LE NATIONALISME ÉCONOMIQUE ET LIMPÉRIALIM E CONTEMPORAIN
Avant d'aborder définitivement notre sujet, nous tenons à rechercher pourquoi tous les peuples modernes n'aspirant qu'à la paix, chacun cependant se prépare à la guerre. Nous ne sommes .pourtant plus aujourd'hui au temps où les souverains autocrates jetaient leurs peuples les uns sur les autres par simple ambition personnelle. L'opinion publique est suffisamment éclairée pour ne point se prêter bien volontiers à des combinaisons chauvines injustifiées. Quelles sont donc alors les raisons véritables des armements formidables que nous voyons s'opérer sous nos yeux? Sur quel motif sérieux repose la crainte qu'éprouve chaque Etat de se voir attaquer par ses voisins! (1).
Le chauvinisme ne se réveille plus seulement lorsque, au lointain, on entend le bruit des armes. A côté du patriotisme que l'on pouvait appeler militaire, nous assistons de nos jours dans tous les pays à des campagnes qui ont pour but d'exciter le patriotisme économique des nationaux. C'est ainsi que, chez nous, on crie: sus à l'Allemand, comme, il y a quelques années, on criait sus à l'Anglais. Chaque produit, chaque marque est surveillée ; on a peur, sous un nom français, de découvrir une origine allemande. De grandes banques sont accusées d'avoir reçu des capi-
(1) L'Information, du 27 avril 1913.
taux allemands, d'autres d'être de simples succursales de banques allemandes. On fait appel au patriotisme de nos ménagères en leur demandant de boycotter les produits allemands. Bref, tout un beau tapage est organisé pour frapper l'esprit des simples (1). Mais à la campagne française a répondu, de l'autre côté du Rhin, une campagne allemande: les ménagères germaniques ont été invitées à un boycottage similaire, et il n'est pas douteux que leur patriotisme économique ne soit égal à celui de nos Françaises.
La France n'est d'ailleurs pas seule à vouloir pratiquer ce nationalisme économique. Nous avons vu ainsi les Etats-Unis, redoutant le péril jaune après le péril noir, vouloir limiter l'importation de la main-d'œuvre chinoise. Hier encore, le président Wilson était obligé de faire parvenir une admonestation au gouvernement de San-Francisco, qui persiste à persécuter les Japonais. Les mesures prises à cet égard valurent aux Etats-Unis le terrible boycottage de 1905, dans lequel le commerce américain perdit plus de cent millions.
Ces guerres économiques, jointes à la recherche par les nations prospères de débouchés ethniques, commerciaux ou industriels pour le trop-plein de leur population ou l'excès de leur production, ne sont le plus souvent de nos jours que les avant-coureurs d'un conflit armé. On ne se bat plus aujourd'hui pour enlever à son voisin un morceau de territoire ; la rivalité politique a fait place à la rivalité économique internationale, et les guerres n'ont plus pour objet que d'assurer au vainqueur la pénétration commer ciale d'une contrée.
Dans cette rivalité économique, la finance, la haute banque a le tout premier rôle, car elle est intéressée à la recherche des affaires nouvelles pour accroître sa clien-
(1) Maurice Ajam, Les Raisons du « Made in Germany ». (L'Information du 7 octobre 1913.)
tèle, son champ d'activité et le nombre de ses émissions (1). Aussi n'est-il point de nos jours d'entreprise politique qui n'ait son armature financière. La guerre italo-turque est à ce point de vue une des plus saisissantes. L'action du Banco di Koma a fortement contribué à préparer l'opinion à une guerre de conquête en Tripolitaine et, particulièrement, à y rallier les milieux catholiques italiens. C'est un curieux épisode de l'histoire des rapports du royaume d'Italie avec le Saint-Siège.
« Le Banco di Eoma était, au commencement du pontificat de Léon XIII, un établissement financier de médiocre importance fondé par des particuliers. Son directeur, Ernesto Pacelli, sut gagner la confiance de l'entourage du pape, si bien que Léon XIII lui confia les fonds du Saint- Siège.
» L'appoint de ces capitaux nouveaux permit au Banco di Eoma de développer ses affaires. Mais ses accointances avec le Vatican l 'empêchaient de pénétrer dans le monde des affaires qui a des attaches avec le gouvernement royal et, notamment, d'obtenir pour son papier l'escompte de la Banque d'Italie. Impatient de forcer, cette porte, le Banco di Borna prit conseil en haut lieu; il avait pour président de son Conseil d'administration le président de la Chambre de commerce, frère de M. Tittoni, alors ministre des Affaires étrangères.
» C'était le temps où le gouvernement italien signait avec M. Delcassé les accords qui constataient que la France se désintéressait de la Tripolitaine et que l'Italie se désintéressait du Maroc (1902). Le gouvernement désirait acquérir en Tripolitaine des intérêts économiques qui lui permissent d'y développer l'industrie et le commerce italien, constituassent des hypothèques sur la province, et
(1) L/Europe et la guerre italo-lurque, dans la Revue des Deux- Mondes, année 1912,
pussent au besoin fournir l'occasion d'une intervention armée. Le Banco di Roma obtint l'escompte de la Banque d'Italie, mais promit en retour de s'intéresser aux entreprises italiennes en Tripolitaine et en Cyrénaïque.
» C'est ainsi que furent fondées à Tripoli et sur toute la côte, avec les capitaux et sous la direction du Banco di Roma, toute une série d'entreprises et d'affaires: huileries, savonneries, moulins, pêcheries, commerce des éponges, achats de terrains, usine électrique à Benghasi, ligne de navigation subventionnée qui possède aujourd'hui quatre vapeurs. Des missions furent envoyées à l'intérieur et des agents rentrèrent en relations avec les chefs et les marabouts influents, préparant le terrain pour une prochaine conquête.
» Le Banco di Roma porta son capital à 80 millions et il l'a accru encore au cours de l'année 1912. Malgré ces efforts, le commerce restait stagnant, les affaires ne se développaient pas, les capitaux demeuraient improductifs, le passif grandissait. Les fonctionnaires ottomans entravaient par toute sorte de tracasseries l'essor économique de la province et, particulièrement, des entreprises italiennes. Le Banco di Roma, ayant engagé de gros capitaux en Afrique dans l'intérêt, et presque sur les indications du gouvernement, avec l'assurance qu'un jour ou l'autre la Tripolitaine et la Cyrénaïque passeraient sous la domination de l'Italie et qu'à la longue l'attente des actionnaires serait récompensée, se trouva, dit-on, dans une situation difficile. Au commencement de 1911, son directeur fit savoir au gouvernement qu'il allait se trouver dans la nécessité de liquider ses affaires de Tripolitaine et qu'il se disposait à entrer en pourparlers avec un groupe anglais et un groupe allemand. Cette perspective menaçante contribua beaucoup, semble-t-il, à décider le gouvernement à intervenir au besoin par les armes.
» Les hostilités commencées, le Banco di Roma reçut l 'entreprise du ravitaillement en vivres, en vêtements,
harnachements, etc., du corps expéditionnaire. Il reste l'associé du gouvernement pour Je développement des intérêts italiens en Tripolitaine ; il fut même à un moment question de lui confier le service de la Trésorerie dans les pays conquis, mais la Banque d'Italie protesta par une circulaire. »
A notre époque, les campagnes nationalistes sont donc le plus souvent fomentées par le monde des affaires, préparant ainsi l'opinion publique à l'éventualité d'un conflit armé. La puissance militaire n'est que le substratum, le fondement et la condition même de la puissance économique, et les troupes ne sont en général qu'un moyen commode pour un Etat de « coloniser » les contrées qui peuvent lui ouvrir de nouveaux débouchés. La France est aujourd'hui abreuvée de produits et de nationaux allemands, mais ne peut-on pas affirmer que, n'était-ce sa puissance militaire, elle serait vite l'objet, de gré ou de force, de la « colonisation » germanique.
Ainsi s'évanouit le beau rêve, si souvent bercé, de la pénétration économique pacifique: c'est à coups de canon aujourd'hui que l'on s'ouvre des débouchés; c'est par le prestige militaire qu'on recommande ses produits!