FINANCEMENT DES GRANDS TRAVAUX
Ce financement est basé sur l’anticipation des résultats. Le crédit dont on a besoin pour construire ces immenses usines destinées à la récupération de matières pauvres, ou à la fabrication d’Ersatz, n’aura d’autre gage que des réalisations futures. Mais ce qui fait la sûreté de ce gage, c’est la plan suivant lequel l’entreprise est conduite, c’est la certitude de la volonté d’aboutir qui préside à sa création, la certitude qu’on travaillera, et que de «l’utile » naîtra des sacrifices consentis ou imposés.
Le pivot de ce financement ce sera le crédit à court terme que l’Allemagne développera dans des proportions jusqu'ici inconnues en temps de paix.
Nous examinerons, tour à tour, dans cette section, la situation du système bancaire allemand, au moment où le national-socialisme prend le pouvoir, système qui facilitera la politique financière décidée par le gouvernement.
Nous verrons ensuite le mécanisme de l’escompte des
bons de travail, rouage essentiel du crédit à court terme.
Et enfin nous exposerons les conséquences entraînées par la reprise et leurs répercussions sur le financement à court terme.
a) Les banques
Les banques allemandes n'étaient pas différenciées dans leur structure, elles jouaient aussi bien le rôle de banques d’affaires que de banques de dépôts. L’immobilisation de ces dépôts avait été cause de la grave crise de 1931 : les banques n’avaient pu faire face à leurs engagements, et toutes se trouvaient à la suite de la déconfiture du kreditanstalt de Vienne dans une situation des plus critiques. L'Etat dût intervenir, ainsi que la Reichsbank : le résultat fut qu’une grosse partie des actions des grandes banques privées passa dans le portefeuille de l'Etat. Aussi, en 1933, l'Etat possédait-il 97 % du capital de la Dresdner Bank et 70 % de celui de la Commerz und Privat Bank.
De plus, une enquête avait été menée pour examiner quelles mesures devraient être prises pour, à l'avenir, sauvegarder le crédit et la liquidité des avoirs en banque. En même temps, le contrôle des banques était assuré par une commission où la majorité appartenait à VEtat assisté de la Reichsbank. Le Reich avait donc la main-mise sur l’organisation bancaire.
Les mesures qui furent adoptées dès 1934, limitant le rôle des banques de dépôts, en tant que banques d’affaires, devaient faciliter la mise de leurs disponibilités de caisse à la disposition de l’Etat.
En effet les banques devaient observer certaines règles dans l'octroi de crédit, elles ne devaient pas dépas-
ser certaines sommes, dans leurs prêts, sans s’entourer de garanties ou d’autorisation : limitation des crédits, limitation des engagements, système d’autorisation, conditionnent l’activité nouvelle des banques, et accroissent la liquidité de leurs capitaux.
La Reichsbank elle-même, indépendante du gouvernement depuis 1922, lui est soumise dès 1933. Désormais, « l'Etat détermine l’envergure et le rythme de l’évolution économique, les banques ont à veiller qu’il ne se produise nulle part un dérangement et que les objectifs visés puissent être atteints ».
< Les Traités »
La reprise économique devant naître de l’entreprise de grands travaux, il fallait assurer le financement de ceuxci : Les traites de travail y pourvoiront.
Que sont ces «traites > ou «bons» de travail ?
L'Etat passant une commande, en son nom ou au nom d’une collectivité publique, remet à l’entrepreneur un certificat de créance. Ce certificat permettra à son détenteur de tirer une traite sur des organismes spéciaux et ensuite de la faire escompter en banque. La Reichsbank devant assurer le réescompte ; il y aura donc émission de moyens de crédit, qui si elle s’accentue, aura pour effet d’enfler la dette à court terme de l'Etat, et d’aboutir à une véritable inflation.
En réalité ce sont les collectivités publiques, communes et pays, qui prennent à leur charge la majorité des grands travaux, mais le Reich, quant à lui, prend à sa charge l’émission des traites. Elles lui seront remboursées ultérieurement par annuités. En attendant — et une
fois pour toutes d’ailleurs, en garantie des bons, il dépose à la Reichsbank des bons du trésor estimés à environ 1 milliard de R. M.
En principe le Reich devrait déposer une somme de bons du trésor correspondant, quant à la valeur et quant à l’échéance (3), aux bons du travail.
Maïs depuis 1933 le nombre de ces bons n’a cessé de croître alors que leur garantie théorique — bien aléatoire — demeurait toujours fixée au chiffre primitif.
L'Etat allemand a essayé de dissimuler l’aspect réel de cette inflation, ce n’est pas lui qui accepte les bons, ce n’est pas davantage l’institut d'émission : ce sont des instituts spéciaux, créés dans ce but, et qui sont organismes d'Etat. « Deutsche Bank und Bodenbank » — « Deutsche Gesellschaft für offentliche Arbeiten> — « Deutsche Rentenbank >» — « Reichsbahn-Beschaffungs » — «Reichsautobahnen-Beschaffungs >» — etc.
Après l’acceptation de la traite par l'institut, la traite va entrer en circulation, et notamment être escomptée en banque. Si la Reichsbank, au début, a vu la plus grande partie des bons du travail lui revenir pour le réescompte (4), la situation n’a pas tardé à se stabiliser, les banques en conservant finalement une très importante quantité en portefeuille.
En effet, du fait des commandes passées par l'Etat, les entrepreneurs et industriels pouvaient rembourser les banques de leurs comptes débiteurs, dont certains étaient très anciens déjà. De plus, les commandes émanant de la
(3) L’échéance des Arbeitsbeschaffungswechsel (bons du travail) est variable, allant de 3 mois à 5 ans, les bons du plan von Papen étaient à 15 mois —— ceux du plan Reinhardt à 5 ans. Ils sont renouvelables à léchéance, naturellement,
(4) La Gazette de Francfort estimait en 1935 que les 4/5 des bons avaient été réescomptés à la Reïichsbank.
collectivité publique, et la reprise privée ne s’effectuant pas comme il eut été souhaitable, les demandes d’ouverture de crédit en banques étaient peu nombreuses (5). Des lois telles que celle du 15 juillet 1933 sur la limitation des investissements privés (nécessité d’une autorisation pour investir) freinaient encore les besoins des industriels. Ainsi les banques voyaient s’accroître la liquidité de leurs avoirs, en même temps que s’offrait à elles la possibilité de les utiliser — de même que les cré-
dits « gelés > —— dans l’escompte des traites privées du
Reich.
Certains procédés étaient en outre utilisés pour accroître les disponibilités des banques : citons le cas de la « Golddiskontgesellschaft > qui, en mai 1935, est au- torisée à accroître son capital social de 200 millions de R. M. Les actions émises en contrepartie sont déposées à la Reichsbank qui libèrera une certaine quantité de titres préalablement déposés en réserve. De cette manière, la Golddishontbank accroîtra ses possibilités d’escompte (soit de bons — soit pour l’exportation). Ici linflation est flagrante : il suffit d’une augmentation fictive du capital social pour accroître ses possibilités de crédit.
Les bons de travail ne sont pas les seuls utilisés, il faut y ajouter les bons d’impôts (ou remises d’impôts consenties aux industriels qui prendront des mesures pour diminuer le chômage par l’entreprise de travaux), les bons d’intérêts (pour la construction de maisons d’habitation) et enfin les bons du trésor. Les bons du trésor entrant directement, eux, dans les prévisions du budget.
(5) Ainsi, la Gazette de Francfort signalait pour 1935 une baisse du portefeuille commercial de la Reïichsbank de 500 millions R. M. Ce chiffre était très probablement au-dessous de la vérité à l’époque. La différence n’a fait que s’accentuer depuis.
Si nous en croyions le « Bulletin des archives économiques de Hambourg », en 1935 les ressources, jusqu’au milieu de 1935, se décomposaient comme suit, de par leur origine (milliards de R. M.) (6) :
RFAILES ENS Rene se 12,500 Bons du trésor........ 3,500 — d'impôts ........ 0,900
Sur un total de 16.900 milliards R. M. la proportion entre bons du trésor et bons de travail est donc environ de 1 à 3, dès 1935. En 1933-1934, il semble que les chiffres ci-dessus étaient, au contraire, sensiblement égaux (7).
L'évolution s’est donc faite vers un développement considérable des « Arbirtsbeschaffungswechsel ».
Si nous voulons connaître la paït que prennent les organismes publics et privés à l’absorbtion des bons, le « Bulletin des Archives Economiques de Hambourg » nous fournit encore les chiffres suivants — en milliards de R. M. (année 1935) :
Danaie déMSSIOnE es: 20 ln 3,800 Institutions de crédit de droit public.......... 1,200 Banques eSCDMPIE OP. ae cle Sestecrcve 0,200 BADUESED LIVES eram rm eie e Meip ie oise lale diatee.s dleje 2,100 SOC TÉLÉS ADD ES ER ne IT sertie e Lise et dleleroieisis 0,400 C'° d’Assurances-Entreprises industrielles...... 6,000
Ainsi donc sur 13.700 de bons : 5,200 seulement ont été pris en charge par les institutions d’ordre publie, et 8,500 par des personnes privées, ce qui signifie que
(6) Ces chiffres sont certainement inférieurs à la vérité, la question séra examinée plus loin.
(7) Grobuis, Thèse : Bons du Trésor 1300 — Bons d’Impôts 1300 — Bons d’Intérêts 1200.
la Reichsbank n’a eu que très peu à intervenir pour le réescompte et que la création des bons était aisément supportée et aisément absorbée.
Mais ces chiffres ne nous donnent qu’une idée du mode de répartition des bons, ils ne nous donnent qu’une idée très imparfaite de leur masse.
Diverses tentatives d'évaluation ont été faites, et il apparaît que les chiffres officiels ne correspondent guère à cette masse existante de bons.
En septembre 1935, dans le « Neue Tagebuch », Messieurs Schwarz-Schild et Hans Hermes essayaient de chiffrer exactement leur circulation. Ils étaient arrivés à cette conclusion que du mois de février 1933 au mois de mai 1935 — c’est-à-dire en 28 mois — la masse des effets s’était accrue de 18 milliards (passant de 8,5 à 26,8) alors que les statistiques officielles n’en avouaient que 12,3. Pour leur calcul ils se basaïent sur des données sérieuses, notamment les statistiques mensuelles :
1° sur le droit de timbre de 1 % sur les effets de commerce ; -
2° de l’émission mensuelle des dits effets ;
3° de la durée moyenne des effets : soit trois mois.
Et leur conclusion était que sur un total de dépenses de 40 milliards de R. M. en 28 mois, 17 avaient été couverts par des recettes ordinaires et les 23 autres par des émissions de traites.
En janvier 1938, certains estimaient que la dette à court terme, malgré 7 à 8 milliards consolidés, se montait encore à une trentaine de milliards (8). Peut-être sont-ils encore au-dessous de la vérité, car la cadence ne s'étant pas ralentie depuis 1933, il y a eu environ 36 milliards de bons de travail émis, qui viennent s'ajouter
(8) L’Observation Economique du 22 janvier 1938.
aux bons du trésor et autres, ainsi qu’aux émissions de billets de la Reichsbank.
En même temps que la dette à court terme du Reich prenait des proportions qui pourraient paraître désastreuses à tout autre qu'aux Allemands, celle des communes et pays diminuait dans de notables proportions. C’est ce que le Ministre des Finances, M. Schwerin von Krosigk (9), exposait en 1935 et que nous résumons dans le tableau ci-dessous.
Janvier 1930 Janvier 1933 Janvier 1935 Juillet 1935
Dette du Reich :
Por torbie Te eme : 8,4 10,4 9,4 10,3 COULE ter MERE ce. 127 1,8 2,4 2,9 Dette des Pays :
ONDEÉEEME MR Re te 1,5 1,8 2,2 CoOUrFRIermeT en. di. 1 159 1,1 Dette des Communes :
Long terme... 8,4 9,3 11,2 Courtterme........:.. 1,9 2 0,6
Ces chiffres bien qu’officiels (10) sont des plus soumis à caution et donnent plutôt une orientation qu’une précision : que le Reich prend à sa charge, momentanément, la politique de financement de l’économie, et allège les finances des pays et communes (11).
(9) « Die Deutsche Volkswirtschaft ».
(10) Le Ministre des Finances du Reich précise d’ailleurs que pour certaines raisons il n’a pas compté dans la dette du Reich des effets émis, mais non échus (5 à 6 milliards), ainsi que certaines dettes à court terme spéciales : chemins de fer, etc.
(11) Mentionnons également que la somme des crédits gelés est passée de 1931 à 1936 — pendant une période de 42 mois de 6,3 milliards R. M. à 2. Soit une diminution de 4,3 due aux dévaluations anglo-saxonnes — annulation de crédit (0,7) — utilisation des Registermark,
Peut-être pourrait-on classer dans la politique de crédit à court terme certaines mesures prises par le gouvernement allemand, qui n’ont d’autre lien avec cette politique que d’être des expédients. Il s’agit de la liquidation d’une certaine partie des actions que le Reich possédait dans des banques ou groupes industriels, et qu’il a cédé à l’industrie privée. A la suite de la crise de 1931, le Reich contrôlait les « Aciéries réunies » (qui représentent 40 % de la capacité métallurgique allemande). Par suite de ses besoins financiers, il a dû abandonner son paquet d'actions. De même après avoir contrôlé les banques, il se dessaisit de ses parts : sur 80 millions de R. M. qu’il possédait dans la « Commerz und Privat Bank », il n’en reste plus que 30 millions auprès de la Golddiskont Geselleschaft. L'influence du Reich diminue quelque peu aussi dans la « Dresdner Bank >» (passant de 97 à 90 %). Cependant le danger est limité : le pouvoir central étant toujours capable d’imposer sa volonté en tout état de cause. Et puis, peut-être, y a-t-il là une politique tendant à un rendement maximum par le retour en des mains privées des instruments de production. Et il semble qu’au moment même où les banques retrouvent leur forme de firme privée, leur activité présente, plus que jamais, l’aspect d’un service public.
Le gouvernement du Reich a donc accumulé une dette flottante formidable de 30 à 35 milliards de R. M. soit 300 à 350 milliards de francs à « deux sous ». Cette dette est une véritable inflation latente qui, pour se révéler dans ses effets, n’attend qu’une défaillance dans la politique du gouvernement et qu’un relachement dans sa - volonté de la masquer.
Continuer l'émission ininterrompue d'effets menaçait,
un jour ou l’autre, d’amener une hausse des prix et une dévaluation (12).
L'Allemagne a la phobie de la dévaluation, pour l'avoir pratiquée jusqu’à sa limite la plus extrême. De plus, une de ses premières conséquences serait probablement la condamnation du national-socialisme. |
Que faire ? Interrompre les grands travaux, le réarmement ? Il n’y fallait pas songer : ce serait le retour à un chômage intense ; une seule solution se présentait, elle devait être tentée : il s’agissait de la consolidation de la dette flottante, que nous allons étudier dans une nouvelle section.
SECTION C