GESTION FINANCIÈRE DE GALONNE
I. Le désordre reparaît. — Faveurs scandaleuses, échanges suspects de domaines. — Spéculations à la Bourse. — II. Résultats généraux delà gestion de Galonné. — Accroissement du déficit. — Augmentation considérable du chiffre de la dette. — Impossibilité de connaître l'emploi des capitaux dilapidés. — Élonnement des notables lorsqu'ils découvrent le gouffre. — III. Cependant Galonné fait adopter diverses bonnes mesures. — Payement des rentes à l'échéance. — Caisse d'amortissement. — Payement des rescnptions. — Refonte des monnaies.
Nous avons décrit avec quelques détails les opérations de Necker pour montrer combien les vrais principes de finances, sous le ministre le plus capable de les pratiquer, se trouvaient encore méconnus à la fin du dix-huitième siècle. Mais, si Necker ne découvrit pas de combinaisons nouvelles, au moins s'efforça-t-il , comme on Ta vu, d'assurer au crédit ses bases les plus essentielles, l'ordre et l'économie. Ce sont précisément ces bases qui vont faire défaut après lui.
Calonne le premier s'appliqua à les détruire. Fut-il
prévaricateur, comme ront prétendu divers pamphlets, d'un style violent, et dès lors peu faits pour inspirer confiance? En l'absence de preuves positives, il vaut mieux oublier ce genre d'accusations, auxquelles sont exposés tous les hommes d'État. Galonné, du moins, favorisa-t-il les manœuvres équivoques de son entourage ? Il devient ici difficile de fermer les yeux. Les échanges de domaines si sagement proscrits par Necker reparurent sous Galonné dans les conditions les plus suspectes. Le troc de la seigneurie d'Hatton-Ghatel, de la forêt de Russi dans le comté de Blois, de la forêt royale de Hainault, de la forêt de Sommedieu, des bois de Rouvres, des étangs de Bassaincourt, etc., contre le comté de Sancerre appartenant au baron d'Espagnac, provoqua un long scandale. On prétendit que l'État subissait une grave lésion, et que les estimations favorisaient grossièrement le baron d'Espagnac : on alla même jusqu'à dire que le baron d'Espagnac n'était, en l'affaire, que l'associé, le prête-nom de Galonné. Dans un mémoire justificatif, Galonné s'écriait : « Non, Sire, je n'ai intérêt dans aucune affaire. La seule « où l'on m'ait imputé d'en avoir un indirect, c'est dans « cet échangé du comté de Sancerre, sur lequel on a si « indécemment déclamé. » (Requête au roi, 1787.) Il s'efforçait alors de prouver, en reprenant une à une toutes les estimations, que la valeur du comté de Sancerre ne le cédait en rien à celle des diverses propriétés remises en échange; l'État, au contraire, aurait, d'après lui, bénéficié de 155.808 livres, 7 sous, 6 deniers. Mais il n'indiquait pas quels motifs d'intérêt public avaient engagé le gouvernement dans cette opération (1) : la question, cependant, résidait là tout entière.
1. Décret voté par l'assemblée consti tuante, le 27 juillet 1791 :
« L'assemblée nationale. — considérant qu'aucun motif réel de justice
Il en est de même de l'échange de la baronnie et des bois de Viviers contre la vicomte d'Auvillars. Bien que Galonné prétende que : < il est indubitable et il sera légale-
< ment constaté que la vicomte d'AuvîUars vaut beaucoup
< plus que la partie cédée de la baronnie de Viviers », l'honnêteté eût été mieux satisfaite, si l'échange n'avait pas eu lieu. D'autant plus que l'échangiste Fouquet se trouve être le neveu de Galonné.
L'on peut encore citer le troc du domaine de Vélizy, dans le parc de Versailles, contre le fief d'Avesnes-le Gomte en Artois, et là ne s'arrête point la liste des échanges non justifiés.
Nous retrouvons ensuite la main de Galonné dans diverses spéculations débourse ;ils'enexcuse,sans doute,en mettant en avant l'intérêt public; mais, encore ici, on peut affirmer que le véritable intérêt public consistait à s'abstenir : « Aux approches de l'assemblée des notables, écrit-il « dans sa requête au roi, je redoublai d'attention sur le « cours des effets publics : ils souffraient alors une dépres- « sion sensible ; j'en savais la cause, l'agiotage y influait « principalement. Le gouvernement ne peut voir avec « indifférence aucune de ces révolutions subites, de ces « agitations convulsives de la place qui en troublent le « cours, compromettent la fortune des particuliers, et
« ou de convenance n'a déterminé l'échange de la terre de Sancerre en « 1784, que dans le choix des domaines échangés on a compris des fo- « rets considérables contre l'Intention gue la loi avait expressément ma-
«nifestée Qu'enfin l'intérêt national, blessé par la disproportion qui
« existe entre le domaine de Sancerre et ceux qui ont été cédés en échange, « ne permet pas de consommer un pareil contrat, décrète ce qui suit :
« Art. 1 — L'assemblée nationale révoque le contrat d'échange passé, le «30 mars 1785, entre les commissaires du roi, d'une part, et le âieur Jean- « Frédéric-Guillaume Sahuguet d'Espagnac, de l'autre. »
« nuisent nécessairement au crédit public. Gomme je « voyais qu'il en résultait, surtout aux yeux de l'étranger, « une dépréciation fâcheuse, je chargeai un banquier, « moyennant le nantissement entre ses mains d'un million « seulement, de faire acheter sur la place des billets de < l'emprunt de 125 millions, toutes les fois qu'ils s'y por- « teraient avec trop d'affluence, en graduant cette opéra- « tion de manière qu'elle ne pût pas être aperçue ; il l'a « fait : l'emprunt a remonté pendant quelque temps. Des « événements imprévus Tayant ensuite fait baisser, il peut € y avoir eu quelque perte dans la revente. »
Ailleurs, il avoue que : « dans un moment de crise il se « détermina à écouter et à accueillir les propositions qui « lui furent faites de soutenir par des moyens indirects « ceux des effets qui perdaient le plus, et sur lesquels il € y aurait le plus de fonds engagés, le plus de jeu, tels « que les actions de la Compagnie des Indes, et celles des « Eaux de Paris. Qu'en conséquence, il fit remettre pour « 11.500.000 livres d'assignations à ces compagnies, afin de € leur faciliter le moyen de rehausser par leurs achats le € prix de leurs effets qui perdaient trop.» (Requête au roi par Galonné, 1787. Pièce annexe cotée VIL)
Nous avons cru, dans des questions aussi délicates, devoir laisser le ministre s'expliquer lui-même. Il reconnaît très franchement avoir soutenu les cours en fournissant un million à un banquier et 11.500.000 livres à des compagnies. Nécessairement ces capitaux furent, comme il arrive toujours en pareil cas, engloutis sans amener le résultat cherché. En présence de manœuvres aussi irrégulières, les commentateurs malveillants se donnèrent libre carrière et, Ton pourrait presque dire, avec quelque droit. Lorsqu'un gouvernement intervient à la Bourse, il s'expose à tous les soupçons. Certains courtisans, certains af-
ûliés connurent-ils les opérations du ministre assez à temps pour en profiter? Nous ne suivrons pas les libelles sur ce terrain. Il suffit d'avoir constaté avec quelle facilité l'administration cédait alors à des sollicitations désastreuses pour les deniers de TÉtat.
Du reste, sans s'arrêter pas à pas au détail des actes de la gestion de Galonné, on peut l'apprécier par ses résultats généraux. A cet effet, nous consulterons le discours même du ministre à l'ouverture de l'assemblée des notables, c'est-à-dire ses propres chiffres. Ce discours, prononcé le22 février 1787, précède sa chute d'un mois et demi, et par conséquent, embrasse à peu près complètement la durée de son ministère.
Galonné rappelle qu'à son arrivée, vers la fin de 1783, le déficit des budgets ordinaires s'élevait à 80 millions, et les anticipations à 176 millions. Il ajoute que toutes les caisses étaient vides^ tous les effets publics déprimés, toute circulation interrompue, et, sur ces points, son affirmation vague ne mérite peut-être pas une créance absolue. Necker, en quittant le ministère au mois de mai 1781, deux ans auparavant, se vantait de laisser le Trésor abondamment pourvu^et il n'est pas vraisemblable que, de 1781 à 1783, les contrôleurs généraux Joly de Fleury et d'Ormesson aient dilapidé à ce point sa succession. Gependant admettons les affirmations de Galonné : 80 millions de déficit ordinaire, 176 millions d'anticipations, rien dans les caisses, tel est le bilan qu'il dénonce en novembre 1783, dès son
arrivée au pouvoir. Notons, en passant, que la paix est faite avec TAngleterre, qu'il ne reste plus que lOCï ou 200 millions de dépenses arriérées de la guerre d'Amérique ; que 55 millions de nouveaux impôts (2 sols pour livre et un troisième vingtième) ont été créés par Joly de Fleury et d'Ormesson, qu'enfin aucun événement extraordinaire ne s'est produit de 1783 à 1787. Or, à cette dernière date, le déficit avoué par Galonné s'élève à 115 millions sur le budget ordinaire. Ainsi,en quatre ans, l'insuffisance des recettes ordinaires sur les dépenses de même nature a passé de 80 millions à 115 millions. Galonné ne déclare pas explicitement ces 115 millions devant rassemblée des notables ; il se borne à mentionner un défidt considérable. « Je dois l'avouer et je n'ai garde d'en rien dégui- « ser, le déficit annuel est très considérable . » Mais plus tard, son successeur révèle le chiffre de 115 millions résultant des états mêmes remis au roi, en 1787, par Galonné, et celui-ci le confirme, du reste,dans sa brochure de janvier 1788. {Répotise à récrit de M. Necker.) « Je ne « puis mieux faire, dit-il, que de rendre public le compte « que j'ai rendu roi au commencement de 1787. Pourquoi « hésiterais-je à le rendre public? On a, dans les calculs « successifs que j'ai rapportés, la preuve que le déficit qui « était de 40 millions quand le roi est monté sur le trône, « était devenu de 70 millions en 1781, de 80 millions en « 1783, et qu'il est aujourd'hui de 115 millions. »
Gette généalogie du déficit, comme dit Galonné, suit une progression efCrayante. Mais, tandis que les événements de guerre suffisent à justifier Necker, ainsi que Joly de Fleury et d'Ormesson, aucun motif apparent ne pallie les désordres de la gestion de Galonné. L'examen des notables porta d'ailleurs à 140 millions le déficit de 1787, avoué
jusqu'à concurrence de 115 millions. Quelques bureaux même le fixèrent encore plus haut, c Le terme moyen de € leurs recherches peut être fixé à 140 millions », dit le successeur de Calonne, Tarchevèque de Toulouse. (Loménie de Brienne, Discours du 25 mai 1787). A ces 140 millions de déficit il faut ajouter le surcroît des anticipations : elles montèrent de 176 millions, déclarés par Galonné en 1783, à 255 millions en 1787, soit 79 millions en plus. On se souvient combien le public s'effrayait des 120 millions existants sous Necker : maintenant 255 millions sont couramment annoncés par le contrôleur général.
Les emprunts suivirent une marche parallèle à celle du déficit. Leurs intérêts, d'ailleurs, constituaient une des causes principales de la progression des dépenses . Quelle somme Calonne emprunta-t-il exactement? Il est difficile de l'évaluer en raison des formes diverses que revêtirent ses appels au crédit. Nous avons déjà vu Necker recourir sans discernement à tous les expédients qui s'offrirent à lui pour se procurer de l'argent. Galonné fit pis encore. Il emprunta, en créant des charges de finances, en organisant le monopole des agents de change, en augmentant les anticipations, et surtout en étendant abusivement les émissions au delà des chifl'res annoncés primitivement : ce procédé, connu sous le nom de suppléments, déroute les investigations.
Cependant les volumineuses controverses, auxquelles nous avons vu se livrer les deux eontrôle\irs généraux, permettent, dans une certaine mesure, de retrouver la trace de ces expédients. D'après les calculs de Necker, que confirment ceux de Galonné après rectification, la totalité des emprunts depuis la fin de 1776 jusqu'à la Révolution se répartit ainsi :
Emprunts contractés sous le premier ministère de Necker ,
de 1776 à 1781 530.000.000 livres.
Emprunts contractés sous Joly de
Fleury etd'Ormesson, demail781 à
novembre 1783 400.000.000 —
Emprunts contractés sous Galonné, de
novembre 1783 à 1787 700.000.000 —
Emprunts contractés sous Fourqueux
et Loménie de Brienne, de 1787 à
août 1788 320.000.000 —
Total. . 1.950.000.000 livres.
De 1776 à 1789, il aurait donc été emprunté près de deux milliards sous différentes formes. Sur ces 2 milliards. Galonné, pendant trois ans et demi de ministère écoulés en temps de paix, aurait prélevé à lui seul 700 millions.
Ges chiffres, répétons-le, ne sont pas tirés de documents irrécusables, comme ceux qu'on voit figurer aujourd'hui au sujet de la dette publique dans le compte général des finances. Mais, à quelques millions près, ils doivent représenter la vérité, car ils résultent des relevés détaillés, établis par les ministres en exercice et revisés parla contradiction de leurs anciens collègues.
Les intérêts des 700 millions empruntés par Galonné contribuèrent, avons-nous dit, à augmenter le déficit annuel. G'est ce que le ministre s'attache constamment à faire ressortir dans ses discours à l'assemblée des notables : « Les causes du déficit, dit-il, sont trop publi- « quespour que les effets en soient mystérieux. Ges causes « s'expliquent toutes par une seule observation : de la fin « de 1776 jusqu'à la fin de 1786, il a été emprunté 1.250 « millions (Necker a prouvé que le véritable chiffre était
€ 1.650). Vous savez, Messieurs, combien ces emprunts « étaient nécessaires. »
Mais, si Tobligation d'acquitter les intérêts des emprunts explique une partie du déficit, comment justifier les emprunts eux-mêmes? Galonné prétend que ses prédécesseurs lui avaient laissé, en novembre 1783, un vide de 680 millions. Dans ce vide, il comprend le déficit de 80 millions du budget de 1783, et 176 millions d'anticipations. Lui-même emprunte 700 millions, creuse le] déficit jusqu'à 115 millions, et élève les anticipations jusqu'à 250 millions. Ses propres calculs se retournent donc contre lui ; car il aurait, d'après ses chiffres, absorbé plus de 300 millions au delà des sommes nécessaires pour liquider la situation de ses prédécesseurs (1). Encore, dans son discours, exagère- t-il à dessein la gravité de l'arriéré de 178 , et réduit-il l'importance du déficit de 1787. Mais, en admettant ses affirmations, plus de 300 millions dont ses prédécesseurs ne sont pas responsables, restent à sa charge personnelle. Quelle explication donner à l'emploi de ces immenses suppléments ? A quoi furent-ils exactement consommés ? Les documents officiels ne fournissent aucune réponse à ces questions. < Pour éclairer parfaitement « l'origine du déficit en 1787, dit Necker, il faudrait y join- € dre une information que je n'ai point, c'est l'historique « des dépenses auxquelles les emprunts ont été destinés. » {Sur le compte rendu au roi en i78i, par M. Necker.) Ce serait là, en effet, le renseignement essentiel. Mais qui connaît les livres de dépenses d'un dissipateur? Gomment
1. Dans un document postérieur {Lettre au jRof, 9 février 1789), Galonné estime à 400 millions les dettes apriérées de ses prédécesseurs (sans compter cette fois les déficits et les anticipations). De 400 millions aux 700 millions qu'il a empruntés, la différence est bien, comme nous l'indiquons, de 300 millions.
se ruine-t-on? A quoi passe une fortune gaspillée? Nul ne le sait : le prodigue lui-même Fignore. Il n'a pas conscience de sa situation, jusqu'au jour où Texcès même du mal le forcé à en faire Taveu.
Cet aveu fut arraché à Galonné dès la première assemblée des notables. En présence d'un déficit énorme, d'emprunts et d'anticipations qu'il ne soupçonnait même pas, et sous la menace, surtout, de nouveaux impôts, le pays ouvrit les yeux. En pleine paix, après quatre années de tranquillité les plus favorables au rétablissement de l'ordre, à la suite d'un renouvellement avantageux du bail des fermes, un tel réveil troubla profondément l'opinion publique.
Les notables jetèrent, les premiers, le cri d'alarme. Le roi fut obligé de leur déclarer que; « la masse du déficit « devait paraître effrayante au premier coup d'œil, et qu'il « était fermement résolu à prendre des mesures pour le < faire disparaître, et pour empêcher qu'il ne se repro- « duisît dans aucun cas ». (Discours du 23 avril 1787.) Depuis quinze jours, Galonné avait été congédié.
En dehors de l'assemblée des notables, l'agitat-ion se propagea dans tous les corps de l'État. < Après cinq ans € de paix, dit le Parlement, après une augmentation pro- « gressive de 130 millions de revenu en moins de 13 ans, € il semblait que le nom d'impôt ne dût plus être prononcé € par un roi bienfaisant. lia première réflexion que la « situation fait naître est de se demander quelle a dû être « la dernière administration, si les maux dont elle est la € source exigent un pareil remède ! » (Remontrances du Parlement arrêtées le 16 juillet 1787.)
AlaGour des aides se manifeste le même sentiment d'étonnement et d'irritation. « Le désordre des finances, s'écrie le « premier président, n'est plus un mystère : il est mainte- « nant révélé à la nation entière abusée trop longtenips
« par défausses espérances de libération. » (Discours du premier président de Barentin, 17 août 1787.) « Le besoin de € rÉtat, ajoute le procureur général, sa détresse extrême « au milieu d'une richesse énorme est une énigme inexpU- « cable /» (Réquisitoire du 17 août 1787). Le clergé reproduisit cette universelle stupéfaction : « Qui pouvait se douter, « écrit-il, de ce fatal secret découvert dans l'assemblée des « notables , pendant que les édits annonçaient solennel- « ment qu'une libération toujours désirée, souvent entre- « prise et jamais effectuée, allait enfin s'opérer? Toutes les « annales du monde nous apprennent que c'est dans le dés- « ordre des finances et la misère publique que les cœurs € se refroidissent et que les trônes s'ébranlent. » (Remontrances du clergé, présentées au roi le 15 juin 1788.)
Aujourd'hui, à un siècle de distance, nous en sommes encore réduits, comme Necker, comme les notables, comme le Parlement et la Cour des aides, comme le public en 1787, à l'étonnement et aux conjectures. Nous. voyons l'étendue des désordres sans pouvoir la préciser. Nous découvrons le mal, dans son ensemble, sans pouvoir en apprécier les détails ni les causes. Cependant les opérations citées au début : échanges de domaines, jeux de bourse, faveurs scandaleuses et sans mesure, etc., suffiraient, si pareils faits se sont souvent reproduits, à expliquer, en grande partie, la profondeur du gouffre. Les appétits particuliers, une fois mis en éveil, ne connaissent aucune borne, et Ton voit se vider, comme par enchantement, les caisses ouvertes à leur convoitise.
Ce n'est pas vainement, en effet, que figurent dans les comptes 60.000 livres de rente annuelle aux héritiers de feu le maréchal prince de Soubise, pour prix restant dû sur la baronnie de Viviers en Lorraine ; 1.016.500 livres viagères aux créanciers du prince de Guéméné, en déduction du prix
de rOrient et des terres du Châtel et Garman ; 30.000 livres de rente au duc de Liancourt sur le prix restant dû des forêts de Camors et Florange ; 72.500 livres de rente au comte Archambaud-Périgord pour prix de sa terre et seigneurie de Bois-le- Vicom te ; 31.000 livres de rente au marquis de Fouquet, intérêts du prix de sa terre d'Auvillars ; 24.000 livres de rente au comte de Puisignieu, intérêts du prix de la baronnie de TUe-de-Ré ; 150.000 livres de rente à M. Glémeni de Barville pour prix du comté de Montgommery ; 73.400 livres de rente à M. Gilbert de Voisins, intérêts de la partie restant due sur la seigneurie de Saint-Priest et de Saint-Étienne en Forez ; 144.000 livres de rente au duc de Grammont pour indemnité des droits qu'il perd par la franchise du port de Bayonne, etc.
Ces largesses s'étendaient à toutes les parties deTadministration. Les dépenses augmentaient dans tous les ministères, même dans ceux où la conclusion de la paix aurait dû les réduire. Depuis le compte rendu de Necker en 1781, les allocations du département de la guerre et de la marine, les pensions, les traitements, les gages, les frais de perception, les dépenses diverses et extraordinaires s'étaient accrus de 77 millions. En y ajoutant les intérêts d'emprunts, rentes et remboursements, l'augmentation totale des budgets, de 1781 à 1787, s'élevait à 224 millions. Fallait-il s'étonner de voir sombrer le navire ainsi mené à l'aventure, au milieu de l'insouciance et de la cupidité générales ? -
Après le tableau de tels désordres, le moment de l'éloge semble mal choisi. Nous citerons cependant, en terminant.
certains actes de la gestion de Galonné qui contrastent avec les précédents et qu'on croirait émaner d*un autre ministre. Ce courtisan léger possédait une perspicacité merveilleuse; * ce gentilhomme ami du plaisir savait, à certaines heures, s'adonner au travail avec. assiduité. Grâce à ces qualités diverses, en même temps qull gaspillait les deniers publics, il conçut et proposa des projets parfaitement étudiés, dont l'avenir a démontré la clairvoyance. Les mémoires qu'il soumit aux notables en ont déjà fourni une preuve remarquable. Même dans la matière dont il est ici question, celle du maniement des budgets, on retrouve chez Galonné des éclairs de sagesse et d'intelligence. En premier lieu, il eut le courage de rétablir le payement des rentes à leur échéance, et le mot courage convient bien à l'effort que nécessitait une semblable opération. Necker n'avait pas osé l'aborder (1). Les meilleurs esprits la combattaient, prétendant que le public ne se plaignait pas, que l'habitude du retard était prise et acceptée depuis longtemps, et que l'importance du résultat n'était point en rapport avec une dépense de 40 ou 50 millions. Galonné cependant n'hésita pas ; il prévît que la régularité des payements aux véritables échéances ferait gagner dans l'avenir au delà des 48 millions qu'elle coûterait dans le présent; qu'en matière de crédit le fruit des scrupules n'est pas perdu : en un mot, il exécuta avec fermeté une mesure éminemment équitable, formant un heureux contraste avec les réductions d'arrérages et les manques de foi si communs au xviii' siècle. (Règlement du 15 août 1784.)
Galonné créa, ensuite, une caisse d'amortissement dotée de revenus très réels et très sûrs, capable de réaliser
1. Nous avons mÔine vu, plus haut, Necker critiquer le payement des rentes à leur échéance.
effectivement toutes ses promesses, si elle eût survécu. Cette caisse recevait une allocation spéciale de 3 millions du Trésor ; elle jouissait, en outre, du produit annuel des extinctions de rentes viagères; ces deux ressources ne donnèrent que 4.200.000 livres la première année; mais conservées et aménagées à intérêts composés, elles devaient arriver, au bout de25 ans, à alléger la dette de 783.193.00011vres en capital. Un tableau d'amortissement annexé à l'édit du 15 août 1784 présentait, année par année, le détail des calculs, et prouvait que le résultat prévu n'avait absolument rien de chimérique : une dotation de 3 millions par an était, d'ailleurs, assez modeste pour être durable.
Un autre tableau annexé à Tédit du 15 août 1784 était suivi d'un tableau indiquant la série de tous les remboursements à époque fixe stipulés dans les emprunts antérieurs. Ces remboursements formaient un second mode d'amortissement, non plus volontaire comme le précèdent, mais tout aussi efficace. Jusqu'alors aucun ministre n'avait publié les chiffres exacts de ces engagements. Les comptes rendus ou discours ministériels se bornaient à invoquer la nécessUé d'acquitter les remboursements à leur échéance, danslebut d'excuser la progression des dépenses; ou bien ils faisaient briller l'éventualité de la réduction du capital de la dette, afin d'éclairer d'un jour favorable les perspectives lointaines des finances ; mais ils s'exprimaient toujours d'une manière vague, sans produire de tableaux détaillés et sincères. Galonné, le premier, fit voir clairement que, si le Trésor tenait fidèlement les promesses contenues dans ses édits d'emprunt, les remboursements atteindraient en vingtcinq ans un capital de 481.590.000 livres. Ces 481 millions et demi, ajoutés aux 783. 193.000 livres supprimées par le jeu de l'amortissement, allégeraient de 1.264.700.000 livres le capital de la dette publique, en Tannée 1809.
Un édit de 1764 avait déjà organisé une caisse d'amortissement, mais dans des conditions beaucoup moins simples et beaucoup moins pratiques que celles dont l'honneur revient ici à Galonné (1).
On peut encore compter parmi les actes louables de son administration le payement intégral des rescriptions suspendu par l'abbé Terray. Galonné n'hésita pas à sacrifier quelques millions pour effacer des livres du Trésor cette scandaleuse créance.
Sous son ministère, l'on entreprit d'importants travaux publics, et, entre autres, la mémorable construction du port de Gherbourg.
Enfin^ Galonné fit disparaître, par une refonte très opportune, la disproportion de valeur existant entre la monnaie d'or et la monnaie d'argent, disproportion qui dépouillait la France de tout son or au profit des pays étrangers, notamment de l'Espagne. Le rapport fixe de 15 1/2 à 1 entre les deux métaux date de cette refonte. (Octobre 1785.)
Si Galonné, succédant à Necker, eût poursuivi ses premières entreprises, avec l'aide, chaque jour plus énergique de l'opinion publique, quels services ses incontestables qualités n'eussent-elles pas rendus au pays en ces temps critiques! Son talent, sa perspicacité, ses idées libérales submergés dans le désordre, l'insouciance et la dissipation, n'ont fait que doubler la gravité de ses fautes et le poids de sa responsabilité.
1. M. Maurice Roy a publié un intéressant ouvrage au sujet de l'amortisscment sous Faucieu régime. De V amortissement des dettes de l'État, Impp. nat. 1883.
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