Situation du trésor en
Notre point de départ doit être un texte célèbi'c de Thucydide, II, i3, où l'historien met dans la bouche de Périclès rénumération des ressources financières des Athéniens. Cet exposé se rapporte à 43i, printemps.
Périclès signale d'abord l'existence de 6000 T en monnaie, déposés à l'Acropole. Cette somme, observe Thucj^dide, avait été de 9700 T; la différence avait été employée
(1) La bibliographie est très fournie. Sans parler des manuels de Gilbert, Hermann-Thuinser, Schômann-Lipsius, Busolt. citons : Bockh, Staatshaushaltung, I, p. 187. — Hartel, Studien ùber attisches Staatsrecht, p. i3o. — Kirclihoff, Zur Geschichte des atlien. Staatsschatzes ini V .lahrli. Abliandl. d. Berl. Akad. 1876, p. 24. — Th. Fellner, Zur Gesch. der attischen Finanzverwaltung im'jV und IV Jahrh. Vienne, 187G, Ber. der Wiener Akad. der Wissenschaften, 95, p. 383. - .1. Christ, De publicis i)oi)uli Athen. rationibus sa>c. a. Clir. V et IV. Greiswald, i87<). — M. Frankel, Zur Geschichte der att. Finanzverwaltung, Curtius Auisatze, Berlin, 1884, p. 48. — J. Beloch, Zur Finauzgeschichte Athens, Rhein. Mus. 39, 1884, p. 9 et p. aSg ; 48, 1888, p. 114. — H. Lehnei-, Ueber die athen.
i58 l'administration financière des cités grecques.
à la construction des Propylées et d'autres monuments et à la guerre de Poiidée ('). Périclès continue: en outre, les offrandes des particuliers et de l'Etat, en or et en argent, le mobilier sacré qui sert pour les processions et les jeux Tiepi Te Taç TcofXTiàç xal toÙç âywva;, le butin fait sur les Mèdes, etc, au moins 5oo T. Ensuite encore, les richesses qui
proviennent d'autres sanctuaires, xà êx àXXwv lepwv '/^'h-
lioLTy. o'jx oXira. Enfin, les parties en or de la statue de la déesse, qui pèsent 40 T.
Voici les premières lignes du texte, tel qu'il se trouve dans toutes nos éditions de Thucydide : ÙTrapy^ôvTWv Se êv TTi àxpoTtoXet. in tôxe âpyupiou ê7rt,o"/,p.ou £^ax!,ayt.).ûov TaXàvTtuv (xà yàp TiXeiora Tpiaxoo-iwv âTioosovTa |jiûp!,a êyéveTO, âco'wv è'ç te Ta 7roo7cûXa'.a zr^ç âxpOTcôXewç xat. TaÀXa oùoSop.'/j[ji.aTa xal éç IIoTtôaïav OL^zc(.Y^\khi^r^) ....
M. Cavaignac (Etudes, p. 108) croit qu'il faudrait lire : UTiapyôvTwv Se êv t:^ âxpoTrôXet. àei TcoTe àpyopiou £7I!.(tT|{jiou é^axt.o'^j^t.Xtwv TaXàvTwv (rà yàp Tr^etTaTa Tp'.axoijiwv àîrooeovTa Tcept.eyéveTO, àcp' wv èç Ta TipoTruXa'.a -riç àxpoTcok£(x>c, xai Tà).Àa otxoSofJi,T,p.aTa xal êç lïoTiôa'.av éTiavYiXwByi) —
La première version donne : i" existence autrefois à l'Acropole de 9700 T qui ont été diminués de 8700 T pour les constructions et la guerre de Potidée ; 2° actuellement existence de 6000 T.
La seconde version donne : 1° existence autrefois de
Schatzverzeichnisse des IV Jahrli. Strasbourg, 1890. - - P. Paiiske, De magistratibus Atticis qui saeculo a. Ch. n. IV pecunias publicas curabant, Leipz. Stud., 1890. — Dûrrbach, L'orateur Lycurgue, Paris, 1890. — W. Bannier, De titulis aliquot Atticis rationes pecuniarumMinervae exliibentibus, Berlin, 1891. — ^E. Szaiito, Zum attischen Budgetreclit, Eranos Vindobonensis, 1898, p. io3. — Ed. Meyer, Zur Gescliichte der atlienischen Finanzen im V Jalirhundert, Forschungen, II. — Cavaignac, Les décrets de Callias, Revue de Philologie, 1900, p. i35, et Études sur l'histoire financière d'Athènes au V*^ siècle, Paris, 1908. Tout ce mémoire était écrit quand j'ai pris connaissance du bel ouvi'age de M. Cavaignac ; néanmoins j'ai largement tenu compte de ses recherches.
(•) Celle-ci n'est pas terminée au moment où Périclès, print. 43i, est censé prononcer ce discours .' la ville de Potidée fut prise en hiver 429.
l'administration financière des cités grecques. iSg
6000 T, lesquels furent diminués de 3oo pour les dépenses ci-dessus ; 2° donc, existence de 5700 T.
Si nous adoptons la seconde version, un fait disparaît : cette somme colossale de 9700 T qui aurait existé autrefois. Il restera que les Athéniens disposaient en 43i de 5700 et non de 6000 T.
Qu'elle soit de 6700 ou de 6000 T, la somme est immédiatement icduite à 1000 T: plus loin, II, 24, Thucydide observe que les Athéniens prélevèrent — toujours en 43i — une somme de 1000 T sur les sommes qui étaient à l'Acropole, et en formèrent une réserve extraordinaire; ils disposèrent : 7,v Se -zk; sCt^Tj t, è~l<\>■r['fi<TT^ x^veiv xà ypr|jj.a-a Taùxa éç oAXo T!,, TjV {j.')] ol -o)ijj.t,o', v/jiTrj TTpaTw èTz'.Tzkéiù(si rr, TiôÀeî, xal oer, âjjujvacrOa!., Gâvarov "Qr^ixiT-y irÂHsy~o. Ces 1000 T étaient destinés à fournir les mo3'ens de résister à une attaque directe contre la ville d'Athènes ; on peut voir dans les formalités rigoureuses auxquelles est soumise toute proposition de puiser dans cette réserve, l'une des premières applications de l'adeia (voir plus bas).
M. Cavaignac donne la préférence à la seconde version ; les considérations palcographiques qu'il invoque ne me paraissent pas décisives. Par contre, un motif péremptoire peut être invoqué contre son opinion : la faiblesse de la somme qui aurait été employée pour les Propylées et autres constructions et pour la guerre de Potidée : 3oo T seulement ! Des documents qui seront étudiés plus loin, se dégage, à mon avis, l'impression que la somme a dû être plus élevée.
L'article de M. Wilcken sur l'Anonyraiis Argentinensis, Hermès, 1907, me suggère un second motif. M. Wilcken reconnaît dans un passage de l'Anonymus, le texte même, ou un extrait des décrets en vertu desquels les fonds déposés à l'Acr'opole furent, en 43i, affectés à la guerre. Il s'agit de ce passage où M. Keil lisait une mention relative au transport du trésor de la Ligue, à Athènes, événement qu'il plaçait en 45o/i. M. Wilcken comprend que par des décrets rendus sous Euthydèmos^ i^^/i, sur la proposition de Périclès, le peuple décida d'employer pour la guerre les 5ooo T déposés dans les trésors de l'Acropole. Malheureusement, il ne nous reste que la moitié de droite
l6o l'administration financière DBS CITÉS GRECQ,UES.
du texte de l'Aiionymus, et M. Cavaignac propose de lire après le mot Trejvrax'.crysOx'.a, les mots Tpiaxoo-iwv aTtoSsovTa, ce qui donnerait 4700 T. Mais, reraarqnons-le bien, Thucydide, M. Wilckeu le montre, a dû consulter les décrets ; la source de l'Anonymus est la même. Thucydide a lu 5ooo T : l'Anonymus donnerait 4700 T ; mais dans quelles conditions? Le texte ne porte que 5ooo T, et si on y lit 4700 T, c'est après avoir comblé en conséquence les lacunes. Le passage de Thucydide est clair et précis : c'est lui, semble-t-il, qui devrait servir à compléter l'Anonymus, et non pas l'Anonymus à corriger Thucydide.
Nous aurons donc à retenir : 1° l'existence autrefois d'une somme de 9700 T ; 2" l'emploi de 8700 T pour les constructions et pour la guerre de Potidée ; 3'^ l'existence, en 431, printemps, d'une somme de 6000 T; 4° sa réduction à 5ooo T par suite de la création d'une réserve extraordinaire.
Le 4^ fait ne demande pas d'explication.
Pour élucider le deuxième, il nous faudra rechercher ce qu'a pu coûter la guerre de Potidée avant print. 43i, soit 800 T, et aussi le coût des constructions entreprises par Périclès, soit 8000 T.
Le premier et le troisième nous obligeront à établir le compte de la gestion de Périclès de 44^/7 ^ 43ï"Pi'i^*- Nous verrons que ces deux chiffres de 9700 T et de 6000 T supposent une encaisse existant antérieurement à 44^/7 ^*' depuis cette date, des bonis provenant tant des recettes ordinaires que des recettes extraordinaires.
Ed. Meyer (*) admet l'existence de cette encaisse antérieure à 44^/7 ; il la fait môme remonter très haut : depuis des temps reculés se seraient accumulées dans le trésor d'Athéna des sommes considérables. La Cité^ respectueuse
(1) Gosch. d. Altert. IV, p. 82.
(') Br. Keil, Anon. Argentin. ]). laS ; Wilcken, Hermès, 1907, I).374s.; R. Dalims, De Atheniensiuui socioruni tributis qua'stiones septem, Berlin, 1904, p. ag.
l'administration financière des cités grecques. i6i
du bien de la déesse, n'y touche pas : Périclès est plus hardi et met le trésor à la disposition de l'État.
Cette opinion repose sur deux hypothèses que les faits connus d'une époque postérieure rendent, me paraît-il, peu vraisemblables Ces faits sont : d'abord, la médiocrité des revenus d'Athéna, dans la seconde moitié du V® siècle ; puis le sans façon avec lequel le Peuple utilise le trésor sacré pour les constructions de l'Acropole et pour ses propres besoins ; on ne voit pas bien comment ni pourquoi le Peuple aurait si complètement modifié ses idées sur la propriété religieuse.
Je préfère m'en tenir à ce que nous dit l'Anonymus Argentinensis : parlant des 5ooo T, dont disposaient les Athéniens au commencement des guerres du Péloponèse, il dit que ce fonds a été créé par les tributs prélevés sur les alliés conformément aux règles tracées par Aristide. Il faut donc croire que lors du transport du trésor, celui-ci contenait des sommes importantes qui ont encore été accrues par l'économie dans les années subséquences ; cela résulte d'ailleurs des calculs que nous établissons au n. i3.
On pourrait se demander encore quand cette somme existait à l'Acropole. Thucydide ne fixe aucune date : Ed. Meyer propose celle de 437. Cette date paraît exacte : elle se dégage du texte môme de Thucydide, qui attribue la diminution de la réserve aux constructions, spécialement à celle des Propylées et aux guerres, spécialement à celle de Potidée.
Au début des guerres du Péloponèse, il restait à l'Acropole 6000 T.
La question primordiale est celle de savoir à qui ils appartenaient. Il est essentiel de la résoudre^ pour établir la situation financière d'Athènes avant et pendant la guerre du Péloponèse, et pour dégager les principes de l'administration financière.
Je commencerai par indiquer la solution que comporte ce problème ; puis je passerai en revue les principaux documents épigraphiques afin de signaler les preuves à l'appui de cette solution, et, tout en élucidant les difficultés
i62 l'administration financière des cités grecques.
qu'ils présentent, nous nous procurerons les éléments nécessaires pour dresser lo bilan des Athéniens et tracer les grandes lignes de leur système financier. Dans la première édition de ce travail, j'avais cru pouvoir me dispenser de revenir sur les questions de chiffres, traitées d'une fa^'on si approfondie par Bockh, Beloch, Ed. Meyer, Cavaignac. Je me suis convaincu de la nécessité de reprendre leurs calculs, dans l'intérêt de la clarté, et, en les reprenant, je me suis convaincu de la nécessité de rejeter l'hypothèse, admise dans la première édition, d'une double réserve appartenant l'une à l'Etat, l'autre aux trésors sacrés.
A qui appartenaient les 6000 talents ? Certainement aux trésors sacrés. Mais il faut bien comprendre. Ce serait singulièrement rabaisser Périclès que de lui refuser la prévoyance en matière financière ; il n'a donc pas dépensé au jour le jour les revenus de l'Etat ; il a réalisé des économies. Ces économies restaient d'un exercice à l'autre dans les caisses des receveurs qui avaient fait la recette ; ainsi les hellénotamiai gardaient les excédents du phoros. Quand ces économies avaient pris une certaine importance, on les versait dans le trésor de la déesse : nous voyons, en 435/4, d'après IG, I, 82 A, que l'État a ordonné de porter à l'Acropole une somme de 3ooo T. Ces versements de l'Etat étaient définitifs : l'Etat donnait la somme à Athéna; dorénavant, elle faisait partie du trésor sacré et si l'Etat, plus tard, voulait l'utiliser, il devait l'emprunter.
Le trésor de la déesse, c'est-à-dire d'Athéna Polias, était géré par les trésoriers de la déesse, ol rap-iai Tf,ç 9eoO ; ils avaient en même temps la garde du trésor d'Athéna Nikè. Ces trésors étaient déposés à l'Acropole dans l'Opisthodomos (1). Les trésoriers étaient au nombre de dix, nommés pour un an, mais leurs comptes embrassaient une période de quatre années, d'une fête des grandes Panathénées à l'autre ; cette fête tombait la troisième année de chaque Olympiade. Les trésoriers de la déesse n'avaient pas seule-
(») Cf. plus bas.
l'administration financière des cités grecques. i63
ment la garde des trésors d'Athéna Polias et d'Atliéna Nikè : ils en avaient aussi la gestion.
Il n'y avait pas à l'Acropole que le trésor d'Athéna. Depuis 435/4, tous les trésors des divinités de l'Attique avaient été réunis à l'Acropole et mis en lieu sûr dans l'Opisthodomos, IG, I, 82 A. En même temps, avait été créé pour gérer ces trésors, le collège des Taji-ta^ xwv o/vXwv Oewv, nommés également pour un an, mais rendant des comptes quadriennaux.
Les 6000 T appartenaient aux trésors sacrés. La fortune de ceux-ci était répartie entre plusieurs caisses d'après l'origine des fonds. Prenons le trésor d'Athéna: d'abord une certaine somme provenant en très grande partie des donations de l'Etat, dont on avait formé un fonds spécial, que l'on avait constituée en réserve ; puis, les recettes de l'année, xà éTîSTe'.a ; enfin les bonis des exercices antérieurs, xà 7îep!.6vxa, lesquels restaient au moins durant quelque temps à la disposition du Peuple, jusqu'à ce qu'ils fussent incorporés à la réserve, peut-être à la clôture des exercices lesquels, je le rappelle, comprenaient quatre ans. J'écarte ainsi une opinion de Cavaignac (') : quand le trésor de la Ligne fut transporté de Délos à Athènes, il serait resté d'abord séparé de tout autre trésor; il y aurait eu, à l'Acropole, le trésor d'Empire et celui d'Athéna ; la confusion ne se serait faite que vers 44o- Cavaignac donne comme preuve le prélèvement du 60*^ opéré sur les tributs au profit d'Athéna. Ce fait ne me paraît pas propre à prouver la distinction des trésors, puisqu'il se reproduit après leur confusion. Il prouve seulement l'existence de caisses spéciales dans le trésor d'Athéna: l'une d'elle reçoit les fonds apportés de Délos ; une autre, le 60®.
De même dans le trésor des autres dieux, figurons-nous plusieurs cassettes contenant les unes, les 7iep!.ôvxa ou bonis des exercices antérieurs, les autres, les éiréxe'.a ou recettes del'année. Y en avait-il une qui contenaitune somme constituée en réserve comme dans le trésor d'Athéna? Non,
(1) Hist. financière, p. 61, p. 72.
i64 l'administration financière des cités grecques.
suivant toutes les apparences : en effet, la réserve d'Athéna avait pour une bonne partie au moins une origine toute spéciale, puisqu'elle provenait de versements faits par l'Etat ; les revenus annuels des autres dieux étaient trop faibles pour permettre l'accumulation d'épargnes.
Nous avons affirmé que les 6000 T appartenaient aux trésors sacrés ; il faudrait essayer de préciser. La somme représente-t-elle le total de la réserve, plus les êTréxeia^ plus les TTspwvTa, ou seulement la réserve ? Périclès cherche évidemment à faire la somme aussi grosse que possible ; mais cette considération n'est pas décisive. C'est en réalité, Thucydide qui parle ; le chiffre qu'il cite est sans aucun doute un chiffre officiel, attesté apparemment par un document : il se pourrait donc qu'il ne concernât que la réserve ('). La question est insoluble. Faute d'autres données, il faut accepter ce chiffre de 6000 T comme étant celui de toutes les sommes déposées à l'Acropole, donc de la réserve et des Trepwvxa des trésors sacrés, de celui d'Athéna et de celui des autres dieux et même de leurs ÈTiéTE'.a, mais cette dernière somme est minime.
L'essentiel est la distinction établie entre ces trois espèces de fonds, et même pour être plus précis encore, entre la réserve du trésor d'Athéna, les ènéieia et les TiepwvTa du trésor d'Athéna, d'une part et de celui des autres dieux, d'autre part.
Plus tard, après la paix de Nicias, d'après IG, I, SaB, les excédents des exercices antérieurs, rà 7rep!.ôvTa; et même les recettes de l'année, xà éTtére'.a, furent déposés également par VÉtat, à l'Acropole, du moins en partie, et confiés à la garde des trésoriers de la déesse (*). Cette fois, il ne s'agit que d'un dépôt provisoire : l'Etat garde la propriété de ces fonds et en dispose comme il l'entend.
A cette époque, pour utiliser les fonds de la réserve
(') Kirchhoff, Abhandl. Akad. Berlin, 187G, p. 24, raisonne comme s'il n'était pas douteux que les 6000 T existant à l'Acropole, uTtap- •y(^ovTt<)v 8' £v TTÎ àxpoTrd/ei ne constituassent une réserve.
(2) Cf infra le commentaire delG, I, 188,
l'administra^tion financière des cités grecques. i65
qui appartient tout entière au trésor d'Athéna, il est besoin d'une autorisation spéciale, de l'adeia, laquelle n'est pas requise pour l'emploi du dépôt de l'Etat, ni des èTzézeioL des trésors sacrés, ni de leurs 7rept,dvTa. Il va de soi que comme auparavant, les Tcspwvra de l'Etat, lorsqu'ils s'accumulent, sont donnés, par décision spéciale, à Atliéna et ajoutés à la réserve.
En résumé, avant la paix de Nicias, se trouvent à l'Acropole, la réserve du trésor d'Athéna, les bonis des exercices antérieurs. Ta Trepwvxa, et les recettes de l'année de ce même trésor et du trésor des autres dieux, xà ê7réT£t.a.
En plus, après la paix, les bonis des exercices antérieurs et les recettes de l'année de l'Etat, pas tout entières, cela va de soi, mais seulement celles dont on ne prévoit pas l'utilisation immédiate.
Dans les 6000 T existant au printemps de 43i, Périclès ne comprend donc que les fonds appartenant aux trésors sacrés, les seuls qui soient déposés à l'Acropole. L'Etat est-il dénué de toute espèce de ressources ? Non ! Mais Thucydide n'en tient pas compte, apparemment parce qu'elles sont minimes : elles se composent de la partie encaissée et non dépensée des recettes de l'année, plus quelques excédents des exercices antérieurs, excédents peu considérables, car l'Etat vient précisément en 435/4, d'après IG, 32A, d'achever un versement de 3ooo T dans la réserve d'Athéna.
Ainsi, pas de réserve appartenant à l'Etat.
On peut objecter là contre au nom des principes et au nom des faits.
Comment admettre, avec Bôckh, que l'Etat aurait incorporé ses économies au trésor sacré par une consécration à Athéna? Singulière politique et dont il n'y aurait pas d'autre exemple ! Quel pourrait bien être le motif de cette consécration? — une idée religieuse? On ne la comprend pas. Cependant à un acte religieux, il ne peut y avoir qu'un motif de cette nature. Puis, qu'elle étrange façon de mêler la religion à la gestion des finances publiques ! Cette objection vise la forme. Je ne vois pas non plus qu'il y ait lieu de faire intervenir les idées religieuses dans une mesure purement administrative. Les Athéniens veulent
i66 l'administration financière des cités grecques.
constituer des réserves, en quoi ils ont raison, et ils se défient d'eux-mêmes, en quoi ils ont encore raison. Ils donnent leurs économies à Atliéna et se mettent ainsi hors d'état de les dépenser à leur fantaisie ; quand ils voudront y toucher, ils devront contracter un emprunt, ce qui est incommode et se décider un jour à le rembourser, ce qui l'est encore plus. La réserve sous cette forme est la réserve idéale, celle qui se reconstitue toujours.
On pourrait aussi faire une objection de fait : chaque année, Athéna recevait le 60^ du plioros à titre d'âTrap'^ri. Ce fait seul suffit pour marquer la distinction entre les finances publiques et les finances sacrées. Comment comprendrait-on autrement ce prélèvement ? La part d' Atliéna est limitée à l'avance au 60^, le reste appartient à l'État ; il affirme par ce partage son droit de propriété, et pourquoi après coup y aurait-il renoncé ? Cela est vrai, les finances publiques et les finances sacrées ne se confondent pas. L'Etat fait des économies et les garde dans ses caisses ; il ne se dépouille en faveur d' Athéna que des sommes dont il n'a pas besoin. La gestion financière est donc des plus sages: en première ligne les revenus annuels ; en deuxième, les bonis conservés par l'État jusqu'à une limite opportune ; en troisième, la réserve (*).
Nous rencontrerons encore dans ce qui suit d'autres objections et aussi d'autres considérations décisives en faveur de notre système, mais il suffisait pour le moment de le poser nettement.
Passons en revue les divers documents épigraphiques en les répartissant entre quatre périodes.
(^) Staatshaush. I, p. 517. Remarquez que Bôckh, p. Sat, admet qu'une partie des fonds déposés à l'Acropole n'appartenait pas au trésor sacré, mais que de fortes sommes avaient été remises aux trésoriers de la déesse, sommes dont on pouvait disposer plus librement que des fonds consacrés. Ainsi peut-être les revenus annuels. Mais, selon nous, il n'en est ainsi que depuis la paix de Nicias.
(^) Busolt, GG, III, I, p. 2i6, a résumé toute cette discussion dans une note très complète,
l'administration financière des cités grecques. 167
12. Gestion de Périclès jusqu'au commencement de la guerre du Péloponèse (print. 43i.)
Les renseignements que nous possédons sont relatifs :
A, aux dépenses militaires : à la guerre de Samos, à celle de Corcyre et à celle de Potidée.
B, aux constructions de monuments publics.
A. Dépenses militaires.
Guerre de Samos. IG, I, 177 contient les comptes relatifs à cette guerre. Elle commença dans la première moitié de l'été de 44^ 6!t se termina au printemps de 439. Elle dura donc 9 mois environ.
D'où proviennent les fonds dépensés ?
L'expression employée dans l'intitulé est : [xâBe] 'A9evatoi à[v£Xo!Tav]. Les Athéniens ont dépensé ; et l'on ajoute le but comme dans I, 179 : 'AôevaCbi, àvéÂ]oa-av èç Kô[p]x[upav xàoe...] . . .[TajjLiat] lepôv ^pejJiâTov Tèç 'AGevaia[ç] [irapéôoaavj (rrpaTeyoi; éç Kopxupav...
Nous rencontrerons fréquemment ce mot àvT,)v(i)(Tav, parfois avec la mention èx twv iTcexecwv indiquant la caisse où les fonds ont été pris, le plus souvent dans les conditions où nous le trouvons ici.
Dans tous ces cas où il figure seul, sans indication de la provenance de l'argent, il doit avoir la même portée.
D'abord, l'origine de ces fonds doit être connue des Athéniens, puisqu'elle n'est pas spécifiée. On remarquera que, pour l'époque postérieure à la paix de Nicias, toutes les pièces ainsi libellées justifient de la situation de la réserve ; car elles portent la mention de l'adeia requise pour l'emploi de celle-ci. D'autres constatent des versements faits avec d'autres fonds, sans adeia, par exemple éx Twv éTîÊxeflwV; fonds constitués par un dépôt provisoire de l'Etat, ou par les recettes annuelles du Trésor sacré. — Mais alors il s'agit d'un emprunt ? — Sans aucun doute. — Pourquoi ne pas le dire ? — Nous l'ignorons ; le mot produit un peu l'effet d'un euphémisme. Il est en situation, car les trésoriers remettent à l'Etat son argent, celui qu'il avait donné à Atbéna ; ils le lui remettent à titre de prêt,
i68 l'administration financière des cités grecques.
mais ils ne peuvent oublier d'où il vient. Cette même observation s'applique, je pense, aux pièces dont nous venons de parler. Mais peut-être l'explication est plus simple encore. La pièce est extraite du livre de caisse des trésoriers ; on y lit que le Peuple a été débité de telle somme. L'inscription ne reproduit donc pas l'acte de prêt fait par le trésor sacré à la cité, mais bien l'opération consignée dans les livres. Et on remarquera qu'à la différence des inscriptions telles que i88, 189, celle-ci ne se borne pas à reproduire le livre de caisse. Elle en extrait les chiffres qui concernent la guerre de Samos, comme 179 pour la guerre de Corcyre, comme 179 A pour la guerre de Potidée et l'expédition contre le Péloponèse. Elle fait connaître au peuple le montant des prélèvements sur la réserve pour une guerre déterminée.
Dans ces documents, nous n'avons donc pas des états complets de dépenses, mais seulement un état des sommes décaissées par les tamiai. Il n'y entre pas les sommes versées directement par les hellénotamiai à l'aide de leurs recettes de l'année ou des excédents qui, jusqu'à la paix de Nicias, restaient dans leurs coffres.
Les sommes décaissées par les tamiai, pour la guerre de Samos, paraissent s'élever à plus de 1400 T : pour la première année, plus de 120 T ; pour la seconde, à partir de la ligne 6, 368 T et 908 T ; et, à la fin, un total, pour les deux années, déplus de 1400 T (').
Il faut peut être ajouter la moitié (par hypothèse) des 400 T du phoros, 200 T qui rentrèrent en avril 44o-
Les auteurs anciens donnaient des chiffres inférieurs : Isocrate, 1000 ; Ephore et Diodore (2), 1200 T.
Guerre de Corcyre. IG, I, 179 et suppl. p. 3o == DS, 26. Etat des sommes versées par les tamiai, à la Cité, pour la guerre de Corcyre, en 433/2 {^). Il ne reste qu'une somme :
(1) Busolt, GG, III, I, p. 55i, n.
(2) De Antid. m ; Corn. Nepos, Timoth. 1 ; Diod. XII, 28, 3; il faut replacer dans ce texte le mot Staxoaîwv.
(3) Busolt, GG, III, a, p. 787, n. 2.
La bibliographie dans Hicks-Hill, Manual of gr, inscr. 2* éd. n« 53.
l'administration financière des cités grecques. 169
6 talents (0 versés aux premiers stratèges se rendant à Corcyre. La somme versée à leurs successeurs a disparu.
Mêmes remarques que ci-dessus en ce qui regarde l'origine des fonds.
Guerre de Potidée. D'après Thucydide, II, 70, au moment où s'ouvrirent les pourparlers pour la capitulation de la place, on avait déjà dépensé pour le siège, éç ttiv Tco>.wpxtav, 2000 T. Le siège commença en juin 4^2 (*) ; l'année 482/1 est intercalaire ; la capitulation eut lieu en hiver 480/429 ; le siège dura donc environ 3o mois, c'est-àdire qu'il coûta, en moyenne, par mois, environ 66 T.
Les opérations militaires avaient commencé au printemps de 482. On remarquera que Thucydide ne parle que des dépenses du siège, depuis juin ; Isocrate a peut-être en vue la dépense de toute la campagne depuis son début, quand il écrit 2400 T {^) ; mais on ne peut se fier à l'exactitude d'Isocrate en matière de chiffres.
Essayons d'établir le compte de ce qu'a pu coûter la guerre de Potidée de printemps 4^2 à print. ^3i, c'est-àdire la somme prélevée sur la réserve de 9700 T : 12 mois à 66 T chacun ^ 792 T et, arrondissant la somme, disons avec Beloch {*) : 800 T. Cette somme avait-elle réellement été prélevée sur la réserve ? — Oui ! — Tout entière ? — Thucydide, II, 18, ne le dit pas expressément. Dans le doute, nous nous prononcerons pour l'affirmative, prenant ainsi le texte de l'historien dans son sens le plus étroit {^).
(1) Kolbe, Hermès, 34, p. 388 n. propose de lire 26 T.
(2) Busolt, GG, III, 2, p. 8o3 et p. 808 n. (^) DeAntid. p. 245, 43 (Didot.)
{*) Rhein. Mus. 39, p. 53. Cf infra ce qui est dit à propos de IG, I, suppl. 179 A B.
(^) La guerre ne dura pas tout-à-fait trois ans, mais un peu plus de 2 1/2 ans. Voir l'exposé des difficultés que présente la chronologie dans Busolt, GG, III, 2, p. 799. Cette somme de 800 T n'est donnée qu'à titre d'indication ; car les calculs sur lesquels elle repose sont incertains. On trouvera d'autres calculs dans Holzapfel Berl. Stud. VII, 1888, p. 82 et Woch. f. Klass. Philol. 1888, n'>4i. Voir aussi l'édition de Thucydide par Poppo revue par Stahl. I, sect. II, 1889, app. p. 257 et celle de Classen revue par Steup. La
170 l'administration financière dks cités grecques
B. Constructions.
IG, 1, 284-288. Restes des comptes des épistates d'un monument inconnu ; ils portaient sur plusieurs années. On y remarquera les mots qui reviennent plusieurs fois Tiapà xwXaxpexwv ; les fonds sortent des coffres des colacrètes.
I suppl. 288 a, p. 143. Fragments des comptes relatifs à une construction à Eleusis ; les premières lignes portent : Tcapà Twv 7rpoTspw[v iTrtiTTaToûv] ... Tiapà xwXaxpeTwv.
IG, I, 289-296. Fragments des comptes des épistates d'un monument inconnu ; ils portent sur huit années, vers 01. 82-83, 452-448, et relèvent le total de la recette, celui de la dépense et le versement du solde aux épistates de l'année suivante. Les sommes dont il est rendu compte étaient considérables.
Le Parthénon. Les travaux furent repris en 44?/^ î on y travaillait encore en 433/2. IG, I, 3oo-3ii ; suppl. 297 a b, p. 37 ; 3ii a, p. 74 ; 3oo-3o2, p. 147 (').
Les évaluations du coût de la construction varient. Nous nous tiendrons à 700 T, chiffre que propose M. Cavaignac.
Les fragments (2) IG, 3io et 3o8, de 444/-^» donnent les recettes ; elles proviennent :
des épistates précédents et des trésoriers de la déesse, X 4-] i5822 D ;
des hellénotamiai, x +] 2676 D, 5 ob ;
des /jjzy..., x +] 214 D ;
des reiyoTzo'.oi, x +] 10 D {^).
Lia, construction des Propylées commença, 01. 85. 4.- 437/6, et dura cinq ans, donc jusques et y compris 433/2.
question se complique par les renseignements que donne Thucydide, III, 17, et par les doutes soulevés sur l'authenticité de ce chapitre.
(1) Cavaignac, Hist. Financière, p. 99 et introd. p. 4, propose un nouveau classement des fragments.
(2) J. Christ, De publicis populi Athen. rationibus, Greissw^ald, 1879, p. 34.
(^) Ed. Meyer, Forschungen, II, p. loi.
l'administration financière des cités grecques. 171
Il nous reste des fragments des comptes d'Ol. 85.4» IGr, I> 3x4, et d'Ol. 86.3, ^3^/3, IG, I, 3i5, auxquels on peut ajouter 817 (1).
Ils nous font connaître les recettes de la commission extraordinaire d'épistates, chargée de la direction du travail. Nous notons : revenu d'une propriété sacrée, 3x4, 1. 7, 5^wp]a<; ou oûijaç lepàç [ji!.ar[Qô;], x + i32D ; 3x5, 1. 16, dLJTzo o-rpaTt-àç. Dans 817, on lit aTto (TTparf,ywv twv ...ce qui permet de croire au versement d'une partie du produit du butin ; un versement des trésoriers de la déesse ; un versement des hellénotamiai, qui consiste en x mine par talent sur le phoros des alliés.
M. Cavaignac (') évalue le coût de la construction à 400 T.
Les évaluations des auteurs antérieurs sont bien plus élevées ; ils acceptent généralement le chiffre donné par Héliodore {^), 20x2 T.
Statue d'Athéna. I, 297, 298, (cf. suppl. 298), 299 et suppl. 299 ('). Il semble que la statue était achevée en 438/7. Nous avons ici les comptes rendus par les épistates durant trois années et relatifs à l'or qu'ils ont reçu des trésoriers de la déesse, soit x59 talents 2858 i/3 dr. La statue coûta de 7 à 800 T (•^) ou même à 1000 T (^).
Victoires en or. IG. I, suppl. 33x e, p. 77 et Foucart, B C H, XII, p. 283. Ce fragment, d'après l'interprétation de M. Foucart, mentionne trois Victoires en or, dont deux viennent d'être fabriquées. Il se place dans les dernières
(^) W. Bannier, AM, 27, p. 3o3, a rapproché I, 3i6 et supplem. 33i d : on lit itapà h£X)£voT]a[xt5v àTrô (TT[pax]ta!;, une somme provenant de l'armée, peut-être une part de butin.
(2) Hist. financ. p. loi s.
(3) FGH, IV, p. 425, I, Wachsmuth, Stadt Athen, I, p. 624, n. 2 avait déjà émis l'opinion que le chiffre donné par Héliodore était fortement exagéré.
(*) Cavaignac, p. XXXIX ajoute supplem. 537 b, p. 53 et peutêtre 556 ; Bannier, AM, 1902, p. 3o4.
(*) Kôhler, Ber. Acad. Berlin, 1889, p. 225.
(^) Cavaignac, p. 92 et 98.
172 l'administration FINANCIERE DES CITES GRECQUES.
années avant la guerre du Péloponèse. Suivant les apparences, Périclès en avait fait faire 10 en tout ; « le poids moyen de chacune était de 2 talents d'or, ce qui représente pour l'ensemble un total de 624 kilogrammes. Leur valeur s'élevait à plus de 200 talents » (').
Au sujet de ces inscriptions se pose la question : d'où proviennent les fonds ? Nous avons, pour le Parthénon, la preuve de l'intervention de l'Etat dans le versement des 'ze'.'/oTzoïo'. : ceux-ci ont reçu l'ordre de verser une somme qui n'avait pas été employée par eux au travail pour lequel leur commission avait été nommée. De même, les hellénotamiai,pour les Propylées, contribuent par un prélèvement sur le produit du phoros. Dans les premiers comptes cités, les seules recettes mentionnées sortent des caisses des colacrètes.
Les trésors sacrés ont dû intervenir de leur côté. Les comptes du Parthénon et des Propylées portent les versements des trésoriers de la déesse. On pourrait s'étonner de ce que le trésor de la déesse intervint pour les Propylées, un monument décoratif dont la construction incomberait, semble-t-il, à l'État seul (*) : il ne faut pas oublier que la réserve du trésor d'Athéna a été constituée pour une forte partie par les versements de l'Etat. Il est vrai que rien ne montre, dans nos inscriptions, que les fonds aient été pris dans la réserve ; mais il faut le supposer pour comprendre l'argumentation de Thucydide, fils de Milésias, dans Plutarque, Périclès, i3 : le phoros est perçu en vue de la guerre, les Athéniens le détournent de sa destination en l'employant à des constructions ; la réputation de la Cité souffre quand la Grèce voit comment elle utilise l'argent des alliés pour se parer comme une femme, avec de l'or, des pierres précieuses, des statues et des temples qui
(') Foucai't, o. 1. p. 293. L'attribution de ces textes à l'époque de Périclès n'est pas tout-à-falt certaine : il se pourrait qu'ils fussent de l'époque de Nicias.
{^) Voir cependant les remarques de Wachsmuth, Stadt Athen, I, p. 527.
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coûtent mille talents. Tout ce raisonnement est dirigé contre la gestion des finances publiques, et il porte, si on se rappelle que le trésor de l'Etat s'est en quelque sorte déversé dans celui d'Atliéna ; ce qui, comme il va de soi, n'exclut pas l'intervention du trésor sacré d'Atbéna à l'aide de ses recettes annuelles ; et cette intervention a dû même se produire antérieurement à celle de la réserve.