LE TRIBUT DES ALLIES D ATHENES. IH
Cela suffit-il pour faire rejeter le témoignage si net de Thucydide ?
Kirchlioff et d'autres, désireux de sauver à tout prix la réputation d'exactitude de l'historien, ont cherché à solliciter un peu la phrase grecque. Le premier phoros ne serait pas précisément le phoros de la première année : ce serait le phoros de la pleine organisation de la Ligue ; mais le premier phoros ne peut être ni le deuxième ni le troisième : il n'y a pas moyen d'échapper à la brutale netteté du chiffre. Thucydide s'est trompé sur ce point ou il a dit vrai (^).
Pour moi, je ne vois pas la nécessité de choisir la première branche du dilemme. Les deux faits allégués n'excluent pas forcément le premier. Il peut paraître extraordinaire que les alliés de la première année aient supporté une charge aussi lourde que celle de 460 T ; mais de quel droit bifferions-nous un chiffre aussi précis, alors que nous n'avons que des présomptions ? A ce chiffre, il faudrait pouvoir en opposer un autre, celui des alliés de la première heure : nous pourrions alors — et encore — apprécier si leurs sacrifices que supposent les 460 T sont excessifs. Or, qu'il s'agisse du nombre des premiers alliés ou du nombre des premiers tributaires, nous n'avons que des suppositions. Eu bonne logique, dans ce conflit, c'est le fait brutal de 460 T qui doit l'emporter.
Confection des rôles. Les Taktai y procèdent tous les quatre ans. «
Ils commencent par vérifier les bases de l'imposition. Ils ne s'arrêtent pas là. Les cités ont pu passer par des crises momentanées ; elles réclament une modération de taxe. D'autres qui, à la période précédente, avaient dû être ménagées, ont vu leur situation se relever. Les Taktai ont à apprécier toutes ces circonstances pour abaisser ou élever la quote-part des cités.
(') C'est ce qu'observe Belocli, Rhehi. Mus. 1888, à l'encontre de l'opinion de Kirchhoff.
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Dans les conditions où opéraient les Taktai, les cotisations des cités, en général, devaient se maintenir an même taux ou à peu près, et de fait, les tableaux qu'a dressés M. Pedroli montrent qu'il en était ainsi. Le phoros de certaines cités, il est vrai, subit des soubresauts: parfois l'augmentation est décrétée à titre de pénalité ; d'autres fois, c'est la modération qui doit être considérée comme une mesure provisoire de bienveillance ou d'équité.
Le travail des Taktai est soumis au Conseil. C'est une question controversée que celle de savoir si ensuite il devait être ratifié par le Peuple (^) : remarquez que dans la seconde Ligue, l'Ekklésia intervenait dans la fixation des syntaxeis.
Un recours est ouvert aux alliés contre leur taxation devant la Héliée : il peut s'exercer à propos de la détermination de la base ; il portera le plus souvent sur l'appréciation des circonstances particulières qui sont invoquées en faveur d'une modération de la taxe.
On remarque que dès l'origine nous écartons toute intervention du synode, dans lequel tous les alliés étaient représentés. Et, en effet, même dans la seconde Ligue, la fixation des syntaxeis appartient, en dernière analyse, aux Athéniens {^). D'ailleurs, dans la première Ligue, l'autorité, attribuée à la cité hégémonique, se marque, comme il va être dit, dans le mot même de cpopoç {'■^).
Quand commencèrent à se produire les défections, les Taktai ne purent les compenser par un relèvement général .des cotisations. Ils auraient pu le faire très aisément dans le système de la répartition : la somme à diviser reste la même ; il n'y a que le diviseur qui est devenu plus faible.
(^) Busolt, G. G. p. 280, note. Dahms, o. 1. p. 55, n. 6, réunit plusieurs textes qui paraissent prouver que la fixation des tributs résultait d'un psèphisma fait suivant les règles ordinaires.
(2) Cf. mon Étude sur le système des impôts dans les cités et les royaumes grecs, Mémoire VI.
(3) Cf. sur tous ces points W. Bannier, Die Tributeinnahmeorduung des att. Staates, Rhein. Mus. 54, p. 544-
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L'opération est un peu plus difficile dans le système de la quotité ; car il faut changer l'un des principes essentiels de l'organisation arrêtée par Aristide, c'est-à-dire le tantième, que ce soit i ou 2 ou 3 % ou plus, qui est perçu sur la base imposée. Les Athéniens reculèrent sans doute devant cette réforme trop hardie. Ils n'avaient donc à leur disposition qu'un moyen insuffisant, une revision plus rigoureuse des bases ; ils l'employèrent, on peut le supposer, mais sans pouvoir revenir au total primitif.
Ils utilisèrent encore un autre procédé. Il arrivait qu'on ne poussât pas jusqu'au bout la répartition : au lieu de fixer sa quote-part à chaque cité séparément, on admettait des groupes de cités, Tu^xé'keioi. : dans le groupe, les cités faisaient entre elles la répartition ; mais il n'y avait, en face d'Athènes, d'autre débiteur que la syntélie. Les Athéniens ont évidemment intérêt à la suppression de ces groupes et c'est ce à quoi ils travaillent : l'opération qui aboutit à la taxation particulière de chaque cité s'appelle
La perception. De deux lignes d'un discours d'Andocide pour les Samothraciens, nous apprenons que ceux-ci nommaient pour lever l'impôt des ixkoyeîc, : c'étaient donc les cités elles-mêmes qui percevaient de chacun de leurs concitoyens les sommes qui réunies formaient le phoros. De même dans le décret des prémices d'Eleusis, IG,I, supplém. p. 59, n. 27b : les alliés devront consacrer les prémices de leurs récoltes aux divinités d'Eleusis, et nommeront, pour les recueillir, des eklogeis, xàç Bk Tzoke(; [éy])v[o]yéaç èy).eyé<je<79ai (*).
Le produit du phoros était versé à Athènes, aux grandes Dionysies, dans les caisses des hellenotamiai. On peut se demander si le phoros était payé en nature ou en argent. Il se comprendrait très bien que les alliés s'acquittassent, au moins en partie, en blé, assurant ainsi l'approvisionne-
(^) Ou trouvera les textes relatifs aux exXoystç, Busolt, G. G. p. 273, note 3.
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ment d'Athènes. Thucydide, néanmoins, parle des navires qui étaient chargés d'aller recueillir l'argent, v/ieç âpyupo-
Affectation. A quoi était destiné le tribut ? A qui appartenait-il ? Le tribut était payé aux Athéniens pour qu'ils garantissent en retour les cités grecques contre tout retour offensif de la Perse. Mais à qui appartenait-il ? Comme tout tribut, à celui à qui on le payait ; il devenait donc la propriété de l'Etat athénien ; mais celui-ci, au commencement, le réservait aux frais de la guerre et, pour inspirer plus de confiance aux alliés, en faisait un fond distinct du reste de ses revenus et même le laissait en dépôt à Délos.
S'il en avait été autrement, comment Athènes seule eûtelle nommé les caissiers (') ?
Puis, elle avait droit à une indemnité, car c'était sur elle que pesaient surtout les charges de la lutte. Sans le concours financier de ses alliés, quelques années de guerre l'auraient épuisée et ruinée.
Enfin, il résulte du texte de Thucydide qu'elle l'employa dès l'origine pour le développement de la flotte (^).
Le transport du trésor à Athènes eu 4^4/^ ^^^ constitua donc pas une mainmise sur les fonds des alliés, mais seulement l'exercice plus strict, par Athènes, de son droit de propriété et la justification de Périclès dans Plutarque n'est pas aussi sophistique qu'on le dit d'ordinaire. Les tributs étaient à elle ; Périclès les employait à des travaux publics auxquels ils n'étaiant pas destinés, mais il ne commettait pas un détournement. Les Athéniens s'acquittaient de la mission dont ces tributs constituaient le payement ; le débiteur ou le donateur, comme dit Périclès, n'avait strictement rien à réclamer.
Le phoros n'était pas une « contribution » ; c'était un
(*) Busolt, G. G. m, I, p. 2i4, note i.
(^) Thuc. I, 96,2 : >tal 'EXXïivoxafxîat xote TiptoTOv 'AÔTjvatotc; xaxEdrirj àp^T), 0*1 eSs^^ovTO Tov (po'pov.
(^) I) 99? cité plus haut.
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tribut que les alliés avaient accepté de payer aux Athéniens, reconnaissant la suprématie de ceux-ci ; mais non sans limites, car ils avaient essayé de prévenir les conséquences de leur abdication, en stipulant des règles précises pour la détermination de la base et du taux du phoros, ainsi que j'ai essayé de l'expliquer.