DEUXIÈME PARTIE
de la mesure prise par l’empereur Alexandre II, et à laquelle nous avons été le premier à rendre pleine justice, est donc entièrement inexact : 1789 n’a fait que traduire en droit le progrès accompli déjà dans les esprits'. En Russie, l’émancipation doit seulement servir de point de départ au . progrès; elle ii’a pas le pouvoir de tout changer du jour au lendemain.
Nous ne sommes pas de ceux qui refusent de croire à l’avenir de la nation russe ; mais il faut qu’elle accomplisse un long et pénible travail qui finira par la rendre plus forte et plus riche qu’elle ne l’a jamais été, à la condition toutefois do savoir faire face aux difficultés de* l’époque de transition. Il ne suffit pas de dire : « Vous êtes libres, à des hommes qui comprennent à peine ce que c’est que la liberté, il faut leur infuser les vertus et les forces vives de la civilisation, 1e respect de la propriété et les ressources du crédit. Singulière accusation que celle dont on a prétendu nous accabler, en nous présentant comme infidèle aux principes libéraux, sous prétexte que nous avons estimé la puissance du despotisme de Nicolas audessus de la Russie actuelle 1 Oui, nous n'hésitons pas à le répéter : un vernis superficiel de libéralisme ne transforme point les nations du jour au lendemain. Quand elles n’ont pas été suffisamment mûries par un long travail intérieur, il arrive
un moment' OÙ elles perdent l’énergie de la force
brutale, sans exercer encore l’ascendant supérieur de l’activité libre. Les personnes les plus favorables à la Russie ne peuvent nier qu’elle se trouve dans cette difficile période. Les difficultés sont assez nombreuses pour.que M. de Thoerner con- •vienne lui-mème avec nous qu’en présence des réformes intérieures qui s’y accomplissent, la Russie a besoin de la paix. II va même plus loin, il montre comment, par suite de sa position, de l’étendue de ses frontières, de sa population clair-seraée, la Russie ne saurait jouer un rôle agressif dans la politique européenne. «Dans toute lutte agressive, dit-il, elle serait nécessairement faible ; » mais les mêmes conditions seraient pour elle une cause de force et de puissance dans une guerre défensive conduite sur son propre terrain, etdù ses intérêts nationaux seraient en jeu. C'est un ordre d’idées étranger à. notre premier travail^ et dans lequel nous ne voulons pas nous engager. Il ne nous en coûterait pas de dire que notre pensée se rapprocherait à cet égard de celle de M. de Thoerner, pourvu qu'on s’en tînt à la lettre même des termes où il a posé la question, et que la Russie n’eût à défendre que le territoire qui lui est propre, sans contestation aucune.
Nous ne voulons pas abandonner l’écrit de M. de Thoerner sans ajouter que si, comme il le recon-
DECXtÈME PABTIE.
naît, les faits et les données produits’ dans notre premier travail sont exacts (et comment ne le seraient-ils pas, puisque nous n'avons eu recours qu’aux sources officielles?), nous n’avons rien passé sous silence de ce qui pouvait servir à une appréciation sincère. Pourquoi lcdissimuler ?Oui, c’est avec un sentiment de vive satisfaction'qu’on arrive à reconnaître, non que le colosse devant lequel beaucoup s’inclinent avait des pieds d’argile, mais qu'il ne possédait point cette force d’action ni celte constitution robuste devant lesquelles le droit public de l'Europe devait s’elTacer. La grandeuç, prépondérante de la Russie est une question d’arvenir, elle n’est point, du domaine de la réalité présente. Il faudrait, pour qu’elle pût jamais s’établir, beaucoup de faiblesse et d’imprévoyance de la part des autres’nations. S'il est un reproche auquel nous nous soyons sciemment exposé, c’est celui de rester au-dessoy^ de la réalité. Nos contradicteurs, s’il ont lu notre travail autrement que sous l’empire d’une idée préconçue, n’ont pu y voir autre chose qu’un averlis.sement sérieux : le pays le plus intéressé à se bien connaître, c'est la Russie ellemême; elle ne doit point agir comme ces enfants qui croient éviter le péril en fermant les yeux. Si elle a cessé d être l’empire du silence, si les discussions extérieures peuvent y pénétrer, qu’elle ne se laisse point égarer par un faux sentiment d’amour-
, RÉPONSE ArX PCBUCISTES RUSSES. 7.1
propre; constater le mal, c’est empêcher des fautes nouvelles qui l’aggravent, c’est préparer le remède. NousTcpoussons le procès de tendance qu’on prétend nous intenter: ce n’est pas notre faute si les faits parlent aussi haut, et nous laissons l’art de les" grouper avec une habileté que n’accompagne peut-être pas toujours la conviction à ceux qui essayent de pallier le mal et de voiler la situation véritable.
Avant M. de Thoerner, le gouverneur de la Banque de Saint-Pétersbourg, -le baron Stieglitz, 1. avait essayé d’expliquer les mesures prises parce grand établissement à l’égard de l’échange des billets contre espèces'. Tous ceux qui ont lu sa lettre
’ Nous ferons pour la lettre de >1. Stieglitz ce que nous venons de faire pour l’^rit de M. de Thoerner. La voici intégralement, telle que l’a publiée le Xord du 23 janvier 1861 :
« Monsieur le directeur,
« La Kerue îles Peux Mondes a publié un article sur les finances de la Russie. Tv vois trois points essentiels ; le cûlé politique d'abord dont je m’abstiens de parler, puis l’énumération de nos fautes passées dans l’administration de nos finances. Je ne m’y .arrêterai pas non plus, car quel Etat n’a pas commis quelques graves erreurs avec leur cortège de eonséquenecs fâcheuses, surtout si on remonte à des époques aussi reculées que celle dont p.irle |e susdit article ?
B J’arrive .au |)oint le plus essentiel, aux phases par lesquelles nous avons p;is.sé ces derniers temps. Je remonte, avec l’auteur de r.article, il l’époque du comte Cancrinc, dont il fait l’éloge .à si juste titn\ M. de Cancrinc était secondé en .affaires de crédit par
‘ .^Tdïiixième partie.
du 22 janvier Î864 comprendront pourquoi nous n’avons pas cru qu’il fût urgent d’y répondre, d’autant ptus que M. Stieglitz déclarait qu’il ne voulait point continuer une discussion à ce sujet.
M. do Vrontchenko, ensuite corate de Vrontdienko, homme éminent dans cette branche, et plus tard son successeur comme ministre des linauccs. 11 occupait cette place .justement i)eiulant rciwipic que l’auteur désigne comme la courte ixiriodedc la splendeur financière de la Russie.
« I.c crédit de la Russie était bien établi partout en Europe, et la jionctualité avec laquelle le gouvernement n’avait jamais cessé de remplir scs engagcmciiLs lui ouvrait même, pcmdant la guerre avec la France et l’Angleterre, les marchés du nord de l’Allemagne et de la Hollande smlout. Les capitalistes de ces pays n’hésitèrent point à se charger de deux emprunts consecutifs pour la valeur de 100 millions de roubles (400 millions de francs), en 1854 et t835t
« Mais cette somme, qui, malgré le blocus des ports de la Ikdtique et de ceux de la mer Noire, suffit pour maintenir les changes dans un certain équilibre , fut bien loin de suffne aux grandes dé|H?nses de la guerre, et c’est de l.i que date l’augmentation considérable des billets de crédit, nécessité absolue dont il est injuste de critiquer les conséquences dans des cireonstanœs pareilles, car les guerres ne se laissent jamais arrêter |>ar des considérations pécuniaires. On est obligé d’y imurvuir quand même;
« Après la guerre, la manie des entreprises de tout genre, de compagnies par actions basées souvent sur l’agiotage, quoiqu’il y en eût cependant qui étaient solidement établies et dcstims's à produire ptus tard de grands résultats, s’empara de tous les esprits, et le gouvernement lui-même fut entraîné à abaisser dans ses diverses banques le taux de l’intérêt pour les dépôts d’argent de 4 pour 100 à 3 pour 100. Le bas prix de l’inlérét fit rejeter les capitaux d’un côté sur ces nouveaux emplois industriels, et de l’autre snr les fimds russes, dont une grande partie était
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^ nÉPOSSE AÜX PUBLICISTES làsSES. 77
Le gouveneur de la banque de Saint-Pétersbourg commence par dire qu’il ne s’arrêtera pas à l’énumération des fautes commises dans l’administration des finances russes, « «ar quel Etat n’a pas
à l'étranger, et leur rachat nécessita des remises considérables.
« On créa ensuite les billets de banque pitur 100; on ne leur donna pas le droit d’ètre reçus en payement comme les anciens billets. Ils.ne purent qu’ôtre négociés à la bourse; cependant on les dota de grandes facilités [wur en assunT la circulation. On baissa en même temps l'iiitérêt des anciens billets de banque de .1 .à 2 i>our lOÜ pour en précipiter la transformation en billets 5 pour 100. I.c service d'inUirèts et d’amorlis.seuient de ceux-ci est .t^siurt- parla créance de la Banque sur les avances faites à la propriéli; foncière. A peu prés 270 millions de roubles de billets a pour 100 furent émis de cette manière. La mçsse des billets de crédit resta intacte.
« On émit plus tard, en 1800, les billets 4 pour 100 métalliques. C'était une mesure dé tranMction. Ces billets réunissaient trois qualités essentielles. Par leur nature métallique, ils ont trop d’attrait [mur être gardés en portefeuille à une époque où on n'échange pas les billets de crédit contre du numéraire, et .sont par là une i»rte de consolidation. Et même plus tard, lorsqu’une échelle fut établie [wur l’échange des billets contre du numéraire, des 48 millions de roubles émis de ces billets 4 pour 100, il n'y en eut pas plus de 8 millions llottants à l’entrée et à la sortie dans les cais.ses de la Banque du trésor. Le reste de 40 millions avait disparu dans les collres-forts des capitalistes et dans la circulation intérieure du pays.
Il Le second avantage de ces billets 4 pour 1 00 était de satisfaire les créanciers, porteurs de billets de crédit , les<iucls acceptaient volontairement en échange un titre répartissant cette dette sur quarante et une années, avec un amortissement de 1 pour 100 par an. Enfin ces billets offraient jusqu’à un certain point des moyens
commis quelques graves erreurs, avec leur cortège de circonstances fâcheuses? » Il reconnaît l’énorme accroissement du papier-monnaie ; mais il le présente a comme une nécessité absolue dont il se-
(le circulation précieux [wiir un vaste empire qui n’en a pas en sural)Oiidance. C’était donc justement la valeur qui répondait à la situation du inonieut, aux habitudes du pa^s.
tt Eu 180*2 on lit l’emprunt de lii millions de livix's Sterling sous des auS\)ices très brillants et on procédai l’échange îles billets de crédit à biii'eau ouvert. On était sous l’influence d’un avenir paisible et prosiHîre, et je ne nie point avoir participé à cette tendance générale des esprits. Voilà pouripiui je me suis permis de dire, dans ma lettre du 28 novembre, (lu’on ne pouvait p.is prévoir cette bourrasque linancière qui sévjl sur toutes les bourses de rKurope et (pii, à l’heure qu’il est, sévit encore de manière à causer une des plus grandes pénuries d’argent i|uc les hommes d’oft'aircs les plus expérimentés aient jamais vues.
U Et que serions-nous devenus si sous avions suivi l’échelle progressive jusiiu’au I" janvier tSCi, au lieu d’en rapprocher 1« terme au 1" septembre, comme nous en avions le droit, je le répète? On nous aurait enlevé tout notre encaisse métalluiue! Üc mois en mois, c«*tlo écbellc ne faisait (|u’excitcr la spéculation, et plus elle durait, plus, au moment où nous arrivions à la hauteur de la valeur du rouble, elle devait nous enlever du numéraire ou des traites équivalentes, puisiju’il fallait en faire les fonds en or.
« Le seul moyen d’arriver était de devancer l’échelle, c-t c’est dans ce but, qu’on en avait réclamé l'autorisation dès le commencement de la mesure. 11 n’y avait aucune position obscure, puisque nous avions atteint le pair, et, pendant comme après l’échelle, il n’y avait personne qui fût mieux instruit ou plus avisé que le public. Chacun pouvait se présenter au guichet du la Banque, et la faculté d’y puiser était égale [lour tous.
« Eu temps ordinaire, nous n'aurions eu à lutter que contre le
rait injuste de critiquer les conséquences, car les guerres ne se laissent jamais arrêter par des con* sidérations pécuniaires. On est obligé d’y pourvoir quand même, d On pourrait répondre que c’est un»
surplus lie rimpoitation sur l’expiirtatiuu, cur la ma&se des billetsde crédit ne nous cITrayait nulleiueiit. Aussi rcxpérieiice nous a-t-<lle pleinement justifiés sous ce rapport, et je puis ariinner hardiment ttu’il n’y a pas eu d'échanges de billets causés par le désir de se procurer du numéraire pour le mettre eu|Téserve, comme cela arrive dans les temps de panique. Nous étions sous le coup d’uue spi’culation ardente, secondée par la baisse des fonds publics russes sur les marchés' du l’étranger. 11 a fallu, pour y résister, des sacrifices considérables. Toutes les banques qui ont à agir dans ce sens foui des pertes. Cependant je ne |ieux pus admettre qu’il n’en soit résulté aucun avantage, car il y a toujours à gagner pour un pays quand le change se rapproche de son tau.\ normal.
a Üuant à l’aveniii, il ne m’elfraye pas. J'ai pleine confiance dans le bon sens de la nation, dans 1e progrès si bien inauguré par la grande œuvre de rémaaeipation des serfs, mais ilUnt uti proyris aoliitc el pas trop précipité. Une marche trop rapide serait fâcheuse et compromettrait les progrès que nous avons déjà faits. La llussic a de grandes riche.sses. Elles se dévelop[ieroiit peu à peu, tuais on ne i>cut que les employer graduellement; il faut laisser mûrir les ressources nouvellement créées.
« Le gouvernement et la iKilion doivent se donner la maiti pour arriver au but commun, je dis commun, car radministration des finances actuelle, inaugurée comme le dit l’article de la Revue de» üeujc Mondes [lar des actes de sagesse , de publicité et surtout d’économie, ne veut que le bien-être public el ne vise qu’à atteindre ce but. Et la Itussie conserve encore dans son sein de vastes moyens de faire face à ses liesoins. Nos mines de Sibérie nous donnetit bien 100 millions de francs par an cl pourront encore être