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la diminution des importations est de 5 millions [02 millions en 1788; 57 millions en 1789).
Quant aux exportations, elles ont atteint d'une manière générale 305 millions en 1788, et 357 millions en 1789. En analysant ces chitîres, les vins figurent pour la même somme de 24 millions en 1788 et 1789 ; les eaux-de-vie présentent une augmentation de 3 millions (9 millions d'exportation en 1788 ; 12 millions en 1789) ; une autre augmentation de 7 millions ressort en faveur des matières ouvrées en laine et en soie (97 millions en 1788 ; 104 millions en 1789).
« Vous venez, Messieurs, conclut alors le rapport, de je- « ter un coup d'œil rapide sur l'état de l'industrie française. « Vous n'avez aperçu dans ce tableau aucuns indices qui « vous annonçassent des manufactures ruinées, des pro- « duits agricoles sans débouchés, des denrées coloniales sans « consommateurs... Si vous quittez, Messieurs, les climats « étrangers pour l'intérieur de la France, votre œil vigi- « tant et paternel apercevra lapbis qrande activité dans « le travail de nos mamifactares qui emploient la laine, « le lin, le chanvre et la soie, toutes matières que notre « sol fournit en certaine quantité..., mais que l'agriculture « française pourra bientôt livrer à nos fabriques en pro- « portion de leurs besoins.
« En parcourant le royaume, on remarciue la plus « {fraude activité dans les fabriques du Languedoc, qui « façonnent les draps recherchés du Levant, soit dans cel- « les de Normandie, qui travaillent la laine, le lin, le coton, « soit dans toutes les manufactures de Bretagne et de Flan- « dre, où l'on tisse spécialement le lin et le chanvre, soit « dans celles de Champagne et de Picardie, renommées « l'une par ses draps fins, l'autre par ses batistes. Partout « l abondant e des matières premières et l'activité des coin-
« nunides pressent l'ouviier intelligent et laborieux d"aug- « menter graduellement le produit de son industrie.
« Enfin, il est notoire qu'à Paris, la fabrication des ga- « zes, l'une des principales branches, est dans une grande « faveur de débit... etc. » (Rapport présenté à l'assemblée nationale par Goudard, au nom des comités d'agriculture et de commerce, 24 août 1791.) (1).
Les statistiques, les descriptions officielles, les témoignages même intéressés s'accordent donc pour affirmer que l'industrie vivait et progressait en France en 1789, deux ans après la mise à exécution du traité de commerce.
Aussi l'assemblée constituante n'hésita-t-elle pas à respecter, et même à confirmer expressément l'œuvre du négociateur de 1786. Sans anticiper sur le chapitre suivant, relatif à la politique commerciale de la Révolution, rappelons seulement que le tarif général, édicté par la loi du 15 mars 1791, repose sur les mêmes bases que le traité de 1786. La ressemblance est parfaitement intentionnelle ; le rapporteur l'annonce ainsi : « Passant à la question de sa- « voir si on adoptera pour les marchandises venant d'ail- « leurs que d'Angleterre le taux de droits déterminé par le « traité avec cette dernièrepuissance^ je déclare que j'adopte « cette fixation.,. Il sera perçu, conformément à l'esprit du « traité de commerce avec l'Angleterre, un droit de 10 0/0 « sur la valeur effective des ouvrages de fer, acier, cuivre « et autres métaux, et un droit de 12 0/0 sur les étoffes et « autres tissus. » (Discours de Goudard, rapporteur. Séance du 1" décembre 1790.) Ce Goudard, il est vrai, ne montra
1. « Quant à moi, ajoutait Goudard, en ma qualité de député de Lyon, « je puis certifier, Messieurs, que cette dernière ville éprouve une telle « activité dans le trtavail que les productions brutes alimentent sans relâche « l'industrie de ses habitants, dont le nombre suffit à peine pour élever la « somme d'ouvrages au niveau des demandes. »
pas toujours tant de bienveillance pour le traité de 1786. Dans un précédent documeni, il l'accusait d'avoir privé de travail « depuis plusieurs années des milliers de bras ». Nécessairement alors il se gardait de prendre ses tarifs pour modèle. Mais Goudard possédait une très précoce versatilité parlementaire : car, en une seule séance, dès qu'il vit la majorité de l'assemblée refuser crédit à ses théories protectionnistes et applaudir, au contraire, ses contradicteurs, il transforma radicalement ses opinions, et prona hardiment le traité de 1780. Dans son second rapport il ajoutait à ce sujet : « Lorsqu'il s'est agi du traité de « commerce avec l'Angleterre, le ministère a pensé que nos « manufactures rivaliseraient aisément avec celles de l'An- « gleterre, si ces dernières acquittaient, à leur introduction « en France, un droit de 10, 12, et 15 0/0. Le prinripp était « bon, et les plaintes qui se sont élevées de toute part « contre le traité avec l'Angleterre auraient eu moins de « fondement, si les perceptions avaient pu être conformes « aux bases iixées par ce traité. » (Second rapport sur les douanes, par Goudard, 1791.)
Ces éloges donnés par l'assemblée constituante au traité de 1786 et, plus encore, l'adoption de ses bases pour asseoir le nouveau tarif général des douanes montrent, une fois de plus, que l'opinion publique ne réprouvait nullement l'œuvre de Du Pont et de Vergennes. Elle la sanctionnait, au contraire, de la manière la plus significative.
Le traité de 1786 demeura en vigueur six ans à peine, dont près de trois au milieu des plus grands troubles politiques ; sa courte durée ne permit pas à ses auteurs d'assister à la réalisation de toutes leurs espérances.
Cependant, même dans ces conditions imparfaites d'exécution, l'avenir devait enregistrer les précieux résultats de son influence. Si de Vergennes eût vécu en 1802, il aurait
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entendu la Chambre de commerce de Bordeaux solliciter, dans un mémoire savamment rédigé, le renouvellement du traité de commerce avec l'Angleterre, et déclarer que, grâce aux effets de la concurrence, les fabriques françaises, depuis 1780, avaient perfectionné et transformé leurs procédés et leur outillage. Ce dernier point répondait particulièrement aux préoccupations du ministre des affaires étrangères de Louis XYI : « Il est arrivé^, dit le mémoire, que « ces fabriques (particulièrement éprouvées par la « concurrence) sont précisément celles dont les progrès « sont le plus remarquables. Elles se ^07it industriées : « il a été établi des mécaniques, les ouvriers se sont ap- « pliqués davantage, tous les outils ont été perfectionnés, « et ces sortes de marchandises sont celles pour lesquelles, « depuis le traité, la France a obtenu la plus grande amé- « lioration. » (Mémoire du conseil du commerce de Bordeaux adressé au Premier Consul, 2 floréal an X.) Il est impossible de mieux défmir le véritable but du traité de commerce de 1786, en montrant en même temps comment ce but a été atteint.
« La fabrication du coton par mécanique, dit Chaptal en « LS19, n'était presque pas pratiquée en France, il y a30 ans « (c'est-à-dire en 1787;, à l'époque du traité de commerce) ; « celle de la laine, du lin et du chanvre par les mêmes « moyens y était encore inconnue : la plupart des cotons « employés dans nos fabriques étaient filés au rouet ou à « la main dans les campagnes. Depuis cette époque, des « établissements immenses se sont formés de toute part : « les mécaniques les plus parfaites ont été importées « d'Angleterre et perfectionnées par nos artistes : la flla- « turc du coton par mécaniques est devenue, en peu d'an- « nées, une de nos branches d'industrie les plus importan- « tes. »{De rinchistrie française, t^b.t le comte Chaptal, 1819.)
Plus tard, la Chambre de commerce d'Amiens reconnaît que la première tnuU-jenny importée en France l'a été pendant la durée du traité de 1786, et que les fabricants firent, à la même époque, venir d'Angleterre des ouvriers qui introduisirent dans le pays l'usage des navettes volantes, c'est-à-dire l'innovation la plus importante qui ait été faite depuis longtemps dans l'art du tissage.
« Les espérances de Gérard de Rayneval n'ont point été « trompées », écrit un chef de division du commerce sous le premier Empire, Gostaz, dont nous avons déjà parlé. « Le royaume doit au traité de 178G l'introduction dans « nos établissements de machines plus parfaites que celles « dont on faisait usage. .Jusqu'alors, nos manufactures « n'avaient qu'une idée confuse des avantages que ces ma- « chines procurent. Des communications plus fréquentes « avec les Anglais les leur firent bientôt connaître. Sous ce « rapport, ce traité a été un grand bienfait pour l'industrie « nationale. » (Costaz, Histoire de l administration en France.)
Ainsi la liberté commerciale, à peine installée en France, réussit à y imprimer des traces fécondes et durables.
Pour résumer dans son ensemble cette grande œuvre du traité de 1786, il faut commencer par reconnaître franchement les lacunes et les défectuosités du début de sa mise en application. Le gouvernement français, au moment de conclure avec l'Angleterre, malgré la longueur des négociations antérieures, se laissa, pour ainsi dire, prendre au dépourvu. De là résultèrent les incertitudes, les troubles, les souffrances que nous avons décrites, et que les passions protectionnistes se sont plu à exagérer.
Mais, en portant les regards au-dessus des détails de la transition, apparaît la grande idée qui dominait l'esprit des négociateurs, et l'absorbait tout entier. Ce fut leur ardeur
mcine à faire triompher le principe de la liberté qui motiva leur précipitation. Ils voulurent, à tout prix, implanter en France le régime du libre-échange, dont leurs doctrines exaltaient depuis trente ans les bienfaits, et ils le firent avec une conviction sans réserve, en s'eiîorçant toutefois de ménager à lïndustrio nationale une protection transitoire suffisante, au moyen de tarifs équivalents et même un peu supérieurs à ceux que la contrebande prélevait jusqu'alors. Un tel programme ne recherchait pas le succès immédiat: il visait, au contraire, un avenir lointain. Il lui fallait un long espace de temps pour se développer. Mais quelles immenses conséquences en seraient découlées, si le temps ne lui eût pas manqué ! Qui peut dire ce que serait devenu notre pays sous l'influence prolongée de Tapplication des principes de l'école de Turgot? Déjà Du Pont de Nemours s'écriait, lorsqu'il jetait les yeux sur l'état arriéré de notre industrie, en 1788 : «Nous n'en serions pas là, s'il n'y avait « jamais eu de barrières entre la France et l'Angleterre 1 » De même, aujourd'hui, en serions-nous là, si les barrières abaissées en 1786 n'avaient pas été relevées ! Une fois les premiers mom.ents d'une douloureuse transition passés, — et cela était fait, — la liberté commerciale, suivant ses développements naturels, possédait une puissance capable de transformer la société tout entière. Après avoir arraché notre industrie à son ancienne routine, on l'aurait vue créer toute une classe nouvelle d'hommes, qui, par leurs entreprises, leur intelligence et leur fortune se seraient trouvés spontanément placés à la tète du pays. Le tiers état, ainsi renforcé, eût pris, vis-à-vis des ordres rivaux, une position prépondérante que personne n'aurait plus osé lui disputer, et bientôt, par la force invincible d'une supériorité incontestée, la plus désirable des révolutions aurait pu s'accomplir pacifiquement.
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Quelle vraisemblance manque à ces ^hypothèses ? Le traité de 1786 contenait toutes ces choses en germe. Il tendait à substituer aux horreurs de la guerre la rivalité commerciale entre les nations ; son influence prolongée, détournant les esprits desîdangereuses préoccupations de la politique pour les jeter dans l'activité industrielle, devait substituer aux mauvaises passions la passion du progrès. Il représentait l'idée du travail, du travail aiguillonné parla concurrence^, sans cesse excité à se surpasser lui-même. Quel plus fécond élément de prospérité ! Quelles grandes destinées pour le peuple qui s'y serait courageusement adonné !
Si l'expérience de 1786 n'avait pas été brusquement interrompue, la France contemporaine glorifierait, sans doute, aujourd'hui cette date comme celle de l'origine de sa transformation et de sa stabilité politique.
Jamais le pays n'a revu, depuis, de tarif aussi libéral. En 1860, après un demi-siècle et plus de régime protecteur, un nouveau traité a été conclu avec l'Angleterre pour abaisser les droits d'entrée. Mais les taux déterminés en 1860 dépassent notablement ceux de 1786, et les tarifs actuels leur sont encore très supérieurs.
L'ancien régime, en 1786, osa donc accomplir une réforme immense, dont aucun gouvernement postérieur ne peut lui disputer l'honneur. Lui seul eut le courage et la foi nécessaires pour alfronter les troubles inséparables du début d'une telle entreprise, et pour inaugurer en France, malgré les résistances intéressées, le règne de la liberté commerciale.