II. Les finances de guerre de la Turquie
Si la guerre italo-turque n'a entraîné pour la Turquie, nous l'avons dit, que des sacrifices financiers relativement peu importants, en revanche, celle que l'Empire a eu à soutenir contre les nations balkaniques alliées a occasionné des dépenses considérables, au sujet desquelles il est, d'ailleurs, impossible encore de faire des évaluations précises à l'heure actuelle, si tant est que l'on doive en connaître un jour le montant exact. Pour faire face à ces dépenses, le Gouvernement ottoman, nous le verrons, a employé tous les moyens, y compris la suspension du traitement des fonctionnaires, procédé auquel l'Empire, au surplus, avait eu maintes fois recours dans le passé. D'autre part, il s'est efforcé de recourir au crédit, soit à l'intérieur, soit à l'étranger, sans trop de succès, semble-til, à en juger par le résultat médiocre des émissions de bons du Trésor, créés dans des conditions pourtant très onéreuses. Enfin, selon son habitude, il a réussi à se procurer des sommes assez importantes par l'octroi ou le renouvellement de concessions variées.
C'est justement ces divers procédés employés par la Turquie pour recueillir des ressources que nous allons
étudier. Notre travail restera, d'ailleurs, forcément inachevé, car il s'en faut que les dépenses jusqu'ici effectuées mesurent toute l'étendue des sacrifices financiers imposés par la guerre à l'Empire ottoman. Celui-ci aura d'abord à régler les frais d'entretien des nombreux prisonniers qpi ont été faits par les troupes alliées, ensuite à reconstituer ses approvisionnements ainsi que le matériel militaire dont l'ennemi s'est emparé, à procéder à la réfection de sa flotte et des équipements militaires, à réorganiser entièrement l'armée, etc.. C'est, pour ainsi dire, la majeure partie des dépenses qui reste encore à faire et à solder.
Nous avons pu nous rendre compte, en étudiant la situation financière de la Turquie à la veille des hostilités balkaniques, que, dans l'ensemble, cette situation s'était plutôt améliorée depuis l'avènement du parti jeune-turc au pouvoir en 1908, et que des réformes considérables avaient déjà pu être effectuées au cours des dernières années avant la guerre. Pourtant l'état des finances publiques de l'Empire n'était guère brillant et restait d'une complexité presque indéchiffrable: d'importants besoins d'argent se faisant continuellement sentir, soit pour régler les dépenses militaires de la guerre contre l'Italie, soit par suite de projets toujours nouveaux de grands travaux publics, destinés à permettre la mise en valeur économique du pays, les émissions de bons du Trésor étaient presque journalières, la dette flottante augmentait sans cesse.
(( Déjà, avant qu'éclatât la guerre balkanique, écrit M. E. Gr. Lévy (1), la Porte avait dû, au cours de sa lutte contre l'Italie, contracter une dette flottante considérable, qui approche aujourd'hui (fin 1912) de 300 millions de francs et qui se compose de bons du Trésor émis à des taux divers, souscrits par des banques anglaises, fran-
(1) Revue des Deux-Mondes 1912, t. VI, page 563 : Les finances des Etats balkaniques et les Bourses européennes.
çaises et allemandes à des conditions de plus en plus onéreuses, car le placement devenait d'autant plus difficile que la guerre se prolongeait. La Porte a également reçu des avances gagées par le solde d'emprunts créés, mais dont le public n'avait pas souscrit la totalité, et qui sont restés dans les caisses des banques chargées de l'émission. »
Dès le mois d'août 1912, d'ailleurs, des impôts de guerre avaient été établis en Turquie, comprenant (2) :
1° Une augmentation de 25 0/0 de la contribution immobilière sur les propriétés bâties et l'impôt sur le « Temettu »;
2° Une contribution mensuelle de 3 0/0 sur tous les traitements, rations et allocations portés au budget général à quelque titre que ce soit, sur les appointements de tous les fonctionnaires, sauf ceux touchant 300 piastres au maximum;
3° Une élévation de 50 à 60 livres pour le service actif, de 30 à 40 pour les « rédifs » et les « ihtiats », de la taxe d 'exonération militaire ;
4° Une surtaxe de 100 paras par kilog sur le prix fiscal du sel, avec exemption au profit de certains vilayets; la surtaxe était rétroactive et frappait même les stocks existant chez les marchands en gros, sous peine de confiscation ;
5° Le doublement du « Droit Mori », perçu sur la fabrication du (( Raki », avec rétroactivité de la loi;
6° Une retenue de 5 0/0 sur les frais de route des fonctionnaires aux appointements de 1.500 à 3.000 piastres, et de 10 0/0 au-dessus de 3.000 piastres.
Les surtaxes établies sur la contribution mobilière des propriétés bâties, le temettu, le droit mori ou raki, et la taxe d'exonération militaire/ainsi que la contribution établie sur les traitements, rations et allocations, devaient
(2) Le Marché financier en 1912, par Raffalovich,
être perçues jusqu'au moment où le Gouvernement le jugerait nécessaire, à condition de ne pas dépasser trois années. Les retenues sur les frais de route devaient être opérées jusqu'à ce que les modifications projetées par le Gouvernement eussent été apportées aux règlements y relatifs.
Certains de ces impôts ne laissent pas de nous paraître étranges, à nous, Occidentaux, qui sommes, malgré tout, habitués à une gestion plus sérieuse et plus régulière des finances publiques. C 'est ainsi que nous sommes enclins à regarder comme de purs expédients et à considérer comme des preuves d'une situation financière des plus gênées les contributions ou retenues établies sur les appointements ou allocations des fonctionnaires ou sur leurs frais de route. •
Mais en Turquie, un pareil état de choses, habituel depuis longtemps, n'a point la portée que nous tendrions à lui donner. Ces mesures fiscales sont entrées, pour ainsi dire, dans les mœurs ottomanes, et l'on ne peut donc faire découler de leur existence aucun indice certain permettant de se faire une opinion sur l'état des finances de l'Empire. Aussi ne faut-il point trop s'étonner si, malgré les impôts de guerre établis en août 1912, et dont certains peuvent paraître audacieux et abusifs, M. R. G. Lévy émettait, quelques mois plus tard, l'opinion suivante, d'ailleurs fondée, sur les finances de la Turquie (1) : (( Malgré les embarras du Trésor ottoman, il semble que la situation financière ne soit pas aussi mauvaise à Constantinople qu'on eût pu le redouter. Le moratorium n'a pas été proclamé et les transactions paraissent, aux dernières nouvelles, suivre un cours à peu près normal ».
Malgré une balance commerciale adverse, se chiffrant en moyenne par 33 millions de livres turques d'importations contre 18 millions et demi d'exportations, de l'or -
(1) Re\ue des Deux- Mondes 1912, t. VI, toc. cit.
était, en effet, arrivé en Turquie durant toutes les dernières années, et y était resté. D'après l'Economiste Français, ce serait ainsi une somme de plus- de 25 millions Ltq, soit plus de 600 millions de francs, que l'Empire aurait absorbée de 1902 à 1912, tant pour l'industrie que pour les besoins de la circulation monétaire (I). « Les voyageurs venant d'Autriche et de Russie plus particulièrement, disait, au commencement de 1912, le journal de M. Paul Leroy-Beaulieu, sont frappés de l'abondance des monnaies d'or qu'ils rencontrent dans les domaines de 1' (( Homme malade », et, bien certainement, il est remarquable que le crédit au dehors d'un pays aussi évidemment en état de trouble soit relativement aussi peu atteint par les guerres et bruits de guerre. »
Sans être brillante, on peut donc dire que la situation financière de la Turquie à l'ouverture des hostilités était normale, même plutôt favorable, malgré la guerre qu'elle venait de soutenir en Tripolitaine depuis plus d'un an. Son projet de budget pour l'exercice 1328, déposé en mars 1912, évaluait les recettes à 30.514.159 Ltq, dont 14.870.381 - pour les contributions directes, 1.301.886 pour les droits de timbre, 5.692.728 pour les contributions indirectes, 3.621.276 pour les monopoles, el le reste pour les exploitations industrielles de l'Etat, le Domaine, les tributs de Chypre, d'Egypte, de Samos et Mont-Athos, etc.. Quant aux dépenses, elles s 'élevaient au total à 34.676.671 livres turques, dont 11 millions et demi pour le service de la Dette publique, les intérêts des avances diverses, le paiement des garanties kilométriques et' «elui des pensions viagères et des retraites ; les dépenses du ministère de la Guerre figuraient pour près de 9 millions de Ltq, puis venaient, par ordre d'importance, le ministère des Finances, la Sûreté générale et la Gendarmerie, le ministère de la Marine, celui des Travaux publics, etc.. Il
(1) L'Economiste français 1912, tome I, page 200.
résultait donc de ce budget un déficit de 4 millions de livres turques, soit environ 92 millions de francs, que la loi des finances autorisait le ministre du Trésor à couvrir au moyen d'un emprunt.
Nous avons vu, dans notre étude des finances turques de la guerre de Tripolitaine, que le Gouvernement ottoman s'était concerté, au début de Tannée 1912, avec un syndicat de banquiers européens, pour le placement d'un emprunt de 10 millions de livres turques. Les banques se réservaient, avons-nous dit, jusqu'au 13 avril 1913 le droit de fixer une date d'émission à leur convenance. En attendant, la Turquie se procura sans trop de difficultés des ressources par la vente de bons du Trésor. Elle en plaça, en février 1912, par l'intermédiaire de la Banque nationale de Turquie, pour 1.500.000 Ltq, au taux de
5 1/2 0/0 à douze mois, et comme le cours était de 98 1/2, ce taux équivalait à du 7 0/0. Ces bons étaient remboursables le 13 mars 1913 (1).
En mai 1912, la Banque impériale ottomane plaça à Londres et à Paris 1.500.000 Ltq de bons du Trésor
6 1/2 0/0 à six mois, remboursables le 16 novembre 1912. Le 28 juin 1912, le même établissement plaça encore à
Paris et à Londres 1.267.000 Ltq de bons 7 0/0 à six mois, remboursables le 28 décembre 1912.
Enfin, en août de la même année, la Banque ottomane fit à Paris une émission de 1.200.000 Ltq en bons 7 0/0 à aouze mois, remboursables le 5 septembre 1913.
Mais, après la déclaration de guerre dans les Balkans, le Gouvernement ottoman, qui pouvait espérer, après la conclusion de la paix avec l'Italie, émettre le grand emprunt de liquidation dont il avait besoin, se vit fermer à nouveau les marchés financiers de l'Occident en sa qualité de belligérant. On parla bien, il est vrai, d'un emprunt de 250 millions en bons du Trésor à prendre par les Etats-
(1) L'Information du 4 avril 1913.
Unis (1), mais cet emprunt n'eut pas lieu, et le Gouvernement impérial se vit oblige, en novembre et en décembre 19] 2, de proroger jusqu'au 16 avril 1913 les bons du Trésor émis à Londres et à Paris en mai et juin 1912 par la Banque impériale ottomane. En reportant au 16 avril l'échéance de ces bons, le ministre des Finances espérait, en effet, pouvoir les rembourser grâce à l'émission de rempi;unt de 10 millions, conclu au début de 1912, et venant le 13 du même mois. Peut-être comptait-il, en outre, pour effectuer ce paiement, sur la part que devait toucher l'Etat sur l'indemnité italienne prévue par le traité de Lausanne.
Toujours est-il que, malgré cette ^pénurie de ressources, un iradé du sultan autorisa, vers le milieu d'octobre 1912, le ministre des Finances à engager pour la guerre des dépenses s 'élevant à plusieurs millions de livres turques et à les couvrir par les recettes provenant de l'impôt de guerre, des taxes d'exonération militaire et d'autres sources diverses de revenus (2). Au même moment, le Journal officiel de Turquie publiait un décret-loi provisoire accordant un crédit de 6.526.116 Ltq pour les dépenses de trois mois de mobilisation, recouvrable par une avance ou un emprunt garantis par les revenus généraux précités (3).
Le ministère des Finances ottoman put mettre à la disposition de son collègue de la Guerre une somme de 4 millions de livres sterling pour faire face aux premières dépenses de la mobilisation. Puis il négocia .avec la Banque ottomane, qui lui avait déjà avancé 1.500.000 Ltq, pour se faire consentir une nouvelle avance. Le Gouvernement devait, en outre, disposer bientôt d'autres ressources provenant de la dîme et des taxes de guerre, ainsi que de la taxe d'exonération militaire. Cette dernière n'était pas,
(1) Le Rentier du 17 octobre 1912.
(2) Le Temps du 16 octobre 1912.
(3) Le Temps du 20 octobre 1912,
d'ailleurs, négligeable puisque, d'après le correspondant du Temps à Salonique, elle produisit, de la déclaration de guerre au 16 octobre 1912, une somme évaluée à une centaine de mille livres turques, soit 22.900.000 francs, pour la seule circonscription du vilayet de Constantinople (1).
Dès l'ouverture des hostilités dans les Balkans, par la déclaration de guerre du Monténégro, le ministre des Finances de Turquie essaya d'obtenir du Conseil de la Dette qu'il lui abandonnât son fonds de réserve de 2 millions de livres turques (45 millions de francs) : les revenus con-, cédés à l'Administration de la Dette avaient représenté, en effet, en 1911-12, près du double de la somme nécessaire au service de la Dette unifiée et des Lots turcs. Mais il se heurta à une résistance d'autant plus sage et justifiée que ce fonds avait été précisément créé pour parer à des éventualités comme celles qui menaçaient alors de se produire, afin d'assurer le service des coupons auquel les revenus normaux pouvaient ne pas suffire.
Pressé de besoins, le Gouvernement ottoman décida alors, sans négociation préalable avec les puissances, de surélever de 3 0/0 les droits de douanes et de les porter ainsi de 11 à 14 0/0. Cela ne donna lieu, d'ailleurs,^ à aucune protestation officielle (2).
Entre temps, la Turquie touchait, à Berlin, environ 70 millions de marks que l 'ex-sultan Abdul-Hamid y avait placés en dépôt dans des banques. Cette somme, transportée secrètement à Constantinople par Bucarest et Constantza, y servit de véritable trésor de guerre (3).
Grâce à toutes ces ressources réunies assez rapidement, le Gouvernement turc put faire face tant bien que mal aux premières dépenses du conflit et arriver ainsi au com-
(1) Le Temps du 27 octobre 1912.
(2) Le Rentier du 7 novembre 1912.
(3) Le Temps du 20 octobre 19i2.
mencement de 1913. Conformément, d'ailleurs, à son principe habituel, il paya le moins qu'il pût. Des commissions de remonte fonctionnèrent dans tous les vilayets, réquisitionnant chevaux, mulets, bœufs, buffles et véhicules de toutes sortes susceptibles de rendre des services quelconques dans le transport des vivres et du matériel de guerre; elles accaparèrent aussi toutes les céréales et tous les fourrages disponibles, payant au moyen de bons sur le Trésor remboursables à l'issue de la guerre.
Il fut question, à un moment donné, de publier dans tout l'Empire un moratorium pour les effets de commerce. Il est certain que cette mesure aurait donné certaines facilités au Trésor, mais elle ne fut pas prise pour ne point porter préjudice aux banques et ne point mettre obstacle, par là même, aux avances que celles-ci pouvaient consentir au Gouvernement. Il est, d'ailleurs, à remarquer que la Turquie est aujourd'hui à ce point accoutumée aux difficultés extérieures que la partie vitale et active de la nation n 'y prête guère plus attention. La guerre éclatet-elle en un point de l'Empire, la vie économique continue dans toutes les autres parties comme si la paix la plus complète régnait partout. C'est une des curieuses conséquences de la profonde indifférence des Mahométans.
En tous cas, les désastres succédaient aux désastres, et le Gouvernement impérial, de plus en plus talonné par des besoins d'argent, décida d'émettre un emprunt intérieur de 5.500.000 Ltq. à 5 0/0. Cette opération, qui eût lieu fin février 1913, n'eut d'ailleurs que peu de succès et ne procura au Trésor que de faibles ressources.
La situation financière devenait critique. Une avance de 500.000 Ltq., consentie en janvier 1913 par des banques anglaises pour le paiement des fonctionnaires (1), avait été absorbée immédiatement sans que ce paiement eût été effectué et, en février, les fonctionnaires ottomans n'avaient
(1) Le Temps du 9 janvier 1913.
encore reçu aucun traitement depuis le mois de décembre 1912. De grandes espérances fondées sur une collecte faite auprès des Musulmans de l'Inde et de l'Egypte avaient été déçues, la collecte n'ayant produit qu'une somme de 160.000 livres turques (1). Des pourparlers engagés pour une avance de 500.000 Ltq. avec un syndicat financier international sous la direction de la Deutsche Bank et de la Deutsche Orient Bank en échange de certaines concessions n'avaient point abouti, pas plus que ceux engagés avec la Société concessionnaire du Métropolitain de Constantinôple^ pour une avance de 50.000 Ltq.
Le ministre des Finances essaya alors de placer auprès des riches Musulmans de l'Inde et de l'Egypte des bons du Trésor ottoman, mais ces bons furent refusés.
On offrit à la Banque ottomane, qui, par son privilège, a un droit de préemption, d'accepter pour un million de livres en bons du Trésor à des conditions particulièrement avantageuses. La Banque n'accepta point la proposition.
L'ancien ministre des Finances, Djavid bey, qui avait entrepris, quelque temps auparavant, un voyage en Europe en vue d'obtenir des fonds en faveur de son pays, rentra sur ces entrefaites à Constantinople, n'ayant fait que de vaines tentatives! à Paris et à Vienne (2).
Les fonds commençant à manquer même pour les besoins les plus urgents, la Turquie n'ayant pu obtenir d'avances d'aucun côté, la situation financière de l'Empire s'aggravait de jour en jour. Les dernières réserves métalliques étaient utilisées et l'on pouvait déjà prévoir le moment où il ne resterait plus aucun centime à la disposition du Gouvernement. On offrait à Paris, à cette époque, des bons du Trésor turcs sur la base de 10 0/0 (3).
Pour mettre fin à cet état de choses, des pourparlers furent engagés avec un groupe franco-américain au sujet
(1) L'Information du 13 février 1913.
(2) L'Information du 6 février 1913.
(3) L'Information du 26 février 1913,
de la souscription de 3 millions Ltq. de bons du Trésor; mais les pourparlers n'aboutirent pas, et l'on entendit dire alors que la Porte songeait à mettre la main sur le fonds de réserve de la Dette publique (1). Bien entendu, ce bruit n'était point fondé, ces réserves se trouvant à l'étranger, principalement à Londres, et leur expropriation par l'Etat étant, par suite, impossible; mais il exprimait bien, toutefois, la gêne dans laquelle se débattait le Trésor ottoman et qui ne semblait plus devoir avoir d'autre issue qu'un coup de force. La Gazette de Francfort écrivait à cette même époque : u Cependant, si la situation financière s'aggravait encore, la Porte pourrait, à la rigueur, jusqu'à nouvel ordre, se saisir des recettes régulières de la Dette publique et délivrer provisoirement, jusqu'à la fin de la guerre, des bons du Trésor en représentation des sommes qu'elle aurait encaissées ».
Entre temps, le cabinet de Kiamil pacha était renversé et Nazim pacha assassiné dans d'affreuses circonstances. Dès leur arrivée au pouvoir, les Jeunes-Turcs essayèrent de se créer des disponibilités en donnant la concession du chemin de fer métropolitain de Constantinople au groupe de la Deutsche Bank. Mais la situation du marché monétaire allemand était alors trop tendue pour permettre une avance considérable et la Porte dut se contenter d'une somme peu importante ; celle-ci lui permit tout de même de faire face à ses premiers besoins (2).
Dans le but, non point de permettre à la Turquie de continuer la guerre, mais d'empêcher la débiâcle financière du pays, les groupes anglais, allemands et français ayant des intérêts en Orient tinrent à la même époque une conférence à Paris pour s 'entendre sur un secours financier à porter à l'Empire. M. Révoil, directeur de la Banque ottomane, conseillait dans ce but des avances mensuelles, et les groupes financiers paraissaient se rallier à cette pro-
(1) L'Information du 5 février 1913.
(2) L'Information des 22 et 24 février 1913.
position; mais l'action combinée prévue entre les Gouvernements anglais, allemand et français, à ce même sujet, échoua, le cabinet de Paris s 'opposant formellement à se départir de sa neutralité.
D'ailleurs, la situation financière sembla s'améliorer à Constantinople. Les milieux bien informés estimaient, en effet, que le Gouvernement ottoman pourrait, à bref délai, se procurer toutes les sommes dont il avait besoin. Il s'agissait d'abord du renouvellement de la concession à la Société de la Régie des Tabacs, en échange duquel la Société s 'était déclarée prête à consentir une avance importante. C'était ensuite la concession de la Société des Phares. En outre, un Syndicat anglo-égyptien venait de se constituer pour l'achat de grandes étendues de terrain en Syrie. L'avenir de ces divers groupements de capitaux étant entre les mains du Gouvernement impérial, il semblait bien qu'ils dussent consentir à faire quelques sacrifices. Enfin- la Dette publique avait, malgré tout, réalisé en 1912 des excédents importants, dont une partie devait incessamment être versée dans les caisses du Trésor. La situation financière de l'Empire ne semblait donc plus désespérée (1).
Sa situation économique, par contre, n'était pas brillante et il fut fortement question, au commencement de février 1913, de la proclamation d'un moratorium. La réunion qui eût lieu à ce sujet au Grand- Vizir at et à laquelle prirent part des banquiers, des directeurs d'établissements de crédit et de notables négociants, de même que sir Crawford, conseiller financier du Gouvernement ottoman, décida cependant de ne point le proclamer encore (2).
Une loi du 19 janvier/2 février 1913 vint autoriser le ministre des Finances à émettre des bons du Trésor, garantis par les impôts immobiliers, pour une somme de 550.000.000 de piastres (110 piastres = 1 Lst, = 25 francs).
(1) L'Information du 24 février 1913.
(2) L'Information du 16 février 1913.
Ces bons étaient en 5 0/0 et à cinq ans. Le Comité de la Défense nationale fut chargé de leur placement. Voici, d'ailleurs, le texte des deux premiers articles de l'instruction réglementant les rapports entre le Comité de la Défense nationale et le ministre des Finances :
Art. 1. — ■ Le Comité de la Défense nationale est chargé du placement à Constantinople et dans les provinces, de préférence à tonte antre souscription, des bons du Trésor émis pour 550 millions de piastres en vertu de la loi du 19 janvier 1328 (v. s.). Le Comité est chargé de faire auprès du public toutes les démarches utiles tendant à favoriser le placement des bons.
Art. 2. — Le Comité de la Défense nationale formera à Constantinople des commissions de placement dans tous les centres où il le jugera opportun sous la réserve d'en informer le ministère des Finances qui déléguera un, ou au besoin, deux fonctionnaires-comptables auprès de chacune des commissions.
Vers le milieu du mois de février 1913, les fonctionnaires ottomans purent enfin toucher le montant d 'un mois de traitement. C'était là de quoi calmer provisoirement leurs récriminations. Le Trésor, ne voulant point, d'ailleurs, dégarnir ses caisses, s'était procuré les fonds nécessaires à ce paiement par la vente de propriétés comprises dans le quartier Taxim, achetées par un groupe français pour un prix de 400.000 Ltq. Les trois quarts de cette somme avaient été versés immédiatement (1). D'autres pourparlers engagés avec un Syndicat financier belge pour la vente d'importants terrains à Constantinople, au prix d'environ 10 millions de francs, n'aboutirent pas.
Avec mars et avril 1913 tombaient pour la Turquie d'importantes échéances de bons du Trésor. C'étaient, tout d'abord, les 1.500.000 Ltq. de bons 5 1/2 à douze mois, placés en février 1912 par l'intermédiaire de la Banque nationale de Turquie. Venus à remboursement le 13 mars 1913, ils
(1) L'Information du 21 février 1913.
ne purent être payés, le Gouvernement impérial n'en ayant pas les moyens, ni renouvelés, par suite du défaut d'accord entre les porteurs de bons et le Trésor à ce sujet. A la suite de la lettre suivante, que le ministre des Finances turc envoya à cette occasion à la Banque nationale de Turquie (1) :
« Vu non acceptation de notre proposition renouvellement bons du Trésor pour un an avec garantie additionnelle douanes Djedda, et vu impossibilité pour Gouvernement de payer bons échéant 15 mars, déclarons dispenser banques contractantes et porteurs de ces bons recourir formalités protêt en leur reconnaissant tout effet légal de protêt, savoir: intérêt légal 9 0/0 jusqu'au remboursement complet, et maintenant naturellement conditions primitives obligation rembourser ces bons sur première opération financière et versement Banque nationale de Turquie recettes affectées ».
Cette Banque prolongea les bons d'une durée indéterminée au taux de 9 0/0 d'intérêts.
Venait encore à échéance lé 13 mars l'avance dé 55 millions de marks consentie à la Turquie par un groupe de banques austro-allemandes sur la deuxième tranche de l 'emprunt des douanes 4 0/0 1911. Cette avance, qui devait primitivement être remboursée le 13 mars 1912, avait déjà vu son échéance reportée au 13 mars 1913, étant donnée l'impossibilité pour le Gouvernement de remplir ses engagements en 1912. Le Trésor ne pouvant davantage faire face à son remboursement en 1913, après entente avec la Deutsche Bank, cette avance fut encore prolongée de quatre mois.
Malgré ces divers refus par la Turquie de faire honneur à ses promesses, la situation ne paraissait pas cependant à cette date s 'être aggravée . en quoi que ce soit. Au contraire, l'ancien ministre des Finances, Djavid bey, se rendant de Vienne à Londres par Berlin pour se mettre
(2) L'Information du 15 mars 1913.
en relations avec les milieux financiers allemands et anglais, déclarait à cette époque à un représentant de la Nette freie Presse, que le Gouvernement disposait alors de 2 millions Ltq., dont 1/2 million provenant du règlement du compte italien, 1/2 million de la Société Taxim pour la vente de terrains, 1/2 million des dépôts dans les caisses de province, 300.000' Ltq. du chemin de fer de Bagdad et 200.000 Ltq. de bons du Trésor (1).
Mais ce n'étaient là que des déclarations fallacieuses, simplement destinées à tromper l'œil et à donner le change: les 2 millions Ltq. provenant de l'indemnité italienne n'avaient pas encore été payés, malgré les démarches de la Turquie, et l'on ne pouvait encore connaître exactement la part qui en reviendrait au Trésor : cette portion pouvait n 'être que bien minime, comme elle le fut d'ailleurs à la vérité. En outre, le 1/2 million de livres turques provenant de l'achat de terrains par la Société Taxim avait été absorbé, comme nous l'avons vu, par le paiement d'un mois de traitement arriéré aux fonctionnaires de l'Empire. Les disponibilités du Trésor étaient donc bien réduites et sa situation n'était guère brillante.
Mais le Gouvernement réussit à se faire consentir par l'Anatolian Railway Cy et la Bagdad Railway Cy une avance de 400.000 Ltq. à valoir sur la part de l 'Etat dans les recettes de ces lignes (2). Cela lui permit d 'augmenter de ce montant ses ressources de trésorerie.
Dans le courant du mois de mars 1913, divers journaux financiers publièrent une information suivant laquelle le Gouvernement ottoman avait engagé des pourparlers avec des banques hollandaises au sujet d'un emprunt de 10 millions de marks, gagé sur des bons du Trésor privilégiés
(1) L'Information du 6 mars 1913.
(2) L'Information des 10 mars et. 16 avril 1913 : Le groupe allemand exerçant son contrôle sur le chemin de fer d'Anatolie avança pareille somme au Trésor ottoman dans le seul but d'obtenir la concession de la ligne Angora-Sivas, promise dans le temps à la Russie par l'ex-sultan Abd-ul-Hamid.
6 0/0 et sur des bijoux de la Couronne ottomane; mais cette information fut démentie par la suite par le chef du cabinet du ministre des Finances de Turquie, Réchid Sufvet(l).
C 'était le 16 avril que devaient venir à échéance les bons émis à Londres et à Paris en mai et juin 1912 par la Banque impériale ottomane. Cette Banque ne les fit d'ailleurs pas protester, le Gouvernement, vu son impossibilité de les rembourser, ayant déclaré qu'il reconnaîtrait tout protêt moyennant 9 0/0 d'intérêt jusqu'à remboursement. Ces bons atteignaient un total de près de 2.800.000 livres.
Peu de temps auparavant, le Trésor turc s'était procuré une somme d'environ 500.000 Ltq. grlâce à une avance en connexion avec le renouvellement de la concession de la Société des; Phares de l'Empiré ottoman (2). Une autre avance lui avait, d'ailleurs, été faite presque simultanément par la Société des Quais de Constantinople : ce prêt, d'un montant de 410.000 Ltq., était destiné à obtenir du Gouvernement impérial la vente à la Société d'un immense terrain se trouvant le long des quais de la ville et sur lequel se trouvaient la maîtrise d'artillerie et une fabrique militaire (3).
Au début du mois de mai 1913, la Banca Commerciale Italiane, de Milan, consentit à la Turquie un prêt de 400.000 Ltq. contre des bons du Trésor. Enfin, vers la fin du même mois, l'Administration de la Dette publique fit au Trésor une avance de 200.000 Ltq., portant un intérêt de 6 0/0 et garantie par la surtaxe douanière.
Toutes ces sommes accumulées venant s 'ajouter aux disponibilités déjà existantes permirent au Gouvernement ottoman de faire face pendant quelque temps encore à ses dépenses extraordinaires de la guerre. Pour augmenter encore les ressources du Trésor, le ministre des Finances
(1) L'Information des 22 et 29 mars 1913.
(2) L'Information du 26 mars 1913.
(3) L'Information du 23 avril 1913.
proposa à la Banque ottomane d'augmenter la quantité de bons du Trésor détenue par elle, afin de lui permettre de consentir une avance de 500.000' livres sterling, mais la Banque déclina cette proposition, déclarant que le projet était (( irréalisable dans la situation actuelle du marché )) (1).
Des négociations engagées avec la Banque française pour le Commerce et l'Industrie en vue d'un emprunt de 3.000.000 livres sterling garanti par les revenus du Domaine, échouèrent également. Cet emprunt était destiné au transport en Asie Mineure des milliers de réfugiés musulmans venus se concentrer dans les environs de Constantinople, à la construction d'habitations* à l'achat d'outils, de machines agricoles et de terrains pour ces même réfugiés (2).
Les mois de guerre succédant aux mois de guerre et la situation financière de l'Empire ne faisant qu'empirer malgré toutes les faibles avances que le ministre des Finances essayait de soutirer de divers côtés et de mille façons, on recommença à parler de la main-mise turque sur les réserves de la Dette publique ottomane. Voici ce que disait à ce sujet le Tasfir Evhiar, l'un des principaux organes du parti jeune turc (3) :
« L'Etat est dans une situation financière difficile. La continuation de la guerre plus longtemps, qu'on ne le supposait et l'impossibilité d'asseoir une paix définitive malgré la signature des préliminaires- ont obligé la Turquie à maintenir son armée sous les armes pour le salut de la nation et les énormes dépenses en résultant ont lourdement obéré le Trésor national. On ne peut payer régulièrement les appointements des fonctionnaires, ni tenir une partie des engagements financiers. Le Gouvernement, pour se procurer de l'argent, est obligé de contracter des em-
(1) L'Information du 21 juin 1913.
(2) L'Information du 28 mai 1913.
(3) L'Information du 10 juitlet 1913.
prunts à des conditions de plus en plus dures. Il s'est même vu réduit, comme les journaux l'ont annoncé, à mettre en vente de nombreux biens fonciers.
« Au moment où le Gouvernement est contraint de recourir à tant de moyens coûteux pour faire face à ses besoins pécuniaires, il nous paraît surprenant qu'on ne songe pas à profiter des revenus de la Dette publique. Comme on le sait, la perception et la dépense des revenus affectés à la Dette publique sont précisées par le Firman de Mouharrem. Bien que ce firman ne dise pas qu'en temps de guerre le Gouvernement ottoman a le droit de prendre les revenus de la Dette publique, il ne renferme non plus aucune disposition contraire. Bien mieux, il renferme une clause ainsi conçue : (( Si le Gouvernement ottoman vient à abroger le firman, la situation des porteurs redevient ce qu'elle était, primitivement ». Il est donc indubitable que le Gouvernement ottoman, s 'appuyant sur ce texte, a le droit, en ces temps de détresse, de s 'adresser à la Dette publique et, au besoin, d'exercer sur elle une pression. Comme la situation difficile où la pénurie financière actuelle a jeté l'Etat peut arriver à porter préjudice aux créanciers de la Turquie, il est de l'intérêt même de la Dette publique de remettre au Trésor de l'Etat, sur les revenus qu'elle perçoit aujourd'hui, la somme dont celui-ci a besoin pour subvenir à ses besoins présents. Dès le début de la guerre, on aurait dû penser à cette question et songer à tirer profit de cet article du firman de Mouharrem. Nous espérons que le Gouvernement ne manquera pas plus longtemps, en ces temps de gêne et de pauvreté, de recourir à cette source de revenus, négligée jusqu'à présent, La situation actuelle légitime et justifie de pareils moyens. »
Cette situation financière dans laquelle se trouvait l'Empire devait donc être tout au moins critique. Le Gouvernement impérial sut toutefois, avec raison, résister à de pareilles suggestions, qui n'eussent pu avoir pour les finances publiques qu'un effet détestable, ruinant le crédit de l'Etat aussi bien au dedans qu'au dehors, et qui n'eussent,
d'ailleurs, permis au Trésor que de faire face pendant quelque temps seulement à ses dépenses extraordinaires.
Il essaya plutôt de placer des bons du Trésor à l 'intérieur. Dans ce but, il en fit imprimer pour 2.300.000 Ltq., dont 1.250.000 Ltq. en bons d'une livre, 1 million en bons d 'une demi-livre, et le reste en bons de 5, 10, 25, 50 et 100 Ltq. Quelques négociants, fournisseurs du ministère de la Guerre, en acceptèrent dès le début pour environ 100.000 Ltq., avec la clause d'en fournir la contre-valeur au Trésor en vivres et autres effets, nécessaires à l'armée (1). Mais à part cette catégorie de personnes, vivant de la guerre et faisant de gros bénéfices grâce aux fournitures de toutes sortes qu'elles livraient à l'armée, peu de nationaux souscrivirent aux bons du Trésor et l'on peut dire que l'émission intérieure n'eût qu'un faible succès.
Quoi d'étonnant, d'ailleurs, vu l'état économique général du pays! Les récoltes de céréales n'étaient guère en bon état, en effet, en Asie Mineure, et l'on en comprend facilement les raisons si l'on sait que les semences avaient été faites presque exclusivement par des femmes et des enfants, en l'absence des hommes absorbés par la guerre. D'ailleurs, les récoltes mêmes, quelque réduites qu'elles fussent, étaient destinées à périr encore sur place en grande partie, faute de pouvoir être transportées par des bêtes de somme, le Gouvernement ayant partout réquisitionné pour l'armée tous les animaux de trait.
La situation économique ne valant donc guère mieux que la situation financière, le Gouvernement ottoman eut, par suite, beaucoup de peine à placer dans le pays une quantité, même restreinte, de bons du Trésor.
Il recourut alors à son expédient habituel, les ventes foncières, et aliéna ainsi quelque 28 millions d'hectares cle domaines situés dans des villayets d'Asie-Mineure (2).
Mais, ces ressources étant insuffisantes, il fut bien obligé
0) L'Information des 25 juillet et 28 août 1913. (2) Le Rentier du 17 juillet 1913.
de recourir à nouveau au crédit extérieur, et, comme les grandes puissances refusaient de lui consentir des avances, il essaya de négocier avec les petits Etats, comme la Hollande et la Belgique, une grosse somme de bons du Trésor, gagés isous la garantie de la Dette publique (1). Il eût même un moment l'intention de négocier des bons du Trésor en Amérique, contre des concessions de chemins de fer et autres en Asie-Mineure.
Le ministre des Finances réussit encore à placer quelques bons sur la place de Berlin. Mais il lui fallait songer, d'autre part, à assurer l'équilibre du budget de 1913 et à combler le déficit de celui de 1912, non encore couvert. .Dans ce but, il décida de recourir à l'établissement de nouveaux impôts de guerre applicables en 1914 (2).
A la date du 15 août 1913, la Gazette de Francfort publiait des nouvelles de Constantinople suivant lesquelles la Porte disposait alors d'environ 800.000 Ltq. de ressources, mais, disait ce journal, « elle ne fait actuellement, même à ses fournisseurs, que les paiements les plus urgents ».
Cependant, des sommes importantes commençaient à affluer dans les caisses du Trésor. Après des négociations assez longues avec la Eégie des Tabacs, la concession de cette société fut prolongée pour quinze années. L'iradé impérial décidant cette prolongation fut publié le 4 août. En échange de ce bon procédé, la Régie des Tabacs s'engagea à consentir à la Turquie une avance de 1.500 .0O01 Ltq. Le premier acompte, de 300.000 Ltq., fut versé le jour même de la signature du contrat, soit le 22 juillet ; le deuxième, de 700.000 Ltq., le 5 août; et le restant, soit 500.000 Ltq. devait être versé le 4 septembre. Le Gouvernement impé-
(1) L'Information du 19 juillet 1913 : Fin août, il n'avait été placé que 200.000 Ltq des 5 millions et demi de bons du Trésor 5 °/o à 5 ans garantis par la taxe immobilière. A cette date, un groupe de Français entra en pourparlers pour prendre le reste à 84 %, à la condition qu'on lui accordât toutes les fournitures pour les divers ministères de Constantinople.
(2) Le Rentier du 7 août 1913.
rial devait servir à la Régie un intérêt de 6 1/4 et effectuer le remboursement en quinze années, par versements échelonnés de 160.000 Ltq. Sur le produit du prochain emprunt réalisé par le Trésor, il devait être remboursé à la Société 50.000 Ltq. A partir de ce moment-là, le versement devait être réduit de 160.000 à 110.000 Ltq. Comme garantie de cette avance, le Gouvernement impérial donnait à la Régie le produit de la dîme sur les céréales dans le sandjack de Smyrne (ce produit, d'une moyenne annuelle de 200 mille livres turques, était déjà grevé de 30.000 Ltq. pour le service de l'emprunt des pêcheries de 1903 et de 16.000 Ltq. pour l'emprunt première série du chemin de fer de Bagdad) [1].
Le contrat à peine conclu, le ministre des Finances négocia à nouveau avec la Régie des Tabacs en vue d'obtenir le versement anticipé de la dernière partie des avances consenties à la Turquie par cette Société. Mais la Régie ayant demandé en échange de plus fortes garanties, les pourparlers en restèrent là (2).
Entre temps, le Gouvernement impérial avait obtenu de l'Administration de la Dette publique une avance de 500.000 Ltq, garantie par les centimes additionnels de la dîme sur les céréales, dont la Dette, assurait déjà la perception (3) .
'Malgré toutes ces avances et les disponibilités qui en résultaient certainement pour le Trésor ottoman, les 1.250.000 Ltq de bons du Trésor 7 0/0 à un an qui venaient à échéance le 5 septembre ne furent pas payés et furent réglés à raison de 38 0/0 en espèces et de 62 0/0 en un nouveau bon 7 0/0 à un an (4).
Le Gouvernement n'avait cependant plus à redouter de manquer de ressources. De tous côtés, des groupes finan-
(1) L'Information du 14 août 1913.
(2) Le Journal du 16 août 1913.
(3) L'Information du 10 août 1913.
(4) Le Rentier du 5 septembre 1913
ciers se constituaient, les craintes de guerre s 'étant dissipées, en vue d'obtenir de la Turquie toute sorte de concessions. La concurrence s'en mêlant, chacun offrait au ministre des Finances 'de lui consentir des avances de plus en plus importantes et de les lui verser sans délai. C'est ainsi qu'au moisi d'octobre 1913, une société ottomane ayant été créée pour l'achat de terrains domaniaux en Palestine, elle offrit au Gouvernement impérial de lui payer immédiatement une somme de 300.000 Ltq à titre d'acompte. Mais le ministère de l'Intérieur ottoman reçut presque aussitôt une autre proposition, comportant une avance de 350.000 Ltq. Pareille concurrence ne pouvait évidemment que profiter au Trésor et aux finances turques (1).
Nous en avons ainsi terminé avec la politique financière de l'Empire ottoman durant la guerre des Balkans. Disons cependant, pour finir, que, la Banque ottomane ayant pris à option un emprunt <de 11 millions de livres turques à émettre après la fin de la guerre et une portion non 'encore .émise de 4 millions de livres restant encore à placer sur l'emprunt austro-allemand de 1911, c'est au moins 15 millions de livres turques que la Turquie aura bientôt à demander aux marchés financiers de l'Occident, soit près de 350 millions de francs (2).