‹ Les Finances de la RussieChapitre 7 sur 44 · PREMIÈRE PARTIE · texte numérisé non relu

PREMIÈRE PARTIE

rouble de papier à 1 rouble 27 kopecks, le rouble d’argent î\ i roubles 30 et iO kopecks, la demi-impt'riale à 23 roubles. On ne voyait dans ces variations, qui affectaient rudement les échanges, et dont le pays' se plaignait hautement, en les dénonçant comme le fruit de l’agiotage, qu’une spéculation des changeurs. Le gouvernement résolut de mettre un terme à ce triste état des choses par une mesure décisive: un manifeste du 1®' juillet 1839 déclara que le rouble-argent serait désorçnais, et d’une manière invariable, la seule monnaie légale de l'empire, et que les assignats, ramenés à leur rôle primitif de monnaie auxiliaire, seraient admis d’une manière fixe pour une valeur de 3 roubles 1/2 contre un rouble-argent. Tous les engagements entre particuliers et vis-à-vis du trésor devaient désormais être conclus et acquittés sur le pied du rouble-argent. Il fut sévèrement interdit d’attribuer, dans aucun cas, aux assignats une valeur différente de celle prescrite par le nouveau manifeste, et il fut ordonné que tous les cours seraient cotés en argent. Cette mesure fut bientôt suivie du retrait des assignats ; de nouveaux billets de crédit de l’Etat les remplacèrent : ils devaient asseoir d’une manière définitive le régime du numéraire métallique. Ce sont ces billets qui circulent encore aujourd'hui en Russie, en s'éloignant, liélas I de la pureté que le comte Cancrin voulait

LKS FINANCES DE LA RESSIE.

leur conserver. Le retrait des assignats fut ordonné par le manifeste du 1" juin 1843, « afin de simplifier les moyens de circulation et pour réaliser d'une manière générale l’unité de la valeur métallique. » Kn place des St)."), 770, 000 roubles-assignats, il no devait plus circuler que 170,221,714 roublesargent, sur le pied de 3 roubles .lO kopecks en assignats pour un rouble-argent'.

Les billets de crédit de l'Etat reçurent la garantie lie tout le domaine public; maft, pour maintenir un cours régulier, il fallait satisfaire <ï une autre condition bien plus efficace, en assurant ‘ l'échange constant des billets contre les espèces juétalliciues. Sur un ordre impérial, au mois de décembre 1844, on . transporta à la citadelle de Saint-Pétersbourg, sous le contrôle de vingt-quatre membres de 1a délégation de la bourse, un fonds métallique de 70,404,245 roubles 90 kopecks, partie en argent, partie en or, en lingots ou en espèces. Ce dépôt fut soumis à la vérification du commerce de Saint-Pétersbourg, représenté par une députation. Il fut accru, le 14 juillet 184.5, d'un supplément de 12,180,000 roubles d’or et d'argent. On pensa de cette façon avoir fourni une garantie suf-

' Ou constata coUc occasion ((ui! 12,287,000 rouWcs-assi^'iiats neso pn-sentorent point à l’cchango; ils «■taical |HT(tiis. Par cmi* tre, on priKluisit [mjiu’ G,8;>7,000 roubles faux, fruit de la contrefaçon.

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flsanlo pour l’échange régulier des 170 millions de roubles en billets, le fonds de réserve s’élevant environ à la moitié du papier en circulation.

C’est do cette époque 18il-iôj que date la courte période de la splendeur Oiiancière de la Russie. Pour mieux assurer le prestige de sa puissance, rempercur Nicolas ht alors pour 100 millions de placements en fonds publics étrangers. On se rappelle la sensation produite en 1817 par l’achat pour une somme de 50 millions de nos rentes françaises 5 pour 100, au taux de 115fr.75c.,, ce qui permit à la Hanque do France de faire face aux nécessités créées par 1 approvisionnement des céréales. Les événements de 1818 et la campagne do Hongrie ne tardèrent point à modiücr la situation : de nouvelles émissions de papier rouvrirent la triste voie que le comte Cancrin avait cru fermer sans retour. On fit pour les billets' du l eiupire ce qu’on avait fait pour les assignats de Catherine et d’Alexandre, avec celte différence que l’expansion du papier fiduciaire devint encore plus rapide.

Dès 1819, la somme des billets dépassa 300 millions de roubles. Lu guerre d'Orient amena une véritable avalanche de papier monnaie. Au début, il y eut encore une certaine modération dans l'emploi de celte périlleuse ressource, et le gouvernement s’attachait à conserver un encaisse mé-

tallique correspondant à la masse des valeurs fiduciaires jetées dans la'circulatiori. Au mois de mars i85i, le fonds de garantie déposé à la forteresse montait à 159,918,000 roubles-argent; il était encore au mois de septembre do la môme année de 110,503,000 roubles , représentant plus de 42 pour 100 de la masse totale des billets, qui montait alors à 345,927,000 roubles. Ce cliiflVe ne tarda point ô s'enller pendant que la réserve métallique baissait. 11 s’éleva, vers la fin de 1854, à 3.50 millions de roubles, en 18.55 à 509 millions, en 18.50 à 089 millions, en 1857 au total (irodigieux de 735 millions de roubles, près do 3 milliards de francs, et l'écliange contre espèces fut suspendu. Les causes qui avaient précipité la bai.sse des assignats commencèrent i\ se manifester, et l’on est menacé aujourd’hui de voir des désastres analogues se produire à la suite des mêmes erreurs.

Une masse de papier plus que doublée dans l’espace de quatre ans est un phénomène des plus inquiétants. On a beau recourir à des interprétations plus ou moins ingénieuses et nous présenter la Russie comme un monde à part, où rien ne se passe comme ailleurs, un pays qui a 3 milliards de papier-monnaie non remboursable, alors que les billets réunis de toutes les banques d’Angleterre, d’Ecosse et d'Irlande ne dépassent pas 1 milliard et sont échangeables contre espèces, alors que la

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circulation fiduciaire delà Banque dc'France, couverte de la même garantie, est toujours restée audessous de 900 millions, un tel pays est exposé i\ un grave danger. Ouiconque ne se laisse point éblouir par des sophismes sait à quoi s'en tenir sur une situation aussi anormale. Avec une richesse qui n'équivaut pas au tiers de celle de la France et de l'Angleterre, avec un mouvement d'échanges singulièrement restreint, comment concevoir cette masse d’environ 3 milliards de billets, couverte à * peine par une réserve métallique qui n’équiATiut pas au dixième de la circulation fiduciaire? Nous savons que le défaut de confiance interdit en Itussie des opérations faites à crédit sur une large échelle ; il suffit de connaître la triste condition du portefeuille de la Banque de l'Etat pour ne pus en douter; mais les opérations au comptant ont elles-mêmes be.soin d’une autre sécurité que celle (jue peut ofTrir un papier mobile dans sa valeur, déjà déprécié et sans cesse menacé d’une dépréciation plus forte. Rien ne peut, en effet, empêcher la marche naturelle des choses; à mesure qu'on multiplie les billets, le papier chasse le numéraire, l’exportation des métaux précieux s’accroît, et le change tombe, pendant que le prix nominal des marchandises s'élève. L'or et l'argent ne pouvaient tarder, en pré.sence d'une émission exagérée, à gagner un agio de 10 pour 100.

Il faut dire que, mèma avant Jà guerre d© Cril'échange des billets'' contft espèces n’était pas illimité. Le treizième cliupitré de la décision du l"juin 1854 ^rtQitr'VAûn d'assurer l^échange de la mounaie de pap^Kpour de petites sommes, les caisses dn l'Etal dans' les gouvernements payeront à présentation des billets jusqu’à concurrence de lüO roubles en espèces sonnantes. » La caisse de Saint-Pétersbourg r’embohrsait seule, sans aucune réserve, les billets présentés par la même personne, et la banque de Moscou les payait jusqu’à la concuftence de 3,üt)0 roubles. Néanmoins le cours du papier s'est maintenu jusqu’anlmom^l où des émissions surabondantes sont venues le déprécier.

Il se produisit alors un phénomène curieux : les dépôts faits dans les anciens établissements de crédir^âe l’empire s’accrurent, non par suite d’une confiance plus grande dés particuliers, mais à cause de l’exubérance même du papier et du défaut d’autre emploi. L’esprit d’entreprise, le mouvement industriel, les opérations qui demandent du temps pour donner des résultats, tout ce qui dans l’Occident ouvre un débouché assuré à la formation des capitaux, tout cela manque ou n’existe en Russie que dans des limites étroites. Au lieu d’alimenter par leur concours les forces vives de la civilisation, les capitaux ont eu toujours dans ce pays une propension à prendre leurs invalides,

l'BE.MIF.RE VARTIE.

comme le disait Jacques Laffitte des fonds employés en rente. L’échange facultatif contre argent étant supprimé, 'il fallait bien trouver un autre déversoir pour 1a masse exubérante du papiermonnaie. Les billets de ct‘éâil sans intérêt profitèrent, en affluant dans les caisses des banques, de la facilité qui leur était offerte de s’échangercontre des certificats de dépôt, transmissibles de main en main et productifs d’un revenu, véritables billets de banque à intérêts, toujours échangeables contre les billets de crédit de l’empire, car on pouvait réclamer à volonté le montant des dépôts. Le gouvernement se faisait remettre par les banques les fonds disponibles, qu’il augmentait au moyen de nouvelles émissions de papier, en arrivant par ce circuit A un emprunt déguisé, conclu sous la forme la plus périlleuse. En effet, toute cette masse de dépôts constituait une créance exigible, tandis que la partie employée autrement qu'aux besoins du trésor était prêtée à longs termes aux propriétaires fonciers. Ceux-ci ne trouvaient que dans les banques de l’Etat les fonds dont ils avaient besoin, car les lois relatives au crédit personnel et lès difficultés d’obtenir justice tarissaient la source des emprunts entre particu-. liers, en arrachant à M. de Tengoborski ce triste' aveu : « En Russie, le débiteur ne paye que quand il veut, ce qu’il veut, et comme il veut. »

Il est superflu de s’étendre ici sur rhisloire des anciens établissements de crédit de l’empire, — lombards’, banques de prêt à la propriété, etc., — englobés aujourd’hui à Saint-Pétersbourg dans 1a Banque de l'Etat *. Les statuts de cette banque, qui résume aujourd'hui tout le mouvement du crédit de la Russie, datent du 31 mai 1800. Elle a été fondée avec un capital de 15 millions de roubles; les encaisses des anciens établissements ide crédit lui ont été remis, et elle répond de leurs engagements. Le but principklqui lui est assigné, c’est de consolider lé'syslème de la monnaie fiduciaire: mais les moyens mis à sa disposition ne cadrent guère '•avec la grandeur d’un pareil résultat. Celte vaste machine de liquidation et de centralisation des obligations flduciaires et Ae’^la dette flottante de l’empire pèche par la base. Au 1" mai 1861, le bilan de la Banque de l’Etat, remarquable par l’exiguïté du portefeuille commercial, qui dépassait à peine 50 millions de francs (13,648,344 rou-

* Nom donné iihusivcmciit uuv caisses de l'institution des enfants trouvés.

* Nous avons publié dans r.4nmiairc de la Revue des Deux Mondes de 1 8Ô8-1 839 et dans celui de 1 800 des débiils pré'cis à ce sujet. Nous reprodui.sons ces deux notes dans la quatrième partie de ce travail. Il est utile de rappeler qu’en vertu d’un oukase du 10 avril 1839 il a été interdit aux institutions de crédit de consentir aucun prêt nouveau, ni aucun renouvellement d’un prêt ancien aux propriétaires fonciers, privés ainsi d’une indispensable rc.ssource.

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