et des produits de l'usine à gaz de Dolmat-Batché. Au ministère de l'Intérieur, c'étaient les droits de passe-port à l'intérieur qui donnaient un produit important, aucun sujet ottoman ne pouvant, jusqu'à ces dernières années, quitter sa résidence sans être muni d'un « teshéré » ou passe-port.

Le cadastre, les postes et télégraphes, administrations autonomes sous des ministres spéciaux, faisaient également sans contrôle l'emploi de leurs ressources propres.

Pour les dépenses, aucune règle restrictive de l 'arbitraire des ministres. Quand le chef d'un département ministériel était au bout de ses propres recettes, il demandait au mi-

nistère des Finances nn « havallé », c'est-à-dire une autorisation de dépenses jusqu'à concurrence d'un certain chiffre qu'il n'avait même pas à justifier, et le plus souvent gagée sur le produit de tel ou tel impôt. C 'est ainsi que les droits de douanes étaient souvent mis à contribution. Pas de spécialité d'exercice: le « havallé » était valable indéfiniment jusqu'à consommation complète de son montant et pendant un nombre d'années indéterminé.

Dépouillé à l'avance d'une partie de ses recettes, désarmé devant les appétits de ses collègues, le malheureux ministre des Finances s'ingéniait à trouver de l'argent: emprunts répétés et onéreux, avances à gros intérêts demandées à des banques ou à des sociétés concessionnaires de services publics, détournement plus ou moins déguisé des fonds appartenant aux orphelins, aux caisses de retraites civiles ou militaires, à la Banque agricole, tout cela ne suffisait que momentanément à satisfaire des besoins de plus en plus pressants ; nouvelle Danaïde, ne pouvant arriver à remplir son tonneau, il tâchait de son mieux d'empêcher qu'il se vidât complètement.

Son premier principe était donc d'opposer tout d'abord, un refus aux demandes, même les plus légitimes, des créanciers de l'Etat. Tout était, d'ailleurs, combiné pour retarder le paiement. Avant d'obtenir le titre qui constatait son droit à paiement, ce que nous appelons chez nous un mandat ou extrait d'ordonnance, le créancier de l'Etat devait passer par toute une série de longues formalités. Après cela, il n'était pas encore payé: il devait attendre qu'il y eut de l'argent dans les caisses, et on ne lui versait, à de longs intervalles, que de maigres acomptes. Aussi, généralement, aimait-il mieux repasser son titre ou « souret », avec une forte perte, à un intermédiaire obligeant, le « saraf », qui, assure-t-on, grâce à la complaisance intéressée de certains fonctionnaires, s 'en faisait payer assez vite et presque intégralement le montant.

On imagine aisément quelles conséquences devait avoir un pareil «système pour les finances publiques, mais il est

plus malaisé de chiffrer ces conséquences et d'établir, d'une façon à peu près exacte, le montant du découvert qui a dû s'accumuler peu à peu à la faveur de ce désordre.

Eésumant donc la situation de la Turquie au moment où se produisirent les événements du mois de juillet 1908 et où le rétablissement de la Constitution fut imposé au souverain par un mouvement d'opinion irrésistible, en voici les caractéristiques : une dette sans cesse accrue, malgré les amortissements, par des emprunts répétés; pas de budget; des recettes mal assurées; des dépenses sans limite ; le laisser-aller et l'arbitraire dans tous les services.

La tâche de réorganisation qui incombait au nouveau Gouvernement était considérable et difficile.

La première mesure à prendre était l'établissement d'un budget, mesure excessivement délicate, étant données l'incohérence antérieure et l'absence de renseignements précis sur le montant des dépenses et celui des recettes. Toutefois, après un long travail et bien des discussions, le premier « budget constitutionnel » pour employer l'expression consacrée en Turquie, fut établi avec le concours de notre éminent compatriote, M. Charles Laurent, conseiller financier de l'Empire, et présenté au commencement de mars 1909.

La Constitution ottomane portait, dans son article 96, qu 'aucun impôt au profit de l 'Etat ne pourrait être établi, réparti, ni perçu qu'en vertu d'une loi, c'est-à-dire qu'avec l'autorisation des députés élus. Et l'exposé des motifs précédant le projet de budget pour l'exercice 1325 (1909- 1910) disait (1) : « Pour la première fois, les représentants élus de la nation sont appelés à autoriser la perception des revenus et à fixer le chiffre des dépenses nécessaires au bon fonctionnement des divers organes qui assurent la vie publique... Après une si longue suite d'années au cours desquelles tout progrès sérieux, aussi bien dans le domaine intellectuel que sur le terrain des intérêts matériels, a été

(1) R.-G. Lévy, Finances ottomanes, loco citato.

pour ainsi dire suspendu, les besoins de ce pays sont nombreux et pressants. Notre premier souei, en élaborant le présent budget, a été de ne pas accroître les dépenses sans une nécessité impérieuse, car les augmentations se traduisent par une augmentation des charges qui pèsent sur les contribuables. Assurément, nous ne méconnaissons pas l 'importance des améliorations qui devront être apportées à l'état de choses actuel, mais vouloir les réaliser toutes à la fois, et surtout en faire supporter les conséquences financières par le budget actuel, serait la plus dangereuse et la moins efficace des méthodes... »

Et cependant, malgré tous ces efforts d'économie pour ramener l'équilibre entre les recettes et les dépenses, le projet de budget présentait un déficit de 84 millions de francs (577 millions de recettes contre 661 millions de dépenses).

« Pouvait-il en être autrement? se demandait M. Charles Laurent lui-même dans la conférence qu'il donna, en 1910, à la Société des anciens élèves de l'Ecole libre des sciences politiques (1). Au lendemain, et aussi à la veille de graves événements politiques, dans un pays à ce moment encore un peu incertain de son avenir, eût-il été prudent, soit d'augmenter brusquement les impôts existants, la plupart imparfaitement assis et encore plus imparfaitement recouvrés, soit de créer des taxes nouvelles, en augmentant notablement le poids, déjà si lourd, des charges qui pèsent sur le contribuable ottoman? D'autre part, n'eût-il pas été rigoureux de refuser les subsides indispensables à des services aussi nécessaires à la prospérité du pays, à sa sécurité, à sa richesse que la police, la gendarmerie, les travaux publics, les postes? La défense nationale elle-même pouvait-elle être négligée, alors que les menaces de guerre étaient à peine dissipées et que l'incendie qui couve toujours dans les Balkans pouvait se rallumer d'un jour à l'autre? »

(\y La politique budgétaire en Europe, pa^e 88,

3Ôe

Hélas, non; et l'avenir n'a que trop montré combien les craintes des hommes d'Etat ottomans à ce sujet étaient justifiées !

Le projet de budget pour l'exercice 1325 s'accrut encore en cours de discussion et, les crédits ayant augmenté et les dépenses diminué, l'insuffisance finale s'éleva à 124 millions de francs. Voici comment se répartissaient, du moins dans les grandes lignes, les prévisions des recettes et des dépenses de ce budget:

Dans les recettes, les impôts directs figuraient pour 310 millions de francs environ (55 millions pour l'impôt foncier, 10 millions et demi pour l'impôt sur les professions, 38 millions sur l'agnam, 122 millions pour la dîme, sans parler de 17 millions de centimes additionnels). Les droits de timbre et d'enregistrement devaient donner 24 millions, les contributions indirectes 103 millions, dont la plus grande partie (89 millions) provenait des douanes. Les monopoles rapportaient 68 millions, répartis entre le sel (26 millions et demi), le tabac (22 millions et demi), les postes et télégraphes (20 millions) ; les exploitations d'Etat donnaient environ 7 millions; le domaine, y compris les forêts, 3 millions; les tributs, £rès de 19 millions; enfin, les produits divers, 36 millions; au total, 577 millions de francs, en chiffres ronds.

Quant aux dépenses, elles pouvaient se diviser en trois groupes principaux: la dette publique, qui absorbait 182 millions; les dépenses militaires (guerre et marine), 266 millions ; les services civils, 246 millions ; au total, 694 millions de francs. La dette représentait donc 26 0/0 du total du budget, les dépenses militaires plus de 38 0/0 et tous les autres services à peine 36 0/0.

Telles étaient les prévisions en recettes et en dépenses du premier budget de la Turquie. La constitution d'un pareil budget, posant enfin les premières bases d'une régulière gestion des deniers publics, pouvait être alors considérée comme un important progrès obtenu, dans le do-

mairie financier, par le Gouvernement nouveau. « Dès le lendemain de la Révolution de juillet 1908, disait M. Charles Laurent dans sa conférence déjà citée, le parti jeuneturc, qui a aujourd'hui en mains le gouvernement, a compris que, dans son œuvre grandiose de réorganisation de l'Empire, la réforme financière devait prendre la première place, parce que, de sa réalisation, dépendaient le relèvement économique, le relèvement militaire même de la nation ottomane. Il s 'y est appliqué avec courage, et vous avez vu les résultats qu'il a déjà obtenus. Son premier budget, celui de 1325 (1909-1910), a été établi avec le désir sincère de ne rien dissimuler. Celui de 1326, dont la Chambre des députés aborde en ce moment la discussion, malheureusement très tardive, est conçu dans le même esprit. Le ministre des Finances qui l'a élaboré, S. E. Djavid Bey, l'homme assurément le mieux préparé de son pays à la besogne laborieuse qui lui incombe, a énergiquement résisté aux augmentations de dépenses; il ne s'est pas laissé aller à la tentation de majorer imprudemment les recettes. Néanmoins, le déficit qui ressort de ce second projet de budget n'est pas de beaucoup inférieur au précédent : 100 millions au lieu de 120. »

Ce second budget, présenté par Djavid bey au Parlement le 1er novembre 1909, fut difficilement établi: son auteur déclare « avoir rencontré des choses tellement étranges » qu'il s'étonnait qu'un gouvernement eût pu se maintenir dans de telles conditions. La Turquie, dont les besoins économiques n'avaient pas été satisfaits depuis des siècles, réclamait des réformes de tout genre. Mais l'exiguïté des ressources ne permit guère d'augmenter les demandes de crédits, qui, pour le second exercice constitutionnel, s'élevèrent à 30 millions de livres turques, réparties comme suit (1) :

(1) R.-G. Lévy, Finances ottomanes, loc. cit., page 901.

Finances

Cadastre

Contributions indirectes . .

Postes et Télégraphes .........

Grand Vizirat, Conseil d'Etat, Intérieur.'.

Affaires étrangères..

Guerre.

Grande maîtrise de l'artillerie

Marine.

Gendarmerie

Police (sûreté générale;.

Cheik ul Islamat

Justice et cultes ,

Instruction publique. ... ;

Forêts, mines, agriculture

Travaux publics et commerce.

Chemins de fer du Hedjaz

Total

Les ' ressources, par contre, étaient évaluées à un peu moins de 26 millions, qui se subdivisaient ainsi:

Section I :

Contributions

directes

j , . , . '( surles propriétés non-bâties. Impôt fonder j gur |esFproFpriétés bâtips .

Impôt sur les professions et temettu (patente) .

Taxe d'exonération du service militaire

Prestations

Taxes sur les moutons, chameaux, bulfles, porcs.

( générale

Dimes < des tabacs v

f de la soie

Impôt sur les forêts et mines

Produit des tezkérès (passeports à l'intérieur)

Section II : Droits de timbre, d'acte et d'enregistrement.

Section III :

Coutr butions indirectes

Droits sur vins, spiritueux, vente du tombac

Droits de douane

Autres droits (ports, navigation, phares,

pêche, chasse).

Monopoles (sels, tabacs, poudres, postes et

Section IV

télégraphes)

Section V : Exploitations industrielles de l'Etat, mines,

usines

Section VI : Domaines, immeubles, chemins de fer, ponts Section VII : Tributs d'Egypte et de Zeilah, de Chypre, du

Mont-Athos, de Samos.

Section VIII : Divers : bénéfices de la Banque agricole, du

change, etc..

Total (1)

(I) La politique budgétaire en Europe, page 280.

Le déficit était donc de près de 4 millions de livres turques. Il fut couvert grâ.ce à un emprunt de 7 millions Ltq, conclu en France par l'intermédiaire de la Banque ottomane et gagé sur divers revenus d'ensemble 350.000 livres précédemment affectés à la garantie du paiement, de l'annuité que la Turquie s 'était engagée à payer à la Russie jusqu'en 1890. A la suite de la proclamation de l'indépendance bulgare en 1908, quarante de ces annuités (celles de 1910 à 1950) avaient, en effet, cessé par une sorte de compensation: elles représentaient, comme on le sait, la valeur des chemins de fer orientaux situés sur le territoire du nouveau royaume, valeur que la Russie avait consenti à avancer à la Bulgarie sous forme de l'abandon des quarante annuités précitées. L'emprunt eut lieu fin 1909 en obligations 4 O/0, libellées à la fois en monnaie turque, française, anglaise et allemande, et amortissables 1 0/0 par an. La Banque ottomane le prit au cours de 86, le Gouvernement impérial devant supporter les frais d'émission, de timbre étranger, de confection des titres, les pertes au change du chef du paiement des coupons ainsi que du remboursement cles titres à l'étranger.

Dans l'exposé des motifs du projet de budget pour l'année 1326 (1910-11), Djavid bey, expliquant que cette opération de crédit constituait un véritable succès pour le Gouvernement jeune-turc, exprimait l'espoir que, dans l'avenir, l'Empire pourrait contracter des emprunts sans leur affecter des gages spéciaux. Il se réjouissait qu'on se fût passé, en cette circonstance, de l'intermédiaire de la Dette publique, et qu'on eût ainsi fait l'économie de la commission de 5 0/0 par an payée jusque-là à cette administration pour la perception des revenus concédés; il constatait enfin que, malgré tout, l'emprunt avait été placé au taux le plus élevé obtenu jusque-là par la Turquie, à un point de plus que l'emprunt 1908, émis à 85 0/0.

Et M. Raphaël Georges Lévy pouvait dire à cette épo-

que, surpris de l'importance des réformes financières en Orient et de leur rapidité (1) :

(( La conclusion à tirer de cette étude est que le côté financier du problème ottoman n'est pas le plus ardu. Si la politique extérieure ne vient pas créer des complications qui nécessiteraient des dépenses imprévues considérables, on doit admettre que l'équilibre budgétaire pourra être établi d'ici à quelques années. Grâce au personnel administratif que forment les administrateurs français, l'inspection des finances s'organisera et rendra de grands services pour l'assiette des taxes et la rentrée des impôts. L'augmentation des droits de douane, qui sera vraisemblablement accordée par les grandes puissances, apportera un contingent de ressources appréciable. Il faut prévoir l'ouverture d'un budget extraordinaire pour les travaux publics, mais ceux-ci, bien dirigés, pourront être productifs et justifieront des emprunts. La charge de la dette actuelle n'est pas écrasante pour le pays et l'amortissement, qui se pratique sur une large échelle, ne tardera pas à la réduire d'une façon appréciable. Il y a là des éléments sérieux d'avenir, que les qualités de travail, d 'honnêteté et d 'endurance de la race peuvent aider à mettre en valeur. »

Hélas! l'avenir était gros de bien des déceptions, et les événements n'ont que trop bien justifié les craintes que M. R.-Gr. Lévy émettait en 1910 sur la situation extérieure dans les Balkans.

Le projet de loi portant fixation du budget général de l'exercice 1327 (1911-1912) fut présenté, le 11 novembre 1911. à la Chambre des députés ottomans par Naïl bey, successeur de Djavid bey au ministère des Finances. Le total des dépenses prévues s'élevait à 3.411.136.150 piastres turques, et celui des recettes à 3.045.260.480 piastres turques, ce qui laissait un déficit de 365.875.760 piastres

(!) R.-G. Lévy, Finances ottomanes, loc. cit., page 913

turques, en réduction de 42.863.317 piastres turques sur le déficit de 1911 (1).

Ce résultat était dû en partie à l'augmentation, des recettes et en partie à la diminution des dépenses. L'augmentation des revenus provenait principalement de l'amélioration et des progrès constatés dans la situation économique générale du pays ; elle provenait aussi en partie de réformes réalisées peu à peu dans le mode de perception et dans les divers services du Trésor.

L'exposé des motifs de ce budget rappelait que, depuis la Constitution, le Gouvernement s'était consacré à une série d'entreprises d'utilité publique: construction de voies ferrées et de routes en Anatolie et en Eoumélie, construction de ports,* irrigation dans la Mésopotamie ; mais ces entreprises n'étaient pas encore en état de donner des résultats. Il constatait que le régime constitutionnel, en faisant disparaître un certain nombre d'entraves au progrès, avait contribué au développement de la prospérité publique : depuis trois ans, en effet, les salaires avaient augmenté, les loyers s'étaient élevés, les transports multipliés, les importations et exportations constamment accrues. Malgré l'augmentation de la frappe et de la circulation des pièces de monnaie, le nombre de celles-ci était insuffisant pour les transactions. Bien qu'aucun impôt nouveau n'eût été créé et qu'au contraire certaines taxes eussent été abolies au cours de ces années, les recettes du Trésor avaient progressé.

Le montant des pièces de livres turques frappées à l'Hôtel des monnaies au cours des quatre dernières années avait été de 1.063.315 Ltq en 1908, 1.958.618 Ltq en 1909, 3.773.957 Ltq en 1910 et 5.040.000 Ltq en 1911. La progression était manifeste. La circulation restant malgré tout inférieure aux besoins, cela prouvait évidemment un accroissement de l'activité économique du pays.

(1) Le Rentier, 17 février 1912.

Les recouvrements du Trésor avaient accusé en 1909, une plus-value de '248.943.269 piastres turques sur les prévi- •sionset en 1910, une plus-value de 230.421.629 piastres turques. Enfin, les recouvrements des six premiers mois de 1911 présentaient déjà une augmentation de 87.493.410 piastres turques par rapport à celles de la période correspondante de 1910.

En 1911-1912, il n'y eut pas de nouvel emprunt: le Gouvernement impérial contracta simplement une avance de 55 millions de marks à valoir sur la deuxième tranche de 4 millions Ltq de l'emprunt de 11 millions de livres conclu l'année précédente.

Voici enfin quelle était la situation de la Dette ottomane consolidée au 1/14 septembre 1912, c'est-à-dire à la veille même. de la déclaration de la guerre balkanique:

Tableau

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