MÉMOIRE VII
Les taxes du vingtième et du dixième dans la ligue de Dêlos.
Les taxes du vingtième et du dixième dans ia ligue de DélosC).
Les Athéniens ont appliqué trois systèmes pour faire produire à la Ligue deDélos les avantages financiers qu'ils en attendaient : un tribut («pôpoç) ; des subsides ou cotisations (orûvxa^'.ç); dans l'entre-deux, les taxes du vingtième et du dixième, qui représentent des impôts indirects. Je crois qu'il n'est pas inutile de réunir les textes relatifs à ce dernier système et de chercher à nous en faire une idée aussi précise que possible.
I. L'Eikostè, taxe du vingtième sur les marchandises transportées par mer, fut instituée en 4i3/2. Thucydide rapporte le fait en même temps que l'occupation de Décélie qui eut lieu en été 4i3 ; la mesure fut sans doute décrétée à ce moment, mais n'entra pas en vigueur immédiatement. Les Athéniens, dit-il, établirent un impôt du 20** sur les marchandises transportées par mer, afin d'accroître leurs ressources (*).
Le phoros, presque partout, était, en dernière analyse, levé sur la terre ; nous savons les répugnances des Grecs pour la contribution foncière ; les Athéniens n'auraient donc pu augmenter le phoros sans soulever de vives et unanimes colères ; ils ménageaient ces dispositions des esprits, dans la mesure du possible, en créant, à la place
(') Mélanges G. Kurth, 1908.
(^) VII, 28, 4 : '^V'' £'txo(TTf,v xaxà xoÛtov x6v ypo'vov twv xaxà 6â)aauav àvxl xou cpdpou loi^ 6TiT|Xoot(; èicoÎTjaav, TrAetw vo|xt!^ovx£< âv acpîdt ^p'njj.axa ouxw Ttpoat^vat.
de l'impôt direct, un impôt indirect ('). Les alliés n'étaient en outre pas seuls à l'acquitter ; il représentait un droit à l'entrée et à la sortie des marchandises dans les ports ; les négociants étrangers payaient leur i)art ; par contre, d'après le texte de Thucydide, les négociants athéniens jouissaient d'une immunité.
Quelle était la somme que la taxe devait produire? Évaluons à looo talents la somme que le plioros fournissait avant les dernières défections. Tout le mouvement commercial dans les cités alliées à l'entrée et à la sortie représentait donc 200.000 talents ou 1200 millions de francs de notre monnaie (*).
On sait que les cités grecques percevaient d'habitude une taxe du So** sur toutes les marchandises entrant ou sortant par mer. Il n'est pas nécessaire d'admettre, avec Beloch (3), que les alliés perdirent cette recette ; toute l'économie de leur budget en aurait été troublée. Il me semble plus probable qu'en général aux 2 % perçus par les cités, vinrent s'ajouter 5 % perçus par les Athéniens.
La perception des 5 °/„ se faisait sans doute par l'intermédiaire de fermiers, ei'xooToXôyou
Le système, imaginé par Thrasybule, ne manquait pas d'ingéniosité : mais il supposait, chez les Athéniens, la force nécessaire pour soutenir leurs exigences. Or, les événements ne tardèrent pas à prendre pour eux un cours fâcheux et ils furent obligés de faire des concessions d'abord, puis de recourir à de nouveaux expédients.
II. Nous possédons une inscription {*) qui porte un premier décret de 4if>/9> ^^^ sujet des affaires des Néopolites de Thrace ; dans le second décret qui suit, on lit, 1. 48 : Trepl] 8e xêç aTrap-^èç xèt IlapOévot. '[ÉTiep x]al xéoç èyîyvexo zïi [Oe]ôu Donc, à cette époque, la mesure introduite par
(1) Bockh, Staatshaushaltung, I, p. 895.
(2) Beloch, Griech. Gesch. I, p. 897.
(3) Rhein. Muséum, 89, p. ^5.
(*) IG, I, suppl. p. i5 = DS, 49.
Thrasybale n'était plus d'une application générale. Les Néopolites avaient obtenu de bénéficier d'une exception.
Même faveur, l'année suivante, pour Chalcédoine. D'après Xénophon, Hellen. I, 3, 9, les Clialcédoniens se rendent aux Athéniens, à la condition de payer le phoros qu'ils avaient coutume de leur payer, avec les arriérés.
Rien n'oblige, en effet, de croire que l'impôt du 20" fut aboli presque aussitôt après avoir été institué (>). Ce serait vainement que l'on invoquerait un fragment d'une liste des tributs payés par les villes de l'Hellespont, IG, I, 258 : il n'y a aucune raison pour l'attribuer aux années 4^4/^ à 412/1, plutôt qu'aux années antérieures à cette période (*).
III. Ce système subsiste et continue à être appliqué là où il peut l'être ; car il semble bien qu'Aristophane y fait allusion dans ces vers des Grenouilles, 363, en 406 : r, TOLTiôppr^T âTio-iréjJLTiet. è^ Aty(vr|Ç ©wpuxiwv wv vlxo(T:o'k6yoi; xolxo- 8atp.(i)v (^).
IV. D'après Xénophon, Hellen. I, i, 22, Alcibiade et Thrasybule, en 409, établirent à Chrysopolis un poste, SexaTeuTTjp'.ov, pour la perception d'un lo*' sur les navires sortant du Pont, xai ttjv SexaTYiv èÇeAéyovTO xwv éx loù IIôvToy
D'après Beloch, ce ne serait pas là une nouveauté : la perception du dixième au Bosphore remonterait à plusieurs années. On lit, en effet, dans IG, I, 32B que seront affectés au remboursement des emprunts faits par les Athéniens à la caisse des autres dieux, rà éx xèç Sexâxeç éTte'.Sàv TTpaGèt., donc le produit de la dékatè, quand elle aura été mise en adjudication. La date de ce document est incertaine: j'ai cru pouvoir proposer une époque postérieure à la paix de Nicias {*), date déjà indiquée par Bockh
(') Comme le fait Nôthe, Der delische Bund (Progr. Magdeburg, 1889), p. 26, cf. Busolt, Griech. Gesch. III, 2, p. i4i3, n. 3.
(2) Beloch, Rhein. Mus. 89, p. 45.
(3) Gilbert, Beitrâge zur inneren Gescli. Athens im Zeitalter des pelop. Krieges, Leipzig, 1877, p. 266.
(*) L'Admin. financière des cités grecques, Mémoire VIII.
pour les deux parties A et B de l'inscription. Par contre, Ed. Meyer les reporte toutes deux à 495/4 (0-
D'après Beloch, cette dîme ne se laisse identifier avec aucune autre qui nous soit connue ; mais ce n'est pas là un motif suffisant pour l'identifier avec la dîme du Bosphore, et il est bien peu probable que les Athéniens aient eu recours d'aussi bonne heure à un procédé qui ressem blait fort à du brigandage (*).
V. Quelques années plus tard, en 892, Thrasybule installa de nouveau le poste et remit à des fermiers la perception du dixième sur la cargaison des navires sortant du Pont. C'est encore Xénophon qui nous donne ce renseignement (^).
La victoire d'Aegos-Potamos et la capitulation d'Athènes avaient dû avoir comme conséquence la suppression du dékateutèrion. L'une des premières mesures de Thrasybule, quand il s'effor^-a de relever la puissance athénienne, fut de le rétablir. La percejition au passage du Bosphore devait servir, comme elle l'avait fait auparavant, de complément à l'eikostè.
VI. Décret relatif aux affaires de Clazomène, IG, II, 5, 14b en 387/6 ^ DS, 78 : les Clazoméniens sont admis à payer le 20" fixé par Thrasybule, t>,v IttI 6paTufJoû).o'j ewottt.v. L'eikostè est encore mentionnée dans le décret relatif aux affaires de Tliasos^ ibid. iib.
Thrasybule, immédiatement avant la paix d'Antalcidas, avait tenté de reconstituer la Ligue de Délos, et l'on voit que, pour alimenter le trésor d'Athènes, il avait repris, quand il l'avait pu, la taxe du 20**.
(*) Forschungen, II, p. 120.
(-) Le décret IG, I, ^o, relatif aux affaires de Méthone en 426, autorise cette ville à exporter de Byzance une certaine quantité de blé et charge les Hellespontoi)hylaces de veiller à l'exécution ; mais rien ne prouve que ces magistrats eussent une autre mission que de s'occuper de l'approvisionneïnent d'Athènes.
(3) Hellen. IV, 8, 27 : TTXeûaas; elç Bu^âvttov àiréSo-ïo tïjv SExàxTjv xwv £/. Toù ridvTOu TrXsdvxwv et 3i : t) Sex-octt) te tûv éxTou Ddvxou 7T£7rpa[j.£VTi.... £v BuÇavTt'tjj Ùtt' 'AÔTjva^cov.
Rien n'est plus propre que cette série de faits à donner une idée des difficultés auxquelles se heurtèrent les Athéniens, durant la dernière partie de la guerre du Péloponèse, et du désarroi qui régnait dans leurs relations avec leurs alliés.
La taxe du 2o« devait d'abord être générale ; on fut obligé de consentir des exemptions à certaines cités.
Puis la situation devient plus embrouillée encore, les rentrées se font mal et les Athéniens recourent à une mesure extrême : ils installent un poste à Ohrysopolis et exigent un droit de passage. Les vaisseaux des alliés fidèles ne sont sans doute pas arrêtés : c'eût été vraiment leur faire payer bien cher leur fidélité que d'exiger d'eux le lo*" à la sortie du Pont et à l'entrée chez eux le 20®. Mais ce poste permet de saisir tous les récalcitrants et de leur faire expier leur infidélité, puisqu'au lieu du 20" qu'ils refusent de payer chez eux, on leur extorque le 10*. Enfin, cette mesure s'applique encore aux cités non-alliées, qu'elles soient hostiles ou neutres, et permet de leur faire payer une partie des frais de la guerre.
Quand Athènes, avant la paix d'Antalcidas, cherche à regagner le domaine qu'elle a perdu, elle s'inquiète d'abord de se procurer les ressources extraordinaires qui lui avaient permis d'asseoir sa puissance. Elle n'ose pas ou elle ne peut pas rétablir le phoros : elle recourt aux expédients, par lesquels elle avait essaj'^é déjà de le remplacer. Elle agissait encore en souveraine de la mer : les temps étaient proches où elle devrait se contenter d'alliances ; mais dans la seconde Ligue de Délos, elle tenait encore le premier rôle. Elle ne devait pas tarder à le perdre ; la décadence allait se prononcer d'année en année et où pourrait-elle mieux se refléter que dans l'histoire financière ?