‹ Les finances du ConsulatChapitre 13 sur 108 · COLLABORATION DES ÉVÉNEMENTS ET DU PAYS · texte numérisé non relu

COLLABORATION DES ÉVÉNEMENTS ET DU PAYS

Cette évidence du mal, qu'un lent travail avait fait pénétrer jusqu'aux dernières couches sociales, conduisait donc tout droit à la recherche du remède. Un économiste humoristique de l'époque (i) disait : ce Pour que la multitude se mette à réfléchir, « il faut qu'auparavant elle ait elle-même éprouvé et senti. »

Or, en Tan VIII, la multitude avait, jusqu'à satiété, éprouvé et senti. Abreuvée d'utopies, désillusionnée d'expériences manquées, cruellement frappée par les conséquences mômes de ces aberrations, elle invoquait, sans oser le dire trop haut encore, l'avènement d'idées simples et pratiques.

Dès la fin du Directoire, d'un autre côté, l'enceinte des deux palais législatifs commençait à entendre des paroles de sagesse qui leur étaient jusque-là inconnues : les impôts indirects, à peu près unanimement flétris sous la Constituante et la Convention, y étaient réhabilités ; l'impôt sur le sel, en dépit de son impopularité, trouvait des défenseurs (2). « Je vous propose de faire l'in- <c verse de ce qui a été fait jusqu'ici, » s'écriait Thibault. D'autres réclamaient l'équilibre entre les recettes et les dépenses, auquel personne ne songeait depuis dix ans. « L'équilibre bud- (( gétaire est un devoir sacré... Il n'est de fidèles mandataires, (C ni de francs amis du peuple qu'à cette condition » (Creuzé-Latouche). « Il est instant de rétablir l'ordre financier, disait Verce nier, et de tout soumettre à l'observation des règles constitu- « tionnelles. » On découvrait enfin que le temps des vignettes

(1) Mémoires d'économie publique, de morale et de politique. No 11. Article de Saint- Aubin. ^

(2) Parmi les défenseurs de l'impôt sur le sel, on peut citer Fabre (de l'Aude), Arnould, Bailleul, Malès, Bérenger, Creuzé-Latouche.

était passé, et que la bonne foi seule pouvait restaurer le crédit public. <k Si une fois vous posez les bases du crédit par une ré- « partition juste et proportionnelle des charges de l'État, par « votre fidélité dans les traités, votre bonne foi dans les enlace gements, toutes les sources de la prospérité vont se rouvrir. » (Rapport de Thibault aux Cinq-Cents, 9 brumaire an V.) Les précédentes assemblées n'eussent jamais osé braver ainsi la démence triomphante des jacobins. Sans doute, ces discours réactionnaires n'émanaient encore que d'une minorité craintive, persécutée, éparse, par conséquent, impuissante, dépourvue de programme collectif et de chef, obligée de subir la loi des otages et celle de l'emprunt forcé sur les riches. Mais, à un jour donné, sa réserve d'intentions droites, d'expérience pratique, de science éprouvée, si le vent d'une politique favorable l'attisait, allait devenir le foyer d'une prompte régénération.

Tout se trouvait donc mûr, au sein des masses populaires comme dans le milieu, non moins utile à conquérir, de l'élite intellectuelle, pour un revirement immédiat vers les idées saines, lorsqu'éclata la révolution de Brumaire. Aussi, à l'annonce de son succès, le sentiment public se donna-t-il libre carrière. Ce qui, la veille encore, passait pour irréalisable revêtit une apparence pratique; les voix sans écho jusque-là trouvèrent des auditeurs; les préjugés qu'on désespérait de vaincre s'évanouirent. Enfin, les projets réformateurs, vainement proposés aux conseils du Directoire, purent être immédiatement votés. Non seulement le nouveau gouvernement transforma ces projets en lois, mais l'opinion publique les ratifia de son adhésion unanime; le pays s'y soumit avec une pleine bonne volonté.

COLLABORATION DES ÉVÉNEMENTS ET DU PAYS 35 C'est sous cette forme de consensus universel que se manifesta la collaboration du pays. Grâce à l'inappréciable renfort de ce consensus tout devint facile. Sans lui, au contraire, tout eût continue à demeurer impossible. Sans lui, les Commissions intermédiaires, comme leurs devancières, eussent végété dans l'impuissance ; le ministre des finances Gaudin fût devenu un nouveau Ramel ; Bonaparte, malgré tout son génie, n'aurait pu remonter le courant révolutionnaire de 1793, si ce courant avait conservé son ancienne violence. Supposons même une nation inerte, incapable de se ressaisir, ne comprenant pas ce que ses nouveaux chefs tentaient pour la sauver, Bonaparte, à lui seul, aurait-il pu, malgré elle, la tirer de l'abîme? Tandis que, arrivant à son heure, secondé dans ses entreprises par ce merveilleux concours de volontés, paraissant môme devancer les vœux publics, il n'eut qu'à semer dans une terre désireuse d'être fécondée.

Chacune des opérations financières du Consulat doit, pour une large part, son succès à cette influence propice. L'empressement des contribuables, par exemple, permit aux contributions directes, quoique mal réparties et dépourvues de rôles, de fournir le supplément demandé pour remplacer le produit de l'emprunt forcé. La sympathie et la confiance universelles décidèrent les délégués du commerce et de l'industrie à consentir quelques avances. La pression de l'opinion publique contraignit les porteurs de délégations à renoncer, sans trop d'éclat, aux scandaleuses faveurs dont ils jouissaient. De môme, l'entraînement général força, pour ainsi dire, les détenteurs de rentes foncières à se libérer par des rachats. En d'autres temps, les receveurs généraux n'auraient-ils pas invoqué mille raisons dilatoires contre Fobligation de verser

des cautionnements et de soumissionner par avance en numéraire des impôts payables en papier? Et ces soumissions, sur un marché défiant ou seulement hésitant, auraient-elles trouvé des escompteurs ?

L'heureuse étoile de Bonaparte lui fit, on le voit, rencontrer, au moment opportun, la plus efficace et la plus indispensable des collaborations, celle du pays tout entier.

On qualifie quelquefois d'événement miraculeux le rétablissement si rapide de l'ordre financier après le 18 brumaire. Ce ne fut pas un miracle puisque nous venons d'en analyser les causes. Seulement, dans la vie des peuples, le concours de telles causes est exceptionnel. Le pays au bord de l'abîme ne trouve pas toujours à point nommé un général victorieux qui l'en tire. Et ce général ne joint pas toujours à ses vertus militaires le génie administratif et financier que possédait Bonaparte, admirablement secondé, en outre, par des conseillers pourvus de qualités complémentaires aux siennes. Enfin, ces rares éléments, qu'un milieu réfractaire aurait pu annihiler, rencontrent rarement la faveur de l'obéissance sympathique, presque enthousiaste, d'une nation revenue de ses erreurs.

Il ne fallait rien moins qu'un aussi étonnant concert de forces et de bonnes volontés pour que la France sortît alors saine et sauve de la Révolution.

Page 1